Partager l'article ! L'harmonie des corps: Je baisai doucement le cadavre. On était en bord de Seine, et les eaux coulaient gravement tandis que j'étreignais s ...
Je baisai doucement le cadavre. On était en bord de Seine, et les eaux coulaient gravement tandis que j'étreignais son corps blanchi par le soleil. Je n'eus l'envie de partir qu'au moment où ses
yeux prirent définitivement la couleur de la pierre. Le fleuve grinçait, comme pâtissant un peu de sa douleur, et je mêlais un sifflement tranquille, impertinent, à cette symphonie. Si les
passants avaient baissé la tête, ils auraient aperçu mon sourire ordinaire. Bien sûr j'avais pris le soin de me situer aux environs de nulle part, là où les regards ne portent pas, là où tous les
éléphants du monde pourraient copuler sans qu'on les remarque. Ah ! le moment doucereux où j'enlevai ses fringues, déposai un peu de ma salive aux contours de son buste, laissant grandes ouvertes
ses paupières comme pour qu'elle eût l'air illuminée, et fourrant mon nez dans son vagin tout rose et tout brun à la fois, perdant la sensation de la terre moulue à mes genoux, perdant les
autres, le monde, je crus avoir atteint l'instant où l'âme s'émancipe de toutes les serrures, oublie les questionnements, et incline légèrement, mais de façon suffisante, vers l'autre côté, celui
de la fabuleuse déraison du sentiment, celui où l'amour n'a jamais pu me porter, malgré tous mes efforts, toutes les vérités laides et difformes que je lui ai données. Je crois même que je perdis
M. Bertrand, sur le moment.
Dans les rues, je pris mon air halluciné. J'aime bien donner à mes yeux des couleurs violacées, dégénérées, et regarder les autres, leurs façons de détourner la tête, par pudeur, par crainte.
C'est drôle la foule quand on prend un visage étrange, ça se tait devant l'invraisemblance, ça baisse les paupières comme pour ne pas qu'on la contamine, et quelque chose gigote dans les gorges
comme des gamins gigotent dans des ventres. Ça pue la haine ravalée, inconsciente, et je sais que beaucoup de marginaux veulent les bouffer ces joues roses, ces gorges satinées, tout cet éclat
qui n'est pas le leur. Enfin cette matinée-là me semblait si câline que je jugeai bon d'arrêter mes provocations, et je me laissai porter par le mouvement harmonieux et douillet de la rue toute
droite, sage, colorée de visages beaux et beiges et souriants, de chaleurs rassurantes et reposantes comme la laine, de jaillissements indigos qui éclataient à chaque mètre, tout cela très
concentré et giratoire, comme un lac mobile tantôt bleu, tantôt rouge, et qui vous fait voir la vie par son côté vivace, agréable, presque jouissif.
Je tournai à la ruelle. Une fois sorti de l'armada des grandes rues, il y a toujours une chose qui semble nous manquer, qu'on croit avoir perdue. On regarde ses pieds, on palpe ses oreilles, son
ventre, ses fesses, et il y a comme un objet lourd, ou une tumeur, qui est resté trop longtemps accroché à notre corps pour tomber sans qu'on le remarque. Alors oui ça fait un vide, on se croit
léger et presque vert fluo, scintillant seul dans le silence et l'atmosphère alors qu'on pense avoir coupé le cordon de l'agitation pour toujours. Heureusement, la sensation disparaît vite.
J'avais senti comme à chaque fois l'inquiétude me gagner subitement, une écharde. J'avançais, comme toujours étonné de l'aspect religieux et sombre de l'endroit : le ciel semble à des milliards
de kilomètres au-dessus de la tête, les pavés glissent, trempés dans un humide brouillard, et pourtant l'on distingue clairement les façades sombres où poussent éparses de minuscules fleurs, les
draps et le linge suspendus qui semblent abandonnés et tristes comme des visages. Chaque fois je ressentais cette sensation à la fois oppressante et délicate à l'approche de la maison de M.
Bertrand. Il est juste de dire que ce matin-là tout semblait encore plus contenu qu'à l'habitude ; la crasse se répandait en petits filons vermeils, serpentait sur le sol et sur les murs comme
les multiples veines du cœur, et l'on entendait cette fois-ci une ballade jazzy, parfaitement claire et qui résonnait pareille à un entrebâillement. J'avais une énième fois la sensation d'être
arrivé au bout du monde, vous savez, quand on s'attache à la pensée puérile de la destinée, et qu'on croit que toutes les litanies vécues de l'enfance à l'âge mûr, et même celles qu'on imagine,
qu'on s'invente, qu'on désire, ne se sont succédé et n'ont été oubliées que pour mieux aboutir à ce moment, à cet endroit, ce fantastique bout du monde qui réunit toutes les saveurs et d'où l'on
entend le mieux le bruit de la mer. Enfin, à ce moment-là déjà cela faisait longtemps que je ne m'illusionnais plus sur les pouvoirs de ce lieu, semblables aux pouvoirs qu'ont certaines œuvres
d'art, et je savais qu'après avoir entrevu l'amour englouti sous la fange, c'est-à-dire l'amour authentique, prosaïque, qui ne se camoufle plus, on découvre le monde et les hommes, ces monstres
noirs et belliqueux qui mettent une capuche au soleil, une langue cloutée au clitoris des pucelles, et vous font découvrir la langueur et la souillure de chaque accouchement, de chaque étreinte,
la langueur et la souillure qu'ils ont eux-mêmes déposées au-devant des regards.
Les deux petites filles étaient là, comme je m'y attendais. Les mêmes jupes rouges, les cheveux lissés en arrière avec une précision maniaque, les chaussures plates, noires, et leurs collants
blancs. L'expression est identique, elle aussi, la rigueur du faciès impressionnante, la pureté artificielle de figures jumelles comme tracées à la règle et moulées dans une crispation naturelle
dérangeante. Comme à l'habitude, je leur dis bonjour, et elles ne me répondirent pas, sceptres immobiles dans l'obscurité, sculptures humaines. J'entrai chez M. Bertrand par la porte quelconque
qui au début de nos relations me croyait témoigner de son impersonnalité. D'ailleurs, chez M. Bertrand, tout semble neutre, nu. Il y a une seule pièce d'environ vingt mètres carrés, relativement
vide, sans couleur, ou du moins le croit-on, car chez M. Bertrand règne toujours une nuit quasi totale. Il n'y a pas de fenêtres, seulement une table basse au centre de la pièce, quoique située
plutôt vers la droite, un portemanteau à l'entrée, juste à côté de la porte, et une lampe halogène qui éclaire faiblement d'une lumière orangée, tamisée, le sol terreux sur lequel elle se tient,
bancale. J'entr'apercevai des formes dans l'ombre, près de la table basse, et je distinguai la voix de M. Bertrand : « Alors ? », et je lui répondis d'un hochement de tête. M. Bertrand
voit très bien dans le noir. J'entendis un bruit étrange, non identifiable. Cela voulait dire que je pouvais aller m'asseoir auprès d'eux. Je m'approchai, croisai mes jambes, lentement, et me
laissai tomber en tailleur. Il me semblait deviner cinq ou six silhouettes dans la pièce, disposées autour de M. Bertrand, comme il se doit. Je croyais voir Nicole assise à côté de moi, ses
lèvres tuméfiées, et ses jambes longues et félines, désirables autour des reins. J'ai toujours bien aimé Nicole, même si je crois que c'est une de ces personnes qui s'occupent un peu trop
d'elles-mêmes, comme savent le faire les faibles. Je l'ai vue rentrer un jour chez M. Bertrand et tomber, se balançant d'avant en arrière, labourant la terre rouge de ses talons, les poings sur
le ventre, fredonnant et sanglotant à la fois, son visage soûl de chagrin et son expression douloureuse exacerbée par des traits erratiques, comme disposés au hasard et pourtant si nobles dans la
tristesse. Ensuite, elle a renversé la tête en arrière et a ri à en avoir la voix rauque. Elle est restée là, allongée, au milieu de nous tous, essoufflée. M. Bertrand s'est approché d'elle
doucement, puis lui a fait l'amour doucement encore.
Nous étions tous restés silencieux pendant un moment, jusqu'à l'instant où un soupir indéfinissable, long, grave et strident à la fois, comme un violon, comme l'agonie d'un mort, se laissa
glisser dans la léthargie de la pièce. Aussitôt, nous savions que M. Bertrand allait prendre la parole.
