Voici la mort : belle, seule, une ombre bleue. Voici la terre où nous prenions le large.
Nous portions, dans nos bras maigres, quelque enfant trouvé là, gisant. Il y en avait des centaines, des hallucinés, défoncés au peyotl, mangeant nos ongles comme de la cire.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants, alors qu’ils passent, vers l’ombre bleue encore lointaine, encore jonchée, un peu, à un endroit, de grises paupières, qui s’ouvrent, qui se ferment,
alternativement.
Il serait doux de caresser d’argent les soirs endormis, et ma main enferme la mer et le silence. Il serait doux de dire bonsoir aux passants pour laisser ces enfants là, seuls et autre part, alors
que l’horizon se déploie en corolles. Les laisser morts, voguant sur l’ombre bleue, et leur cracher encore un peu au visage alors qu’ils croient le ciel très proche.
Les routes seraient vagues ; les routes seraient vagues jusqu’au matin de cuir et nous resterions là, songeant au sang de nos yeux, songeant au délire des centaines d’enfants, qui, sûrement,
attendent encore, et voient leurs mères transies de froid alors qu’ils sont là, allongés, contigus à l’ennui, avec leurs rêves chauds. Plus rien n’a de raison, des silhouettes se dessinent,
personne sur l’asphalte sauf l’aube qui grouille. J’entends un bruissement.
Encore un peu de corps déchirés, là, sous le vent calme. La peau est bleue, les yeux sont rouges ou alors ne semblent plus avoir de paupières, les lèvres sont cachées dans la bouche. Nous les
portions, les gosses, et nous les jetions, à la mer, sur le sable, sous l’ombre d’un grand arbre, ou bien les laissions, les abrutis, incapables de bouger, occupés à respirer l’ombre bleue avec
leurs narines folles, écarquillées.
Les yeux du quotidien ont la couleur du rêve, m’avait-il dit en laissant ses bras baller dans le vide comme des choses inutiles, détachées, dont il n’avait jamais pris connaissance. Je renifle
lentement ses nœuds de mots agrippés à la gorge de la nuit, et je démêle, et je démêle, et je démêle… à l’infini la saveur des secondes.
C’étaient des os, des mots, du sang, de l’ombre bleue disséminée sur toute la longueur de la plage, accrochés au sable comme des piliers à l’horizontale, noirs et bleus et rouges, perdus quelque
part, et nous ne les ramenions pas. Il serait doux de tuer le sourire des pauvres.
J’écoute le soleil, personne sur l’asphalte. J’entends un bruissement : demain.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants et de rester là, immobiles.
*
En file indienne. Je n’ai jamais aimé cette expression : je suis français, et je ne parle pas à des Indiens. Je les compte lentement, et mon regard se pose dans celui de chacun d’entre eux telle la
ventouse à la fois sensuelle et agressive du poulpe. Mao : putain de regard, putain de ventre qui nage en-dessous des côtes dans le prolongement de l’angle droit du torse, putain de sourire effacé.
Je lui donne un coup de poing là où le renfoncement est si profond qu’il paraît être une douleur pudique. Il se plie en deux, gémit, et se redresse. Putain de regard.
Je les observe, à la lueur du feu. Quelle est la vitesse du regard, maman ? Si le regard est un segment droit défini, le temps est un cercle sans limites. Les braises gémissent et laissent des
odeurs de fin dans l’air. L’océan monte, doucement ; l’eau est toujours douce, par ici, bienveillante, et sa lenteur me fascine depuis des années : elle se soulève, sans crainte, dans l’apaisement
du vent, comme un drap qui ondule. J’ai cherché le pourquoi de la mer et, non, rien à faire, je me résigne, elle me paraît être, comme toute chose, une éternelle solitaire. Le scintillement du jour
ou de la lune sur son tumulte est ennuyeux, banal, et ne dépend d’aucune connivence secrète, magique, par laquelle on pourrait les lier, elle et le ciel : seule face à la terrible et noire
chronologie, voilà. Heureusement qu’on a l’orgueil.
