Mercredi 2 décembre 2009 3 02 /12 /Déc /2009 21:49
Bientôt viendra le temps de partir. La famille mourra, trop pleine de certitudes. Les regards cauchemars. Le manège douloureux de la réussite.
L’excellence est un baiser fallacieux.
L’avancée turbulente à travers les eaux claires de l’hégémonie. Nous voici trop aimés.
Nous voici déjà souffrants. Nous voici déjà trop au fond alors que les autres ramassent le dépôt de la surface. Face à la fange, encore éblouis. Les galbes de l’eau comme des tyrans ; pour nous, la plénitude de l’en-dessous, la sagesse des trous noirs. Mais les profondeurs connaissent d’autres pâleurs.
Rapidement, l’existence est absurde, déréglée : la mort est une fin en soi. Rapidement, les structures de la conscience, du langage et de la logique sont détruites. Irrémédiablement, comme l’écharpe qui s’effile, la déraison flamboie. Toute signification s’en va – ou bien, toute signification devient cruelle.
La solitude devient aiguë, claustrophobique, volontaire. Masochisme. Le matin est en bois, balbutie, boucle nos bouches, nos langues de langueurs. Il n’y a plus rien à faire, plus rien à découvrir. Tout s’imagine, s’appréhende. Et les autres continuent leur panégyrique – merde qui s’incruste dans tous les pores de la peau, comme la rouille.
La solitude nous fait parfois mal aux oreilles. Un petit bruit strident, continu. Un ultrason, le grincement d’une vieille porte. On croirait entendre les coraux qui crient, nous appellent. Mais il vaut mieux ne pas penser.
Un regard camoufle toujours une part de tristesse.
L’ennui exerce une puissante pression. Il ne faut pas vivre trop tôt. A présent, les notes sont lentes, bourrues. La chaleur de l’anus ne surprend que les morts. Deux gigots mélodieux dans l’air frais de minuit soulève le membre turgescent : un automatisme. La balance de l’herbe et la lune d’Afrique sont devenues muettes.
Nous sommes les mêmes, liés par le sang, et se comprendre ne nous fait plus frémir. A l’intérieur, les murs sont verts. Nous nous étouffons avec le vide, nous mangeons de l’orgueil en traînant nos pieds sales, nous pissons sur le sol, nous hurlons dans les urnes de vomi glacé. Surtout, nous n’ouvrons pas les fenêtres.
Le lien est coupé, les artères bouchées comme au premier rendez-vous avec la graisse. La mousse a poussé sur les murs, les fenêtres et la langue : personne ne parle, si ce ne sont les morts et leurs bouches rondes, engloutis sous les plantes, et un mot s'échappe des lèvres déclinantes : amour.
Nous prenons des masques et allons avec prudence à l'extérieur des murs. Le crâne à peine immiscé dans l'air froid de juillet et déjà les ramures commencent leur spectacle : les guitares des bonsaïs paraissent des mains lépreuses, les troncs en or balancent, pendules, mesurent votre temps. Les femmes enceintes, encore amassées, membres tordus, et les ventres, dressés vers le ciel sans un rayon d'espoir, offrant leur douleur. Les femmes enceintes, premières victimes, et leurs gosses, asphyxiés dans la prison de l'innocence. La grande secte des corps. La procréation est le cordon coloré de Dieu, le prétexte à l'éternité.

Je resterai au-dessus des marées comme un griffon triste, et le son sale de toute une vie allongera ses bras pour venir me cueillir. Je resterai comme un chien, la truffe sans saveurs. Le portique mènera à la nuit glauque, et le gospel raclant la boue, l'alcool la voix pour parler encore, pour chanter encore, aux bruits du soir qui tombe et flambe, allumer une haine religieuse, et mes talons raclant la boue, à la nuit glauque. La famine aux lèvres du monde et quelques culs assis, comme pour retrouver la brutalité de la naissance.
Je resterai jusqu'à l'instant, le meilleur, le moche, le matin, l'instant sans connaître l'autre bout du jour, les paupières ouvertes découvrant la pauvreté du regard, l'accouchement dégénéré. La pièce sera blanche et les pierres viendront me saluer, figées à moi par l'invisible chaleur de la main, figé à elles aux dernières secondes.
Et, alors que je grimace, tiré vers le fond, les tempes encore noires de la détonation, les yeux encore hagards, erratiques, une lente décrépitude s’immisce dans l’organisme, dans tout organisme, toute respiration, et les êtres n’expirent plus que rires et long sanglots. Le monde se fane en dispersant pêle-mêle quelques miettes de moi, et je crache sur ma douleur, ce talisman sur lequel j’ai veillé à outrance. Merde ! La harpie a été empalée. La famille est partie, trop pleine de certitudes. Moi, je suis là, superfétatoire, fantôme de mon enfance, à souffrir sans le moindre repos, sans le moindre temps pour entendre autre chose que moi-même. La façon dont le crapaud caresse, paresse un peu ces ombres sur les bords du monde, et moi, face à lui, au milieu du nénuphar ayant vu naître le premier lac, je deviens un égout, dégurgite sur son sang quelques perles de ma chaleur, de la douce chaleur, cette chaleur jalouse. Le crapaud me regarde, bientôt son grand cri sortira de la torpeur des bulles, bientôt sa béance me fera voir de l’autre côté de son corps.
La femme seule amènera sa maigreur, et son sein et sa peur, en protégeant le globe, recourbée sur ses mers et ses ombres et ses proies, au bout du cœur fade, à l'affût d'une bête venue perdre son sang. Je resterai, venu perdre mon sang, et me laisserai boire.
Le fleuve indien portera ensuite les lucioles avec lenteur, à l'institut du mal, sans rien juger de nous, les indifférents.
Par Lucas
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