« Ecoutez plutôt : je suis allé chercher hier, alors que vous étiez tous occupés ailleurs, loin de moi, à réaliser ce dont je vous avais chargé, les bras de ma mère. Je ne l'avais pas vue depuis
bientôt douze ans. Autant vous dire tout de suite que je n'ai pas été surpris : son immeuble était crade, situé dans une rue crade où des hommes défoncés au crack s'insurgent de la beauté des
trottoirs, gueulent un peu de tout ce que nous distinguons mal. Je suis entré là-dedans, il était quatre heures de l'après-midi, et déjà les allées et contre-allées et quartiers perpendiculaires,
qui se croisent, s'enroulent confusément à l'approche du soir, commençaient à allumer l'ennui et la dérive et la lassitude ; ça puait la laideur et la tristesse tandis que je montais les
escaliers. Je sentais les vapeurs venant de dehors qui insufflaient leur désespoir même entre les murs, et elles semblaient mener à l'échafaud, ces marches qui montaient vers ma mère comme on
descend vers le Styx. Je vous raconte pas tous les détails de la suite, ça m'a comme fait ravaler mon cœur, toutes ces conneries, les murs qui suintaient de la crasse et des cris, ce visage
paumé, s'écroulant lui aussi, et la façon dont on asphyxiait au-dedans de ce salon d'un rouge pourpre et lugubre... ah, et ces miroirs qui vous font voir le pire reflet possible de vous-même,
tout décomposé. Je ne suis pas fier de ce que j'ai fait, mais parfois, les hommes ont comme une rancœur, ou du moins une chose au fond de leur orgueil, et plus rien ne s'accepte, plus rien ne se
rachète, et ça fuse, c'est un missile, la rancœur, la vengeance secrète, qu'on garde longtemps camouflée dans le corps, ignorée volontairement. Ma mère n'en a jamais eu, d'orgueil, et par là même
n'a jamais su haïr qui que ce soit. Je crois pouvoir dire qu'elle est née morte. Là, sorti, devant sa porte, je me suis dit : cela ne sert à rien de vouloir se rattacher aux choses du passé car,
irrémédiablement, on les détruit. Ça m'est venu comme ça, d'un coup. Ma salive a pris un goût terriblement âcre, et je suis resté planté là, devant la porte des enfers, à sentir la larve du mal
éclore en moi comme une résignation. J'ai tourné de nouveau la poignée de l'appartement de ma mère, et j'ai hurlé de l'intérieur, très fort, vous comprenez, comme quand on arrive pas à chier, et
ça continuait de grandir en moi, non pas un sentiment de culpabilité comme on pourrait s'y attendre, mais la résignation, ouais, de la résignation face à tout ça, face à tous ces animaux, ces
bêtes, qui croupissent dans les faubourgs, et je me suis mis à tout comprendre et à vouloir tout repousser en dehors de moi... j'ai continué à hurler et j'ai comme rejeté toutes mes amours,
toutes les choses que j'estimais, toutes les choses auxquelles je prêtais un sens religieux et magique, tous les corans, bibles, nourritures que je me suis appropriés pour échapper à l'ennui, à
l'absurdité de l'existence, j'ai rejeté ces choses, et j'ai descendu lentement les escaliers, avec une fiévreuse sensation de victoire. La nuit était tombée, dehors, et les ombres dansaient dans
la tiédeur, dans le tumulte des rues, éveillées complètement cette fois-ci. Je sentais des odeurs de sang, d'héroïne et de folie. J'ai marché très lentement jusqu'à chez moi, restant le plus
possible dans le quartier de ma mère, appréciant le tourment et l'amertume de tous les hommes, de tous les chiens du dehors, qui se déplaçaient en glissant dans la pénombre et se collaient,
furtifs, tentaculaires, emmitouflés dans la puanteur du chagrin. Comme drogué moi aussi, j'ai participé à leur recueillement, à ces avariés, organes sujets à l'exérèse du monde. Dans une petite
ruelle, un homme secouait, frappait de toutes ses forces un grand portail de fer, en criant : « Je travaille pour la nuit ! ». »
Il avait débité tout ça sans reprendre son souffle, je me rappelle, et nous nous tenions tous tremblants, un peu camisolés de force à sa bouche tellement ça nous avait surpris qu'elle bouge de
cette façon. Il arrive parfois à M. Bertrand de partir dans des sortes de monologues embrouillés, à la fois paradoxaux et logiques, discordants et lumineux. Ainsi, ce n'est pas tant son débit de
parole qui nous fit rester cois, mais plutôt la manière sensible avec laquelle il évoqua un sujet purement personnel. M. Bertrand est, je crois, quelqu'un de réservé, et s'il lui arrive
quelquefois de parler longuement, ce n'est jamais de lui-même. Je ne savais pas quel sursaut avait pu l'animer pour qu'il se livrât de la sorte, et je n'osais imaginer les changements profonds
qui le tordaient alors, qui avaient pu ainsi briser quelque chose au plus profond de lui-même. Jusque-là, j'avais toujours admiré la façon extraordinaire que M. Bertrand avait de camoufler ses
propres tiraillements afin de se plonger dans ceux des autres, parlant toujours avec une grandeur d'âme excessive. Je m'inquiétais de ces changements. Pour moi, M. Bertrand a toujours été le
même, immuable, un rocher noir.
Environ cinq minutes après avoir parlé, il prit Nicole par le bras et entreprit de la pénétrer violemment contre le mur. Nous sortîmes. Les autres décidèrent de rentrer chez eux ; je restais là,
moi, assis sur le trottoir. Les deux petits filles étaient parties, apparemment, et les seuls bruits de la rue étaient le murmure du vent dans les draps étendus et les sanglots de plaisir à demi
étouffés de Nicole. Un peu plus tard, elle sortit, et je lui demandai aussitôt comment allait M. Bertrand. Elle pensait qu'il avait peur, me dit-elle. Je la questionnai :
« - Peur de quoi ?
« - Je ne sais pas vraiment, mais il ne bandait pas comme d'habitude. En plus, son corps tremblait, comme stupéfait. Je crois que M. Bertrand a peur de quelque chose. » Nous nous tûmes et
laissâmes nos yeux divaguer dans le soir. Nicole finit par s'en aller, et je remarquai une marque rouge et bleue autour de son poignet. Elle avait omis de préciser que M. Bertrand avait été plus
violent que d'habitude. Je ne comprenais plus grand-chose. Quelques minutes passèrent et, alors que je m'apprêtais à partir, M. Bertrand sortit.
« Je me suis encore rallongé, indéniablement. Avant cet événement de la veille, je ne connaissais rien, je n'avais guère de cohésion, de substance, me dit-il. Je l'interrogeai du regard. Il
reprit :
« La vérité est laide et difforme. L'hypocrisie est la seule vérité. Tuer sa mère, c'est comme un miraculeux instant de silence. J'aurai de nouvelles missions pour vous demain. »
Je regagnai l'impudeur des rues.
Ce matin-là, je me dépêchais dans le vacarme du dehors. M. Bertrand m’avait convié très tôt chez lui. Il était à peine six heures du matin que je trottinais déjà dans Paris, la tête encore
enfarinée, l’aspect incohérent, improbable. Le soleil éveillait sa petite larme circulaire à la rasée des toits, et je croisais quelques poubelles, quelques soucis, quelques mecs encore plus
improbables que moi. La virginité des rues à l’aube m’évoquait immanquablement une de ces musiques lyriques, grandiloquentes, à la Walt Disney. Au moment où je passai devant l’appartement de
Nicole, je pensai à ses petites fesses brunes et dorées comme du pain chaud, et aux striures serrées de ses hanches alors qu’elle s’étire au réveil, allongée sur les côtes, la main dans les
cheveux et le bras levé découvrant son aisselle un peu humide. J’aime bien Nicole ; elle fut pute, à un moment, je crois. D'ailleurs, je ne veux vraiment rien du plaisir, car je ne le comprends
pas. Le besoin impérieux du corps le camoufle vite, et on s'y retrouve souvent, entachés de bave, de sperme et de cyprine, dans cette machine bestiale qui répond aux demandes de l’instinct, tous
les rejets et les sécrétions comme des trophées, croirait-on, de petites victoires, alors qu’on se livre simplement aux créations banales de notre animalité, qui ressurgit avec force et puissance
tandis que l’index n’a même pas effleuré un centième du pouvoir intellectuel. Les contours d’un corps sont pourtant intrinsèquement délicieux et toute une vie on aimerait échouer en nomade aux
abords d’un de ces périples, d’une de ces peaux panoramiques, brunes, à la fois rugueuses et humides, oasis troublantes du désespoir humain. Je croyais aimer le sexe, et encore aujourd’hui je
croirais l’aimer encore, si seulement son plaisir et sa beauté ne me paraissaient à présent les substituts les plus agréables et inconscients de notre nature décérébrée.