Je les observe toujours. Je sais qu’on peut m’entrapercevoir, même dans la pénombre du soir ; je suis très indiscret, une tache blanche. Leurs peaux mates ne laissent que des traînées dans
l’atmosphère, des poussières impalpables qui sentent l’urine. Ils se confondent avec la nuit comme s’ils faisaient partie d’elle ; des excroissances, des ambiguïtés de la nuit. Je les connais bien,
c’est pour ça que je puis les distinguer.
Présentement, je suis dans une position assez complexe, c’est ce que vous dirait quelqu’un qui dessine : allongé sur le flanc gauche, le bras replié et le coude au sol de façon à ce que la main
tienne la tête, la jambe gauche étendue, la droite pliée avec son pied sur le genou de l’autre. Ce n’est pas une position naturelle – je n’aime pas le confortable. Eux sont debout, droits comme les
lois pragmatiques de l’ordre établi, et pourtant ils paraissent plus malléables que moi et mes membres emmêlés ; ils sont ainsi, sans frontières, sans substance, perdus. Même dans la plus grande
homogénéité, ils arrivent à perdre toute rigueur ; c’est le propre de l’errance.
Leurs verges se dessinent, pendantes. Elles me fascinent, ces verges brunes, lisses, et plaquées dans le vent comme des tableaux grotesques. Le sexe de l’homme est la chose existante la plus
merveilleusement protéiforme. Mao n’a pas encore son érection. Je crois sentir le vide de ses yeux tourné vers moi. Du moins, son sexe ne l’a pas encore.
Aujourd’hui, nous irons dans la forêt. Je les réveille de bonne heure ; la journée s’annonce particulièrement chaude et sa brûlure risque de nous assiéger dès dix heures du matin. En général, ils
aiment aller dans la jungle. Ils ne le disent pas, ils ne le montrent pas, ou du moins ne veulent pas le montrer, car je ressens leurs joies, leurs peines, leurs craintes, comme je ressens les
tiennes, maman. Je sens un frémissement léger et inconscient se propager dans leurs corps de paradis perdus, et ils retrouvent de la vigueur même si leurs visages gardent la même vivacité : celle
des pierres.
Ils ont tous des corps très poétiques, particulièrement Mao. Il a tué un singe, aujourd’hui, dans la jungle. Les feuilles frémissaient et perlaient la lumière : il est monté très rapidement dans
l’arbre, a poursuivi le primate de branche en branche. Ensuite, il a serré fort son pelage hérissé, plein de peur, et l’a mordu au cou avec la rage de l’animal. Son corps, sa peau, étaient
magnifiques, luisaient dans le flou de la chaleur comme des talismans sacrés. Je voyais sa sueur couler, construire des miroirs clignotants sur sa poitrine décharnée. Il avait l’allure de la bête,
ses os criaient alternativement victoire et douleur, et je le voyais haleter, semblable à un courant d’air puissant qui s’engouffre et fait claquer les fenêtres d’une maison. Je savais qu’il se
retenait de mugir. J’ai eu une impression similaire de nombreuses autres fois.
Souvent, quand je le frappe, et que le sang coule sur le sable gris, alors à mes genoux, il relève la tête, dégage de son visage ses cheveux épais et noirs, et me regarde dans les yeux. Il allie la
détresse à la rage, l’aridité du regard à l’explosion du corps, comme le chien. Tout ce qui les sépare de l’animal, ce sont les souvenirs.
C’est ici, une nouvelle fois, ce sera ici encore dans deux, trois mois, et cinq ans bien sûr, et tant d’années qu’il n’y aura plus de mer. De la pierre nue, froide, tous les jours.
Les journées passent très vite, quand bien même le soleil se couche tard. Nous travaillons dur, tous. Les gamins vont chercher des fruits, de la viande, toute la journée leurs pieds balayent le
sable. Moi, je continue à creuser, et j’en suis las. Parfois, je demande à Mao qu’il vienne m’aider. Les autres n’ont pas ce privilège, je ne veux pas le leur accorder.
Je te vois à nouveau rire, seule là-bas, dans le coin de la pièce qui paraît être un coin du monde. Je te vois à nouveau rire, et je comprends que c’est ainsi qu’on perdure, n’est-ce pas, dans
l’équilibre de l’invention, dans la stricte rationalité du faux.
