Jeudi 19 août 2010 4 19 /08 /Août /2010 18:49

 

Malou,


Je peux te dire mort. Je peux te le dire, te le crier, et jamais ça ne sera plus que des crachats de chair. Sache qu'ici, il y a du raisin, du noir, et du bon ! A chaque fois que les lèvres atteignent sa peau lisse et noire, craquante sous la dent, et que le jus dévale la gorge sèche, c'est un goût sucré que l'on voudrait garder toute la vie.

Les terres sont grises partout alentour ; le sable (et quel sable ! il est fabuleux, celui-ci, n'en doute pas, avec ses larmes fauves et ses regards crispés !) semble s'incruster partout, même dans la bouche des gens quand ils l'ouvrent pour parler, ramper secrètement vers les façades des maisons, comme pour se les approprier, et même rire, parfois ; les oiseaux, aussi ! je n'aurais jamais cru qu'il pouvait y en avoir autant, et surtout jamais le plus improbable de mes rêves ne m'a fait imaginé des ailes si bleues, si longues, si gracieuses que le vent paraît lourd, malhabile et bruyant à côté d'elles ; les arbres, oh les arbres, si tu voyais avec quelle splendeur ils s'habillent au petit matin, alors que moi je suis encore nu, les paupières à demi fermées, prêt à me rendormir, et qu'ils s'éveillent déjà tout d'or et de tristesse (ou peut-être ne dorment-ils pas et grandissent l'ombre de leur beauté nocturne ?), me révélant le monde de leurs fières branches ; il y a bien aussi le temps qui, là où je suis, devient caresse, pose une paume rassurante sur les crânes inquiets, et accélère, ralentit, selon nos beaux désirs, offre le sursis et dissimule l'angoisse... mais les terres sont grises partout alentour et un liquide noirâtre, mystérieux, mord parfois ma jambe, toujours la droite, au même endroit, les nuits de pleine lune, et j'essaie depuis plus d'un mois de découvrir la nature de cette chose.
 
Les femmes sont nombreuses, agressives, titubantes. Ce sont des truites aux yeux blancs, aux têtes folles, aux nageoires atrophiées. J’adore me balader le soir et imaginer leurs visages souriants, espiègles, entassés par dizaine dans les coins qui tremblent. Je m’approche comme un insecte avec la délectation malsaine de celui qui désire être arraché, avalé et dégluti. Je suis sans voix et sans corps si ce ne sont leurs corps à elles, les corps de ces visages. Je me presse entre ces truites, je me frotte contre leur peau de bétail, leur peau commune, leur peau gluante. Et des rires, des jambes brisées, des flots de couleurs puantes. Je me traîne, je m’en vais, je souris, j’ai laissé encore un peu de mon âme pourrie à leurs visages terreux, j’ai laissé un peu d’épuisement et de souffrance à leur inhumanité pour moi aussi déguerpir plus loin, dans la boue...

*


Dix heures toutes crues, dix heures toutes crues gisant dans mon assiette. Je suis là à vouloir loger dans les murs tout ce que mon corps ne peut plus contenir de malade. Dans le noir illuminé de la chambre, le chien aux yeux trempés comme par des larmes court et se cogne aux meubles. Son pelage est comme la pièce : en mouvement, fou, bercé par les bourrasques chaudes qui viennent du dehors et envahissent notre carré nocturne d'une torpeur semblable à la torpeur de l'angoisse. Je dis notre carré nocturne avec toute l'ironie de la blessure. Ce bout de temps est juste le mien, malheureusement, concassé, morceau de nuit émergé de la liqueur des souvenirs et que je refuse inconsciemment de partager. Je dis inconsciemment parce que je rejette mon égoïsme tout en sachant qu'il existe ; je suis les paupières closes devant le miroir sec, le miroir clos devant les yeux humides. Qui sont les autres si ce ne sont mes cauchemars et mes rêves ? J'en arrive à aimer la confusion entre moi-même et l'aridité du monde. Peut-être que c'est ainsi que je sombre dans le sectarisme le plus total : la haine n'a pas de limites si toutes les fissures du soi persistent à me toucher dans le grand corps caméléon de l'étranger. Mais je connais l'étranger : il est eux, c'est-à-dire seulement moi avec mes grandes mains de diable qui prennent ma tête pour la sauver de l'absorption du malaise absolu. Je ne sais pas bien ce que je fous là, le regard halluciné, à me complaire dans le vide platonique et blanchâtre de la porcelaine – vieille assiette où des fleurs roses et kitsch renvoient au temps de l'aïeule bienveillante, et tout ce passé que je m'invente comme souillé par la déflagration insane sortie de mon corps.
Tout à coup, la poignée de la chambre bouge. Je sursaute quand la porte s'ouvre avec fracas puis se referme immédiatement. Des odeurs de croûtes et de cigarette se sont envolées en un instant et restent dans la cuisine. Je murmure son nom. Je suis en sueur. Pourquoi ne veut-il pas me voir ? Nous pourrions supporter le passé ensemble. Une bougie à la main, Maria s'approche de moi. Ça veut dire qu'il veut que je vienne, me dit-elle. Il fait toujours ça. Elle me sourit tendrement, me caresse la joue, me dit de me reposer, et s'empresse d'ouvrir la porte de la chambre. Je me rallonge sur la table en bois, la joue à côté de l'assiette dégueulasse. Tous les objets semblent m'envoyer des signes, éclairés ainsi par les cris bleus de la nuit. Le chien continue de heurter les chaises et les placards avec l'acharnement irrationnel propre à la démence.