M. Bertrand prit un air sérieux lorsqu’il me vit arriver. Il me dit clairement ce que je devais faire : le cadavre de sa mère, dont il avait négligé de s’occuper sérieusement, devait être
transporté puis enterré dans des ruines près de Mexico. Tout cela le plus discrètement possible, évidemment. Il refusa de me dire pour le moment les raisons de l’endroit et d’autres précisions
bien utiles à ma compréhension de l’affaire, mais me pria dans l’instant d’aller rejoindre un ami à lui qui s’appelait Tosca, et dont j’aurais besoin, apparemment ; après, je devais revenir le
voir pour « les procédures quelque peu complexes en ce qui concerne la suite ». Il me répéta encore une fois d’être très discret, et me mit dans la main un papier sur lequel se tordait, écriture
bleu pâle et frissonnante, l’adresse de Tosca. Alors que je sortais de la pièce obscure, je le vis se ronger un ongle, lever les yeux vers moi et sourire, fondu dans le mystère.
Combien de petits corps ai-je déjà tués pour lui ? Je prends l'avion, la place est payée, évidemment (d'où lui viennent ces moyens ?), et je regarde de mes yeux injectés de sang les passagers
rubiconds, éternels angoissés devant le vide. Moi, toujours pâle, comme un spectre ou enfant tout sage, au milieu du tumulte des rangées bleues. Je m'apprête à tuer, à violer sûrement, et je suis
étrangement calme, serein, alors que les autres, attachés au sol de l'appareil qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible, s'agitent, se contorsionnent, animaux farouches.
Ces voyages en avion m'ont toujours fasciné, cette espèce d'entre-deux, ces prémisses au meurtre paradoxalement bien plus intéressants que l'acte en lui-même. Une fois arrivé à destination, une
fois sorti de l'apnée du vol Untel en direction d'Untel, la face émergée de l'eau, je pose le pied à terre, et suis aussitôt replongé dans la spirale bénigne du mal. Je parcours une de ces rues
étranges, où des adolescents traînent leur scrofule de faubourg en faubourg, ou bien une avenue lumineuse, large, imbibée des tendresses et des émotions populaires, aux Etats-Unis, en Corse, en
Espagne, au Japon, n'importe où et toujours ces mêmes défilés maladifs, tour à tour opulents et prétentieux, rachitiques et glaciales, toujours ces mêmes cadavres. Comme cette dernière fille que
j'ai tuée, à Paris. Une sournoise. Elle a voulu s'enfuir, je l'ai rattrapée et ai pris doucement son poignet au creux de ma main. Une jolie salope de vingt-quatre ans, déjà veuve, déjà rattachée
à dieu ; M. Bertrand m'a toujours bien précisé qu'il était important de s'en prendre aux démunis. Ah, et elle me faisait rire, celle-là, avec son cul tout rond et tout nu posé sur ses petits
talons (c'est terriblement délicat, les talons), les seins ballants alors qu'elle se tenait à genoux devant moi, en pleurs, son menton tout humide à côté de mon gland, et sa bouche si près elle
aussi, tandis que je la toisais, regardais ses yeux qui m'imploraient et ses lèvres d'or scandant des choses idiotes de manière précieuse (comme on garde ses mauvaises habitudes, même dans la
plus violente des situations, même proche de la mort !) : « Sil vous plaît, Monsieur, laissez-moi vivre encore un peu, laissez-moi jouir du temps qu'il me reste à passer aux côtés des hommes
et au côté de la religion... je veux nourrir encore le bel aigle du Progrès, de l'Idéal, de l'Essor... je veux croire la vie... je veux gagner des choses, me gagner moi-même... s'il vous plaît,
ne me tuez pas.. ayez pitié ! » etc, etc. Ce fut un moment très, très émouvant. J'aurais pu lui dire que le temps qui restait ne pouvait que lui faire perdre des morceaux du futur. J'aurais
pu lui dire que son aigle, c'était un vautour déplumé, plutôt, et ressemblant à une conscience chrétienne. J'aurais pu lui dire : l'aigle, il faut le nourrir, non de son foie, mais de ses
remords, de ses sacrifices. Mais on doit aussi savoir le tuer, le moment venu, et se libérer ainsi des contraintes morales, sinon l'on glisserait dans une sorte de délectation morose. Mais rien à
faire ; comme à chaque fois, ce fut le silence de la déraison face à l'appel humain.
Je conçois dans ma tête un magma de bâtisses jaunes et tristes, déployées librement sur la structure de l’azur. C'est toujours comme ça, la rue, des poésies idiotes qui
côtoient du prosaïque. Je sonnai à la porte de Tosca vers neuf heures et quelques. Dix minutes plus tard, nous étions tous les deux redescendus, en route vers l’appartement de
la mère de M. Bertrand. Tosca puait le shit et le genièvre à des kilomètres. Un homme étrange, assez scintillant, tout en contrastes : un smoking entièrement blanc, assez tendance, et une figure
particulièrement hideuse, mélange de barbes rousses et hirsutes qui poussaient sur les trois quarts de la partie inférieure de son visage, une bouche immense, tordue, des cheveux à la Bee Gees,
des yeux minuscules, à la fois bienveillants et perfides, et qui tentent de s’écarquiller, parfois, comme apercevant un carré de ciel bleu dans l’épaisseur du brouillard. Je le palpais du regard
: je ne savais pas si sa démarche me faisait peur ou me donnait envie de rire. Une espèce de déhanché, assez féminin, qu’il faisait avec ses hanches renfoncées et ses jambes longues et maigres
comme des échasses, et puis quelques claquements de doigt survenant de façon assez irrégulière tous les trois ou quatre pas, coucou suisse déréglé simultanément autoritaire et sensuel. Une sorte
de pédé parisien, un marginal à l’allure androgyne, je ne savais pas trop où le caser… enfin, dit-on, pour ne pas être victime des apparences, l’intelligence doit dépasser les contradictions, la
différence et les invraisemblances. Si la trame linéaire des mésaventures traduit l’apparent désordre d’une vie découverte par un œil trop humain, victime de l’imagination et de son champ de
vision limité, il existe des cycles faits de lentes ascensions suivies de chutes brutales qui nous invitent à réfléchir à l’ordre régissant toute chose et tout être, toute présence. Ouais,
l’intelligence, si elle existe, devrait être capable de découvrir des lois sous l’apparent chaos. Un pédé, peut-être ? Je n’ai pas assez d’élévation spirituelle pour mieux juger de l’ordre
universel.
Tosca m’arrêta d’un coup, mettant son bras à l’horizontale au-devant de mon buste, sans se retourner.
– Nous y sommes, me dit-il doucement. Prenons les escaliers sans faire le moindre bruit. Vous avez une arme ? Je répondis « oui » de la tête. Un colt, d’un noir ambré. Je
l’adore.
Certaines nuits, le remords me prend. Le remords, c’est généralement quelqu’un de laissé derrière soi, et jamais pourtant je ne me suis assez offert pour regretter avec égoïsme
des gouttes de mon estime que j’aurais étouffées dans mon dos. Néanmoins, certaines nuits, je me réveille en sursaut, et ma poitrine me déchire comme si on m’en avait arraché une partie ; je me
réveille dans un tel état d’agitation et de manque qu’on pourrait me croire drogué, mais non pas le drogué qui connaît l’angoisse, la chaleur et les miasmes des substances, plutôt celui qui,
pareille à la femme enceinte, se voit dépossédé de ce qui germe à l’intérieur de son corps, les membres rendus violents et incontrôlables, comme on a la folie qui bouillonne dans les yeux, et
qu’on s’attache aux barreaux en bois du lit jusqu’à s’en foutre des ecchymoses et des trous plein les bras, tellement ça nous a fait mal d’être débarrassés de la seule chose à laquelle on tient
et qui nous tient au ventre comme une maladie, une maladie que l’on ne connaît pas et qui pourtant nous ronge.
Je voyais M. Bertrand un peu dans cet état-là, après que nous lui avions ramené la dépouille de sa génitrice. Enfin, plutôt, je le pensais dans cet état-là, car son calme était
en apparence le même qu’à l’habitude : imperturbable. Mais certaines moues discrètes, certains clignements de l’œil droit, me faisaient savoir qu’un peu de pluie nocturne se tassait auprès de
l’immaculé de son cœur.