Ils ont toujours été fascinés par les blessures. Les balafres, les égratignures, les hématomes, les plaies larges comme un pouce. Ils regardent, tâtent, font respirer leurs petits corps, et ça fait
bouger le sang, ça le rend comme fou. Les spectaculaires pérégrinations du sang sur le caramel de la peau. Aujourd’hui, ce sont deux lèvres fascinantes et entrouvertes qui ornent un dos : le soleil
y fait jouer ses bulles brûlantes, ça suinte, et tous les garçons sont autour, admirent. Pourquoi serons-nous toujours si étonnés, si vierges, face à la logorrhée de ce qu’on ne voit pas ?
Aujourd’hui est une autre survie. Creuser me demande de plus en plus d’effort, de volonté. Un enfant est tombé dans un trou, à midi. La malchance, la sévérité du hasard. Sa jambe était trop tendue,
elle s’est brisée comme un bâton posé verticalement et sur lequel on marche. Ce même garçon avait perdu une de ses mains quelques semaines auparavant, suite à une infection gangréneuse. Une fois
sorti du trou, il a pleuré pendant une heure, une longue heure jaunie ; le vent se taisait, et c’était insupportable, ce cri, cette litanie fébrile. J’ai tant souffert de le voir ainsi souffrir que
le noyer a été un geste érotique. Nous étions deux au large, et lui, superbe faiblesse qui glissait de mes bras, s’en allait paisiblement dans le noir marin… tous les gosses m’attendaient sur la
plage, au bord de l’eau, et me regardaient, inexpressifs. A présent, ils sont tous partis chercher à manger. Mao n’a pas voulu m’aider à creuser la tombe ; je crains son refus quand il faudra
qu’ils y entrent.
Le soir, nous explicitons l’amour au cœur des ombres. Je les mords, je les embrasse, je convulse, je deviens de la chair folle, je les fais tomber par terre, je serre fort leurs poignets maigres et
salis, je me moque du vide de leurs visages, je jouis dans le sable, je les frappe, ils viennent tour à tour, essuient le sang sur leur visage, j’implore leur pardon, je baise leurs pieds, je baise
leurs genoux, je me cache, je pleure, et je retourne les secouer, je redeviens vivant. La sexualité est une religieuse criminelle.
Mao est gris comme la cendre. Nous l’écoutons se taire.
Hier, il y avait nous. Aujourd’hui, il y a moi, et les gosses, sur le sol de l’île.
La pierre est froide. Maman, tu sais bien que je regrette. Mao, j’ai le sentiment que tu refuseras de t’enfouir dans la tombe.
J’ai fini de creuser. Enfin ! Un nouveau départ. Je suis excité comme jamais, je lance la pelle au sol, je me précipite dans la jungle pour chercher les gosses. L’air est plutôt frais aujourd’hui.
Je cours sans m’arrêter, je sens les coupures des feuilles sur mes joues. Je les vois, ils sont tous là, ramassent des fruits, silencieux.
Ils sont tous devant le grand trou, devant la tombe. Ils y entrent lentement, un à un, sans ciller. Je les ai assez préparés à ce moment. Je suis sur le point d’exulter, les couleurs ont la beauté
placide de la victoire. Les quinze que j’ai jetés à la mer au cours des dernières années ont eu une mort sublime, mais ceux-là, entassés, prostrés et tremblotants, sous la terre molle de la jungle,
les bras serrés autour du corps, ils seront si loin que jamais plus l’un deux ne reviendra par le large, comme cela est déjà arrivé une fois.
Ils sont tous à l’intérieur, coincés ensemble dans l’exiguïté des profondeurs. J’entends leurs halètements, leurs respirations saccadées, agitées, et qui ne cessent de s’accélérer.
Je regarde Mao. Il ne bouge pas. Il me regarde.
Maman, est-ce que les excuses et les pleurs auront jamais suffi ? Est-ce que le sanctuaire, la pierre nue et froide, l’apaisement de l’endroit où je t’ai déposée, auront jamais pu me faire
pardonner ?
Mao, je te tuerai à mains nues. Je l’amène sur la plage et lui troue l’estomac. Je refuse les remords, massacre une seconde fois le frère que je n’ai jamais connu.