– Emportez-la, cette plaie, a-t-il dit, tout en lui crachant sur les seins. Des seins dégoûtants. La voilà, la petite pièce en or, le droit de passage. Elle va pouvoir
naviguer, la mère, sur les flots sales des enfers, on lui a payé sa dette, à la mauvaise. Encore une fois, M. Bertrand a su s’approprier les gens au-dessus de lui, au-dessus de lui dans la
condition naturelle qui leur a été attribuée. Comme moi, la nuit, une femme enceinte, avec son gros ventre qui ramasse les débris du monde pour leur tenir chaud ; une cloque de satin pour tout le
monde, on s’y installe, comme des fœtus, et on ronronne, on se laisse guider, respirant artificiellement. Une armée de nourrissons, tiens, voilà ce que nous sommes ! M. Bertrand est la plus
grosse de toutes les femmes enceintes ! Mais quelquefois, y’en a un qui s’attable et boit sa bière, et se laisse trop bercer par les paroles de M. Bertrand… alors, il marche à reculons en fermant
les yeux et en ouvrant la bouche, face aux caméras scoptophiles de l’opinion publique et de la mort, qui l’attend, elle, tapie dans les limbes de la poitrine de M. Bertrand, et pah ! survient, et
M. Bertrand y peut à moitié quelque chose, à moitié rien.
Une connerie écarlate, la mère, et qui dérive, sphérique, bras et jambes amputés, vers le royaume d’Hadès. Mais où vit donc M. Bertrand ? Ce huis-clos où les ténèbres se
bousculent... ah, c'est terrible, n'est-ce pas ? Il n’arrive même plus à apprécier la couleur des instantanés qui font fermer les yeux : un paysage, un baiser, un sourire, une cigarette, toutes
ces petites fulgurances sincères, débarrassées de la mosaïque de la raison et du cœur et de l’âme, sont connues pour guérir au quotidien… il ne les aime plus ! il ne les aime plus ! Les
volailles, les rôtis, et toutes ces autres chairs, un peu lascives, un peu forcées dans l’assiette de se faire désirer et de saigner tout du jour, voulues ainsi par l’homme, qui les ayant
attachées lui-même à l’idée de gloutonnerie ne peut empêcher sa bouche d'y souscrire, il ne les regarde pas, il ne les désire pas comme pourtant c’est un sentiment auquel devrait céder son
impulsion. Voilà un homme qui ne résiste à rien, car indéniablement rien ne lui fait envie ! C'est terrible, n'est-ce pas, de se sentir ainsi rongé par l'existence et par le monde... elle avait
une gueule de débile, la mère de M. Bertrand, nue et mal faite, la bouche grande ouverte comme préparée à l’assaut d’une bite, les yeux à demi-fermés dans le prolongement d’une extase (infinie,
maintenant, infinie !), tous les nerfs décontractés, relâchés en un mouvement à la fois souple et lourd, et les membres alors qui balanceraient en l’air comme des poireaux tout beiges si on
venait à les lever. Un truc spectaculaire et dégueulasse. Et toujours le visage de M. Bertrand dont l’expression paraissait neutre et blanche, mais faible, je persiste à le penser aujourd’hui,
son visage avait ce jour-là des relents de faiblesse et de solitude, et alors, ce n’était plus la femme enceinte qu’on voyait se baisser sur un de ces enfants qu’elle avait tués, mais un homme
faible, très faible, baisant les coupoles d’atmosphère qui entouraient les blessures d’un plus faible encore que lui, d’un plus démuni. Une figure christique, indubitablement. Mais quand M.
Bertrand acheva de brûler les oreilles, les paupières et les lèvres de la morte, je me rappelai que le monde ne pouvait connaître qu’une seule véritable religion : celle de la mélancolie.
– Amenez-moi l’homme en question, à présent, dit-il à Tosca, celui-ci étant resté debout à siffloter, ne se sentant apparemment que très peu concerné par la scène. Pour
résumer, ça s’était déroulé ainsi : on est monté, avec des pieds en peaux de loups, arrivés en haut, on s’est collés au mur, la porte de l’appartement était entr’ouverte, Tosca a sorti un deagle
aux allures de colombe, est entré, je l’ai suivi, toujours en avançant habillés de la nuit, tels des rapaces, on a vu le corps adossé contre le canapé, assis, et les reflets orangés du soleil
jouaient avec le livide des yeux et la transparence des fenêtres, et hop, sursaut à peine discret de Tosca et moi, on voit le reflet d’un homme à quelque centimètres de nous, sur notre droite,
derrière un mur qui séparait la cuisine du reste de la pièce, un homme tranquille, mangeant un sandwich, innocent, et se découpant avec incandescence dans le verdâtre des vitres sales ; Tosca a
pas hésité, il a même pas respiré un grand coup une dernière fois, pour voir, s’est jeté dans l’endroit où le mur disparaissait pour laisser place à la surface homogène de la pièce, et a planté
une balle parfaite, lumineuse, esthétique, dans la jambe du policier. Puis deux bons coups de poing, un grand sac poubelle sur les épaules, on sort ; les corps de Paris ne se retournent même
pas.
J’oubliais un peu d’agitation sur ma peau. J’étais encore tout essoufflé de notre marche lente, attentive, à travers tout Paris. M. Bertrand perdait ses yeux suaves dans
l’ombre de la pièce ; Tosca et moi fumions un joint dans la rue, à l’entrée ; deux grands hommes cagoulés enroulaient la madre dans un linceul troué.
– Que pense réellement M. Bertrand, tu crois, demandai-je à Tosca ? Il me regarda d’un air étonné.
– T’es un nouveau toi ? me demanda-t-il, paraissant avoir soudain compris.
– Non, pas du tout, lui répondis-je.
– Eh ben, moi, ça fait depuis sept ans que je le connais, et m’a pas fallu plus de deux mois pour me dire que ça servait à rien de chercher : ce gars, il te dira rien, tu le
comprendras jamais, et ça si seulement y’a quelque chose à comprendre.
Je fronçai les sourcils. Je n’avais jamais entendu quelqu’un appeler M. Bertrand de cette façon, « ce gars »… les gens comme moi l’appelaient tous M. Bertrand et jamais
autrement. On avait trop peur de lui désobéir, ou de le rabaisser ; les gens comme moi lui portent une estime incroyable, une dévotion anormale, on serait prêts à tuer s’il arrivait que quelqu’un
lui manquât de respect. A vrai dire, je serais prêt à couler, glisser, ramper, presque, comme un tapir, à l’assaut de son corps, s’il me le demandait. Je pourrais le caresser, l’étreindre,
toucher ses genoux, et ses pieds, avec la plante pliée et repliée en petits plis sensuels, je pourrais jouer avec tout son corps pendant l’amour, s’il me l’ordonnait. Je pourrais le faire devenir
femme.
– Tu ne l’aimes pas, M. Bertrand ? et à cette remarque Tosca me regarda, stupéfait, avec les yeux en forme de lunes, et la peau couleur de lune, tout pâle et tout rond, comme
mis devant un juge. Quelque chose semblait s’être mise à trembler en lui. Il passa du blanc de la déliquescence au rouge du sang, et ses veines paraissaient à présent saillir à travers son front
bombé, tandis qu’il agitait ses bras dans tous les sens, hystérique. Il s’arrêta alors de bouger frénétiquement, mais sa gueule gardait, comme celle d’un nouveau-né, la même couleur vive et
bordeaux.
– Je… je t’interdis de dire ça ! M. Bertrand est quelqu’un d’exceptionnel… un génie ! Je l’adore, oui, je l’aime, et jamais je ne me permettrai de dire du mal de lui, ça non…
quand je cherche un frère, je pense à M. Bertrand, n’en doute pas, n’ose pas prétendre le contraire ! Enfin, quand je dis frère, tu comprends bien que je ne me compare pas à lui, ce serait
ridicule, hein ! C’est tellement beau, un impassible ! C’est plus vrai que la nature ! Et la nature, je la déteste, comme me l’a appris M. Bertrand ! Des serpents, des fantômes, et le gargouillis
de l’eau, c’est de la bile, de la carence, parce que les hommes ont besoin de s’inventer des choses, de construire des mondes sur leurs visages, de combler leurs manques et la laideur… je sais
tout ça, et M. Bertrand, lui, il ne joue pas, il ne fait rien avec son visage, et je pourrais l’embrasser, cette inexpression, cette tache vierge !
Il avait fini de parler en s’étranglant, sous le coup de l’émotion. Il avait hurlé et s’était empressé de déballer tout ça, comme si quelque châtiment divin risquait de le
punir à travers mon regard. Je connaissais cet homme, Tosca, depuis seulement deux heures. Je l’avais vu serein, indifférent, et même un peu cynique, je lui devinais de l’assurance, du dédain, de
l’intelligence ; en quelques secondes, il perdit tout ça, et c’est drôle tout de même comment les hommes réagissent au simple nom d’un autre : il s’est senti faible, et ça l’a fait redevenir un
gosse, avec des angoisses de gosse, il a eu peur qu’on le gronde, il a eu peur d’avoir dit une connerie, il s’est senti partir, s’est couché sur le dos en levant les quatre pattes en l’air.
Déshumanisé, le pauvre gars, un chien dans la posture de la soumission, ou juste un ver de terre. Comme la raison s’en va vite ! Comme elle laisse rapidement la place aux sentiments autistiques,
à l’effusion emmêlée des affections primaires ! Ça bave, ça souffre et ça se tiraille au-devant du chef de la meute. Une irritation portée sur un seul nerf, un mot isolé, et tous les muscles se
mettent à convulser, des drames se réveillent, des drames qu’on aurait jamais soupçonnés chez un homme.
M. Bertrand avait dit « Vous partirez demain », alors je suis allé de mon côté, Tosca aussi, j’ai laissé mon maître et sa mère respirer ensemble dans les ténèbres. Je me
retrouve chez moi, infortuné errant dans la foule. Il était dix-sept heures, j’avais encore toute une soirée et toute une nuit à attendre avant le départ. Je repensais à Tosca : drôle de gars !
Malgré son impulsion de tout à l’heure, son aspect général m’avait impressionné – ses yeux, notamment, avaient comme un objet à viser, alors le regard se perdait, rectiligne, vers ce point
imaginaire, mais sans que ce dernier le monopolise, comme si cet homme arrivait à garder sa concentration sur toutes les choses qui l’entouraient, et à tout moment. Et puis, il connaissait M.
Bertrand depuis plus longtemps que moi, sans compter que son habileté au tir m’avait semblé très bonne. Une enfant d’une douzaine d’années me percuta ; je décidai alors de me diriger vers un
lupanar tenu par une connaissance de M. Bertrand, une maison close que j’affectionne particulièrement justement parce que les aides-soignantes y sont très jeunes, très habiles, silencieuses.
J’allais donc aussitôt dans ce coin sordide de la capitale, décidé à m’y détendre une partie de la soirée, et peut-être à défouler sur quelques fesses impudiques, juvéniles et cambrées, un peu de
cette colère trouble et bizarre que je sentais en moi depuis l’arrivée chez M. Bertrand. La baraque était toujours aussi sale, sans lumière, paraissant boueuse et malade comme une tranchée. Ça
puait, aussi, mais moi ça m’a toujours excité, les choses crades et qui puent. Je fis signe au gérant de ma présence, sur quoi il me salua d’un signe de la tête en m’indiquant la petite Maude,
dans la pièce d’à côté. C’était elle qui était de service, ce soir. On se connaissait bien, Maude et moi. Elle se tenait comme à l’habitude dans un des quatre coins de la pièce, en boule, les
lèvres gercées, accroupie avec les jambes entre les bras, jouant avec les doigts de ses deux mains, regardant le vide et battant l’air de façon gentille et douce avec ses pieds noirs, sans eau,
comme le reste de son petit corps frêle et souillé, sur lequel la vie et les hommes défèquent, jour après jour, nuit après nuit. Elle avait quinze ans, Maude, une petite
haïtienne qui ne m’a jamais parlé si ce n’est avec ses larmes tièdes, amères, après que je l’avais besognée, ou en même temps, parfois. Ce soir-là je tirais ses longs cheveux noirs et gras un peu
violemment, je le sentais ; elle ne criait pas, Maude ne crie jamais ; mais les mouvements de ses fesses, dont je palpais la mie avec mes gros doigts, n’étaient pas aussi monotones, aussi
apaisés. Je lui faisais sûrement un peu mal, à cette chèvre chétive, bronzée, pubescente et duveteuse, écarlate de tristesse, mais jamais de désir. Je pensais pouvoir y rester, là-dedans, jusqu’à
ce que son corps s’évapore dans l’aube souffreteuse, épuisé. Ça me démangeait de partir en courant, peut-être plus encore que toutes les autres fois, mais j’étais tellement bien, là-dedans, à m’y
abandonner. Je la voyais couler sur mon membre, et je faisais rien, je faisais rien, elle coulait comme un désespoir, comme un sourire qui trotte dans la tête jusqu’à prendre peur. Ses yeux,
parfois, trahissaient une émotion en se fermant à demi ; alors, je me mettais à tenir encore plus fort les boucles visqueuses, je me mettais à frapper encore plus fort au fond d’elle avec un peu
de moi-même, et je nous sentais tous les deux dériver, soûls de chagrin et de démangeaisons. Alors, sans prévenir, je me laissai davantage aller, je lâchai tout, et j’imaginai des foules admirant
avec quelle virilité, quelle puissance, je montais Maude. Mes performances nourries par ces visages impressionnés, l’adolescente subissait à présent une logique de spectacle liée aux besoins du
marché. Je réexplorais le goût ancestral des divertissements sur la place publique, par l’exhibition de monstres humains, par l’incitation aux plaisirs morbides venant de la délectation des
tourments de la dégénérescence physique et morale de l’espèce. Maude se mit à crier et, au même moment, je vis un flic entrer brusquement dans la pièce. Etrangement, voici un bref passage de ma
vie, sûrement une course-poursuite banale avec un policier à travers les rues de Paris, que ma mémoire a volontairement occulté, alors que je me rappelle avec précision cette scène violente et
déraisonnée avec la petite Maude.
Mes souvenirs reprennent aux alentours de deux heures du matin. Je suis chez Nicole, allongé dans son grand lit. Elle dort paisiblement, à côté de moi. Tout est calme, étiré ;
le piano de Keith Jarrett scintille doucement dans le brun de la pièce. I loves you, Porgy. J’ai encore des bouts de méchanceté accrochés à mon corps… je pense, bras croisés sur l’oreiller et
mains au-dessous de la tête… tout est paisible, et pourtant je pense à la pagaïe des tableaux, du pain et des couverts, jours semblables immolés dans le vide, et aux traînées rosâtres de tétons
et de cornes, lave sur les murs, ces pelages bleus et hirsutes comme des cauchemars. Un cocktail empoisonné et fou s’empare de moi : un regret, un remords, une larme. Maude ! Nicole ! Je vous
adore ! Je me dis : putain, ce que j’adore les femmes, quand elles tendent dans le noir des museaux odieux, et pourtant j’ai soûlé tous mes organes avec leurs habits d’été, ces nus, ces poils et
ces odeurs humides ; j’ai abusé de leur compassion, à ces doux machins à la fois tendres et vulgaires. Mais, M. Bertrand ? Le Mexique. Le cadavre de sa mère, demain. Les femmes ne sont que des
personnages, des actrices, quelques minois qui feignent l’horreur. Maude ? Oh, un souvenir. Là, volant, rieur, dans les rythmes trip-hop de la chambre. Les épices et les arabesques de la nuit
ouatée commencent à camoufler mes doutes. Je vais faire comme M. Bertrand : manger les visages des femmes pour ne jamais les regarder souffrir.
Le réveil avait été rude. Je me rappelle les grincements antiques qui m’accompagnaient. Je sortis hâtivement du lit, embrassai une fois Nicole. Il existe des matinées embrumées
et qu’on ne se rappellera jamais, et pourtant ces mêmes matinées-là sont souvent les berceaux d’une agitation hors norme. Mes souvenirs restent à l’état de sensations : je me souviens du temps
qui ronronnait, angoissant, et de mouvements indéfinissables, flous et désordonnées, du décor qui changeait au fil des secondes comme pour mieux m’agiter. Je me souviens du râle qui me suivit
jusque dans la rue : le frémissement si particulier que prend l’appréhension lorsque l’on se prépare à devenir le héros d’une personne que l’on aime. A cette appréhension se mêlait une sorte de
légèreté : j’allais quitter les sursauts morbides de la vie parisienne, et cet engourdissement causé par le quotidien, le ciel gris et les rues grises, identiques. J’imaginais le Mexique comme
une sphère de tons doux et fumeux genre bel hiver, une pause agréable dans l’espace-temps.
C'était une scène littéralement épique. Les jambes se mêlaient aux bras et aux yeux hallucinés émergeant de la boue comme des trésors. Quelques « maman ! » en toutes les
langues se perdaient dans la bataille, et ça continuait à se piétiner sans relâche. Je me dégageai en râlant d’un magma improbable de touristes et de vase. Où était Tosca ? Je trimballai mes yeux
aux quatre coins de la marée humaine : rien que des chemises à fleurs de type hawaïen et la chorale d’une centaine de gamines en train de s’asphyxier. Du poids ! Comme ça pèse lourd, l’humanité.
On le voyait parfaitement, à ce moment-là, alors que les pleurs, les rires, se mélangeaient à une variété sublime de matières organiques. Un bordel innommable, un gigantesque urinal. Et des
tonnes et des tonnes d’alités réunis dans un cauchemar commun : fantastique humanité, tu ne connais pas de distinction, des blancs, des noirs, des métisses, des roux, des handicapés, et qui se
cramponnent ensemble à la trivialité de leur portefeuille, objet épais, noir, insipide, tombé à quelques brasses. Enfin, la panique avait été terrible, je me rappelle. Nous voilà arrivés au
Mexique depuis seulement quelques heures, moi et Tosca, qu’on se retrouve submergés sous un torrent de boue, un véritable tsunami marron et fangeux qui engloutit une moitié de la ville. Petite
ville bien sympathique, d’ailleurs, où se mêlaient selon mes souvenirs une bonne quantité de sourires marchands à la masse informe et engluée des sourires vacanciers, enfin, une bonne dose de
bienveillance, et des pavés couleur désert, des fontaines safran et des maisons de pierre vétustes mais belles dans leur façon de décliner. On était tout près de Chichén Itzá, une ancienne ville
maya ou je sais pas quoi, coincés entre Valladolid et Mérida, dans le Yucatán. C’était près de la cité en ruine qu’on devait enterrer le cadavre de la madre. A priori, ça se présentait plutôt
bien : M. Bertrand avait contacté Tosca pour s’assurer de notre arrivée, puis nous avait bien précisé de pas trop nous trimballer longtemps avec le cadavre, facilement repérable dans son sac
suspect (un machin gris et rapiécé dans lequel auraient pu se trouver des affaires de sport, enfin, quelque chose de grossier et puant, et assez grand pour contenir deux contrebasses), puis avait
ajouté qu’on pouvait trouver de l’argent sur un compte au nom de Bertrand dans n’importe quel guichet du Mexique central, au cas où, et pour nos petites affaires personnelles, s’il arrivait que
le séjour se prolonge et qu’on s’ennuie à mourir.
– Eh ! Eh ! C’était ce con de Tosca, avec sa gueule d’ahuri. Ils avaient de la fange jusqu’au cou, lui et le sac. Je le voyais courir au milieu des débris et le soir perlait
ironiquement ses premières douceurs au-dessus de ses cheveux roux braise et des étouffés ; des mecs chargés de canaliser le bordel commençaient à patrouiller pour recenser les gens, et des
médecins lugubres annonçaient l’heure du décès à la famille sans faire du bouche-à-bouche à cause de la boue ; je rigolais en pensant au pauvre type dont seulement une moitié de la boutique avait
été ravagée : la vague s’était arrêtée de façon étrangement nette, comme bloquée par un champ de force : si quelqu’un s’était placé à ce moment-là sur El Castillo, il aurait pu admirer une
surface plane magnifiquement césurée en son milieu et délimitant deux parties saisissantes de contraste, l’une ravagée, noire, rouge, agitée, suffocante, et l’autre toute verticale, ordonnée,
calme et lumineuse.
– Ah bah, je t’ai cherché partout, continua-t-il. Le boxon, je te raconte pas ! J’ai bien cru que j’allais perdre le corps ! Les mecs ont commencé à courir de partout, et j’ai
même failli tuer une conne de mexicaine qui me reprochait de marcher sur la gueule de sa fille, ou de sa cousine, je sais pas. Enfin, j’ai commencé par courir, puis après j’ai réfléchi et j’ai
commencé à nager, ça allait en fait beaucoup plus vite. J’ai cru que j’allais jamais te retrouver, et hop ! j’étais parti pour aller l’enterrer tout seul, à minuit, au milieu des ruines incas,
avec des voix autour me disant de ne pas réveiller les morts… enfin, ça va, t’es là. Comment ça a pu arriver, ce truc, sérieux ? Une mare de boue, jamais vu ça, j’ai fini par croire que le monde
était devenu de la boue, ça se perdait à l’horizon, et je me suis dit que moi aussi je n’étais plus fait que de boue, Paris était en boue, ma cocaïne en boue, M. Bertrand en boue, tout ça à cause
de ce putain de pays de merde où les gens te font des bonnes gueules comme pour mieux t’enculer…
– Peut-être un tremblement de terre, ou je sais pas, y’a beaucoup de trucs comme ça par ici, il paraît. Allez, viens, on sort de ce merdier.
Alors nous sommes sortis, contents de se débarrasser de cette laideur gluante, presque agressive. C’était à la fois terrible et agréable ces petits corps qui s’agitaient dans
le bourbier tangible d’un pays pas vraiment développé : chez nous, ils auraient pu tous mourir sur place que ça aurait rien changé, tellement ils semblaient déjà plus bas que terre, ces
saletés d’occidentaux, coincés dans le cloaque de la citoyenneté, tous perdus dans l’illusion la plus élémentaire, avec les rebellions idiotes de leurs enfants en guise d’avenir ; tant de
réussites qu’on attache à soi d’une quelconque façon, le but étant de devenir de moins en moins crépusculaire.
Enfin, ce soir-là, nous rentrâmes nous doucher à la chambre d’hôtel qu’on avait payée par nos propres moyens. Toute cette nuit est marquée par de grands flous alcoolisés : nous
l’avions passée à déambuler dans les rues, de bar en bar, et je me rappelle avoir admiré, adossé à l’épaule de Tosca, le derrière de jeunes mexicaines dans de très courts shorts beiges… tous les
deux en train de tanguer au milieu d’une avenue, et les rires autour de nous qui se répercutaient sur les lumières multicolores, traits fins, brouillés, graveleux au-dessus des débardeurs
guépards qui jouaient eux-mêmes dans la demi-ombre avec des odeurs furieuses, malsaines, souillées, et des épaules maigres et nues particulièrement sensibles, des espèces de chiots paumés,
hystériques, qui s’acclimatent à l’épilepsie du monde en la prenant tout de suite entre leurs pattes, confusions éclatantes. Je sentais que le désespoir était partout. Dans les toilettes, je
sodomisais une mexicaine de seize, dix-sept ans. Ses fesses étaient horriblement crades et ça m’excitait. J’aimais bien les taches claires sur sa peau métissée, ses cris minuscules et brefs comme
un hoquet d’enfant, ses yeux qui veulent m’insulter et me dévorer, larmoyants dans l’harmonie voilée des néons, langoureux, poétiques, illuminés de honte, d’histoires qu’on ne raconte pas. Elle
me plaisait, vraiment, et j’étais ivre, peut-être désespéré moi aussi, dangereux point de folie dans des chiottes fétides… en sortant du bar, je me rappelle avoir vomi longtemps, et j’ai marché
tout droit, toujours au milieu de bruits étranges, des moqueries, des grincements bestiaux, comme si on avait le droit de se moquer de mon état au moins aussi pitoyable que l’état du monde, et je
rencontrais des fantômes qui erraient dans une nuit verdâtre et pourrie, et des urnes peuplaient les trottoirs : j’y mettais un déchirement glacial. La rue était un océan. Je continuais à me
mentir, même enivré.
M. Bertrand voulait qu’on se dépêche. Je me rappelle une voix enrouée, lente, à travers le téléphone, une voix qui ne lui ressemblait pas : « Il faut que vous vous
dépêchiez. J’aimerais qu’elle soit vite enterrée. Faites-le vite, mais bien. » Des phrases concises et hachées. L’absence de profusion chez M. Bertrand devait souligner un certain mal-être,
je le sentais.
Le lendemain matin de la nuit bouleversée, j’éprouvais de façon très forte la haine des hommes. Je me rappelais certaines paroles, un soir… nous étions trois dans le petit
carré ténébreux, trois à se tenir chaud avec sincérité, et il nous disait, vibrant :
« Je ne veux pas leur ressembler, à tous, ces bandes de guignols, ces acteurs. Ils peuvent tenir des années à ne respirer que de l’eau, ces cons, cette humanité
méphitique, ils peuvent tenir des années à regarder l’espace béant du corps, au seuil de l’univers, ils peuvent tenir des années à regarder les bactéries et jamais ne les gober, car il y a un
endroit où les choses gravitent, et tombent, puis remontent, des bulles déraisonnées ayant l'odeur du feu. Il faut savoir se dire : je vaux mieux que tous ceux-là, je suis capable de me
défaire de la superficialité tout en continuant à dériver, lentement, à me décomposer, à cacher ce qui meurt d’envie de m’illuminer tout entier, cette démangeaison malgré nous chrétienne. Je
gerbe sur le sourire, je préfère être un fruit à la peau noire et aux saveurs avariées. Enfin, quoi ! qu’est-ce que l’authenticité quand on se détourne malgré soi de toutes les valeurs auxquelles
on se prétend attaché ? qu’est-ce que le véritable amour si ce n’est celui de se défaire du jeu pour contempler la candeur d’un regard vide, l’appel inconsolable du néant ? »
Tosca se débarrassait des draps avec la vigueur d’un enfant, et déjà rythmait sa marche au son de la folie. Je ne savais pas quoi penser de ce personnage. C’était quelqu’un de
déroutant, insaisissable, une rafale lumineuse et malsaine. Il faisait partie de ces hommes qui possèdent une aura dérangeante, vous attirent irrésistiblement et vous repousse à la fois, à
l’instar de ces demi-sommeils où les nerfs se relâchent pour laisser place à une espèce de torpeur subite. Dehors, des marchands vendaient leurs étalages à la criée, des enfants jouaient pieds
nus dans les ruisseaux couleur ambre coincés dans les dalles des venelles comme de petites hontes. Comme c’était triste, et comme ça puait, à travers la fenêtre de l’hôtel. Des mondes noirs et
jaunes et verts, trop réveillés comparativement à l’engourdissement du monde.
C’était pour ce soir. Il fallait y aller aux alentours de minuit, pour ne pas être emmerdé par les touristes. L’endroit avait été apparemment désigné comme l’une des sept
merveilles du monde ; ça devait donc bien bouger là-bas, et même le soir, entre les journalistes forcenés et les glandus archéologues qui recherchent l’émoi sexuel… en tout cas, il fallait
mieux ne pas prendre de risque. D’après les informations de M. Bertrand, la présence d’une cité maya à cet endroit est due à deux puits naturels qui constituaient un trésor inestimable dans cette
région dépourvue d’eau. Le site doit d’ailleurs son nom à cette source d’eau souterraine : Chi signifie « bouche » et Chén, « puits ». Itzá signifie « sorcier
d’eau » en maya yucatèque et est le nom du groupe qui, selon les sources ethnohistoriques, constituait la classe dirigeante de la cité. Mais ça, on s’en foutait un peu. L’important, c’était
notre itinéraire : on devait pénétrer en plein dans la cité, dépasser El Castillo, une grande pyramide de vingt-quatre mètres de haut à base carrée, un immense temple avec plein de piliers,
emprunter un sacbé (« une sorte de chemin pavé et surélevé ») jusqu’à trois cent mètres vers le Nord, et là nous arriverions au cénote sacré, puits de soixante mètres de diamètre et de
vingt mètres de profondeur, au fond duquel ont déjà été trouvés de nombreux trésors, et des corps d’enfants, aussi. Mais pourquoi l’enterrer ici ? Par dépit, peut-être, ou par rancœur… quoi
qu’il en soit, nous devions nous dépêcher, et c’est ce que nous fîmes.
Je balançai à Tosca un coup de pied mémorable aux alentours de onze heures du matin, histoire de faire un peu gicler sa dope – des larmes –, de l’énerver, de le réveiller. Nous
rendîmes la clé de la chambre en fin d’après-midi ; nous avions pour projet de traîner dans les bars tout ce qui restait de la nuit après avoir fait notre travail, et prendre un avion dès
huit heures le lendemain. Au dehors, la ville souffrait encore de la grande vague de boue : ça restait dans les coins, ça s’incrustait, et même les visages paraissaient un peu sales. Une place en
particulier empestait la catastrophe, la défaite, je me souviens : des nuages sang sur un ciel blafard la surplombaient, et tout était gris, entassé, comme des vieillards blessés qui se
serrent les mains. Un autobus d’un rouge éclatant gisait au milieu, à demi enseveli sous les débris du sol, et une voiture jaune pisse était plantée là, aussi, pas loin, à la verticale, vaisseau
pourri venu du ciel, le bec dans une immense flaque d’huile et d’eau de pluie. Les maisons en pierre perdaient bras et jambes, gros trous pitoyables, et tout ce bazar était éclairé d’une lumière
spectrale, mystique : on se penchait sur cette place, là, et on la caressait avec un peu de divin, un peu de surnaturel, et ça s’assombrissait comme de coutume, ça perdait son sens au profit
du miraculeux, à la manière des autres espaces du monde, et des autres hommes qui, eux aussi, erratiques, se courbaient grands ouverts, vampires aux malaises refoulés, prismes qui découpent leurs
hantises, ces lumières oubliées. Ça me rappelait Paris, ces chaos ferreux dont l’emprise est infinie. M. Bertrand ne veut pas se faire rattraper ; il a tué sa mère. Le monde, c’est la grande
moquerie oblique de l’enfance.
Nous avons marché dans la nuit. L’air était lourd, déjà. Nous avancions dans l’herbe grasse très silencieusement, mais à bonne allure. La lune, gigantesque œil féminin, ou
visage vide, semblait nous observer attentivement ; le vent ricanait comme des milliers de vagues soubresautent sur le sable ; des arbres peignaient leurs feuillages noirs sur le ciel
bleu.
– Ça fait vibrer, cet endroit. J’ai l’impression de flotter.
Je regardai Tosca, intrigué, et continuais à observer autour de moi les édifices qui se succédaient, monstres dans l’obscurité.
– Non, c’est vrai, il y a quelque chose de planant dans cet endroit, tu vois. On marche, respectueusement, on fait gaffe, on tâtonne, on scrute, mais on ne pose pas de
question, comme si on se terrait devant une chose venue d’un autre univers, une dimension nouvelle et qu’on ne mérite pas. Pourtant, je suis plutôt du genre profanateur, mais…
– Je sais pas… est-ce que tu comprends pourquoi ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi cet endroit ? Pourquoi ici, dans des ruines, au Mexique ?
Il soupira.
– Non, j’en sais rien. Je te l’ai déjà dit : j’adore M. Bertrand, mais je ne le comprends pas toujours. Tu sais, des fois, j’aimerais être comme lui, et contrôler des
peuples entiers par la seule magie de ma voix. En fait, j’aimerais avoir sa sincérité. C’est si… idéal de fonctionner comme lui, tu trouves pas ?
Il ne me regardait pas pendant qu’il parlait. Il se rongeait les ongles, et ses lèvres humides brillaient.
– Ce lieu possède tout ce qui manque à la religion chrétienne, à nos églises, je trouve. De la puissance. Regarde-la, Marie, avec son sein pourri, son fils Jésus, l’ultime
torturé, et enfin, toute cette bienveillance… ça me déprime. Ça ne donne pas de véritables espoirs parce qu’il n’y a pas de véritable douleur, juste du faux, du merveilleux. Alors que ici,
regarde… c’est religieux, pas de doute, ça pue le rite, le spirituel, et la résurrection, voilà, on la croit possible, parce qu’on a peur, parce qu’on sent les ombres et les doutes au creux des
pierres ! Comment veux-tu croire si tu n’as pas peur, si tu te sens pas dominé ? Même les vieilles églises ne sont pas inquiétantes ! Toujours une espèce d’austérité minable, un
silence ridicule. Ça me fait rire, moi, les vitraux, les fresques, les bougies. Trop de sécurité ! On est trop couvés, chez les chrétiens ! Ici, regarde, c’est la nature, la vraie. Tu
te retrouves seul, et tu te sens petit, minable, tu te dégoûtes presque, tous tes membres tremblent. C’est ça, la puissance de la peur, c’est elle qui te retourne et te fait deviner des choses
que tu ne serais jamais allé chercher tout seul. Tu entrevois la mort, la vie, des images violentes et bizarres se font dans ta tête, des images que tu ne comprends pas.
Il regarda autour de lui, et se tourna vers moi. Ces cheveux roux éparpillés sur son front semblaient vivants.
– Au milieu de ces ruines vieilles comme le monde, tu découvres l’intensité de la respiration.
Nous nous étions arrêtés de marcher, et nous étions tournés l’un vers l’autre, face à face. Je le dévisageai longuement, puis éclatai de rire doucement.
– Je sais pas ! Tu as peut-être raison… personnellement, je suis athée, et je m’en fous. Je pense le monde malade, de toute façon.
– Oui, bien sûr, comme nous tous, comme M. Bertrand nous l’a appris… bien sûr, le monde est malade. Le monde est englué. Ça tourne, et tout le monde se laisse faire, y’a
pas de surprises, ni de colère. En fait, tout le monde s’en fout, et tout le monde s’attache à être comme ça, ou comme ci, sans vraiment s’interroger. Ce dont on a besoin, c’est d’un
sursaut ! Voilà ! Un mouvement brusque ! Regarde, M. Bertrand… j’adore sa tristesse…
A ce moment-là, nous cessâmes de discuter, baissâmes les yeux et continuâmes notre chemin. Je traînais le sac par une poignée. Le frottement de la texture sur le sol
m’irritait. Les minutes passaient avec lenteur, et je ne pensais à rien. Voici les prémisses banales d’un acte proprement extraordinaire. Dans un geste contrôlé et sûr mais auquel je n’avais pas
préalablement réfléchi, je sortis mon colt, m’arrêtai, mis une main sur l’épaule de Tosca. Il eut à peine le temps de sourire.
Comment penser, après cela ? Aujourd’hui encore, je ne puis expliquer les raisons de mon geste. C’était incohérent, et ça devait déjà bien se bousculer dans ma tête sans
que je m’en rende compte, car d’un coup, ça s’est mis à tanguer, et je n’en ai plus fini de délirer. Tous mes membres étaient lourds, terriblement lourds, des fardeaux ventousés à ma peau comme
des sangsues d’acier… j’avançais avec fièvre. Mes souvenirs sont à la fois flous et extrêmement clairs : je me rappelle avoir pleuré, crié, mais toujours je continuais à avancer en traînant
le cadavre, la mère, le rebut. Les formes et les couleurs tournaient autour de moi, et le ciel semblait annoncer l’apocalypse. J’étais seul, vraiment, et je me courbais le plus possible, la tête
entre les épaules, la joue collée à la poitrine, en sanglotant, comme une bête apeurée. Je sentais la folie me déshumaniser et je serrais mon flingue avec une force désespérée. Les derniers jours
se bousculaient dans ma tête comme tant de naguères immobiles, figés dans l’horreur, portraits tordus et dérangeants aux regards réprobateurs. Toutes les ruines de Chichén Itzá grandissaient
comme des cris éperdus, et j’avais peur, j’avais peur, je ne comprenais plus rien, et je m’imaginais la mère renaître, ressusciter, faire glisser lentement la fermeture éclaire du sac et se
lever, majestueuse, lugubre, pleine de boue. J’imaginais des bras émerger de la terre, des bras blessés, des bras vaincus, pustuleux, noirs et verts comme l’humus, me tirer fort la jambe et
m’entraîner au fin fond de la terre, là où les larmes s’assèchent. Je repensais à ce que m’avait dit Tosca sur la puissance religieuse de cet endroit… mais, Tosca ! Pourquoi l’avais-je
tué ? Il pleuvait très fort, à présent. Une pluie bruyante comme la guerre. Je me retournais et croyais voir le corps de Tosca, allongé à l’endroit où je l’avais tué, son visage immonde et
inondé où se forme un sourire, la pluie battant ses poils roux. Nicole, où es-tu ? Et tes fesses ? Je les voyais coulantes, à présent, sirupeuses, dégoulinantes comme du jaune d’œuf.
Maude ! Pourquoi ne pleures-tu pas ? Pourquoi ton sexe ne souffre-t-il pas des coups et d’une enfance qu’il n’a pas connue ? J’entendais des cris de femmes tout autour de moi,
de longs soupirs qui s’éteignaient dans le noir. J’allumai une cigarette nerveusement, tout en continuant à avancer. La pluie tombait toujours avec le poids des remords ; le sac était
trempé, le tissu semblait absorber avec peine des tonnes et des tonnes de liquide, et j’avais peur de je ne sais quoi. La blonde tirée était du velours, les sexes aborigènes des forêts à trésors,
et la volute crispante expirée, comme on s’endort, comme on s’éveille, face au délire du ciel qui dévergonde ses froids sur l’herbe brûlante, de petits oiseaux furtifs criaient autour de moi. Je
délirais. Je n’osais même pas penser à M. Bertrand. Qu’aurait-il dit de moi ? J’avais tué Tosca, et j’étais pitoyable, un enfant dans la nuit. Néanmoins, je continuais à traîner sa
putain de mère, je ne la lâchais pas, pour rien au monde. Des corps dansaient autour de moi, comme en harmonie, des corps tricheurs, des corps tristes. J’étais au centre d’un grand ballet de
folie. J’empruntai le sacbé. Le sac imbibé d’eau de pluie m’angoissait de plus en plus. Je sortis alors le corps, le mis sur mon épaule. Je le portais ainsi, femme morte, vieille, dégueulasse,
cadavre putréfié, et qui semblai n’avoir jamais fini de mourir. La puanteur était horrible, et l’averse semblait émietter des bouts de peau, qui tombaient sur mon dos épuisé avec le crissement de
la dégénérescence universelle. La madre était horrible, détestable, même, puisqu’elle avait fait souffrir M. Bertrand, mais elle était là, avec tous les autres corps, c’était la même laideur, les
mêmes germes horribles, tourmentées… des contrefaçons qui regardaient ensemble mon désespoir ! Le corps de la mère, symbole de la maladie humaine. La colère vint soudain remplacer
l’abattement, et je maudissais les autres, et je recherchais M. Bertrand, sa petite ruelle, sa petite pièce sombre… il me manquait, M. Bertrand, j’espère qu’il me pardonnerait. Et toutes ces
filles, toutes ces choses dont j’avais besoin, mes pauvres terres sanglantes, mes pauvres dératées qui me fuyaient, me noyaient… j’avais encore dans mes rides les saveurs de leurs ombres !
Où étaient les bordels et les assassinats, mes chez-moi rassurants ! Prêtez-moi un peu de sel, j’en ferai des constellations de grêles, et je verrai les filles, les petites filles
silencieuses, qui attendent comme on attend le jour. M. Bertrand, vous êtes la plus belle de toutes les femmes, vous avez un visage magnifique ! Voilà ce que je pensais, dans ma folie, et il
y avait une colère véritable, une colère sincère, qui me submergeait… une colère profonde, je me rappelle, et en fait tranquille, apaisante. Elle avait l’odeur des vêpres de Juillet. Êtes-vous
déjà allés à ces messes d’été, en Occident, à ces défilés ? Les gens pleurent, doucement, des larmes cérémonieuses, chaudes et solides. On y perdrait ses sens, dans ces pompeux cortèges où
la religion se bouffe comme une denrée rare : on la caresse, la croyance, on la regarde, aussi, et tout le monde se regarde et la voient dans le regard des autres, ou l’inventent, par
convention, pour se rassurer, parce qu’il fait si chaud, là-bas, dans l’Ouest de l’Europe, que les gens suent à l’unisson et perdent un peu de leur horreur à imaginer des ressemblances, des
points communs… j’y allais souvent du temps de mon enfance, je m’en rappelle très bien, et ça m’avait troublé cette traditionnelle hypocrisie, cette convenance : croyez-bien à la lumière
divine, et sentez, les autres y croient très fort, et vous êtes unis, là, sous le soleil, le soleil de Dieu. Eh bien voilà, c’était ça, cette colère, elle paraissait couchée, placide, mais tout
son corps était crispé, camouflait un terrible râle. Je continuais d’avancer sur le petit chemin avec conviction. Je finis par arriver au cénote, le grand puits. Je posai doucement le cadavre à
terre. Je devais l’enterrer au plus près de l’eau. Je levai les yeux au ciel, la pluie me faisait du bien, maintenant. J’avais l’impression d’avoir retrouvé toute ma lucidité. Je mangeais un long
moment de douleur apaisée, une langueur bâtie sur le noir de tout œil. Je me disais : c’est moi, je suis revenu d’un immense deuil, prisme de délires verts et de landes mortes. Je repris le
cadavre avec délicatesse, et entrepris de descendre dans le grand trou. La terre glissait, la végétation était épaisse, je percevais à peine les reflets de l’eau au fond du puits. Je forçais sur
mes jambes pour ne pas que nous glissions, moi et le cadavre, et c’était alors plus dur que n’importe quel autre effort physique. De fatigue, je recommençais à sombrer. L’eau m’attirait
ostensiblement. Des ombres recommençaient à danser en rythme autour de moi, des ombres connues, inconnues, encore des souvenirs, et qui semblaient goûter avec plaisir à ma détresse. Loi du
sourire au râle suraigu. Je me disais : c’est moi, le monstre dont la pluie a tué la blessure. J’éprouvais une horrible envie de me laisser tomber dans la boue fraîche, et de glisser, très
lentement, vers les eaux, cruel bain glacé. J’arrivais finalement à trouver un endroit à peu près plat, au fond du cratère, où je pouvais tenir facilement sur mes deux jambes. Je n’avais même pas
d’outil pour creuser… j’ai recommencé à pleurer. Pendant de longues heures qui me parurent des années de souffrance, j’ai creusé le sol avec mes mains, avec mes ongles. Le corps était là, juste à
côté de moi, allongé, tranquille, et attendait que je finisse mon labeur. Mes mains s’agitaient furieusement dans des mouvements convulsifs, saccadés, faibles. Je pleurais, il pleuvait, des
chiens se tordaient alentour, et j’étais plus animal qu’eux. J’avais mal aux doigts, et mes ongles saignaient, tordus ou brisés. M. Bertrand ! Je baisai doucement le cadavre. Des corps
dansaient autour de moi, comme en harmonie, des corps tricheurs, des corps tristes.
Au retour à Paris, les jours m’ont paru beaux. J’ai en quelque sorte remplacé Tosca dans la hiérarchie. Je ne ressens plus la rigueur et le froid d’un asservissement trop
lointain ; M. Bertrand et moi sommes intimes, à présent. Une intimité troublante, quasi maternelle, et peut-être d'ailleurs sommes-nous à présent l'un pour l'autre des veilleurs, des remplaçants.
Tosca était un homme trop entier, sûrement, trop accroché à la vie et à ce qu'elle peut nous offrir de mauvais. Inconsciemment, il se peut que j'ai en fait répondu à ce que M. Bertrand m'intimait
de faire, là-bas, loin de lui, au Mexique. Il se peut que j'ai senti comme un appel, un écho, me disant la flamme que gardent certains hommes et qui ne peut cohabiter avec les gouffres de ce que
j'ai précédemment appelé la religion de la mélancolie. Maintenant, je comprends mieux ce que sont les femmes : elles sont lisses. S'il devait y avoir quelque chose de rugueux, ce serait M.
Bertrand. Il y a une seconde, le temps pensait pouvoir grêler, chat inattentif, mourir encore des lois, des larmes vides, des jours vides, des visages pleins, des vides persistants, comme le
tuberculeux s’allie à la détresse exacerbée. Mais j'ai décidé du temps.
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