*


Avec toute la rigueur – ce mot, importun, une contradiction, peut-être – à laquelle je m’oblige, je pourrais tout de même perdre l’essentiel. Ça n’a pas de nom, et encore moins de forme ; jamais ça n’atteindra ne serait-ce que l’état de la sensation, qui est, finalement, un état aussi figé que les autres. L’essentiel, qu’est-ce sinon le grand trou du cul, hein ? En toute réalité, il y a trop de conjectures, et à celles-ci trop de devins, pour espérer toucher du doigt le vide organique. Comment expliciter les criques du Sud où la lumière me paraissait si cruelle, les endroits où nous fûmes heureux, les extensions des ombres dans une place sans arbres, les cris dans le poisseux des draps – finalement l’angoisse comme une déclinaison du regard, et enfin cette contraction de tous les muscles, cette chute effrénée dans la tête et puis dans tout le corps même les roulements par-dessus soi, les vagues et l’impression de tomber encore, aspiré par l’absolu des choses, sans raison, si ce n’est la seule, puis carcasse ridicule au-dessus de la cuvette, il n’y a plus de beauté ni de temps, juste la merde, les déjections d’un peu d’être, d’un peu d’oubli ? Je m’en tiendrai généralement à tout ce qui n’est pas factuel, parce que si je suis là, dans cet endroit si lourd – lourd, laid, petite roche émergée des autres et qui fait comme un belvédère surplombant les cocotiers si hauts, le fleuve gangréneux, sur une chaise en bois je rédige sur une table en bois, buvant de l’alcool fort, alors je suis en fait là dans le flou tropical du passé, et j’écris au présent –, c’est que jamais je n’ai su te dire autre chose que toi. Ce sera long et à mille voix, je le crains, et si je risque parfois de me plaire à raconter, ce sera en espérant écrire les moments auxquels tu penses ou que tu occultes. Je n’ai pas la prétention d’échapper à l’hypertrophie : comme un enfant, je buterai sur des détails ; mes descriptions seront focalisées, malgré moi. Si certains mouvements naissent au plus secret de ma conscience, comme des tropismes, je les dirai ici, j’interromprai mes lignes, quelque photographie que ce soit, et je ferai des liens, des amalgames, à l’instar du macaque dont le poil ne bouge pas.

Je l’ai trouvée, puis je suis venu la voir. Elle avait conservé son nom naïvement. Le fait qu’elle habite toujours dans la jungle fut pour moi une évidence : dans dix ans elle serait toujours ailleurs mais bien là accrochée, conne et à se regarder, à peser le pour et le contre, à être tout ce qu’elle n’était pas, schématique. Je ne comprends pas bien sa manœuvre – et j’insiste sur le sa, car tu n’y es sûrement pour rien : tu es excessivement pleine, brute, sincère dans ton rapport aux choses. Tu fais partie de ces personnes qui n’ont aucune pudeur à dire ce qui les touche, dans le sens où tu n’entretiens de toi-même ni tabous, ni procédés qui viendraient à entacher ton sourire d’une couleur verte, comme deviennent vertes les eaux trop chaudes pour ne pas accueillir les algues, comme mûrissent atrocement les visages de ceux qui mentent. Elle a dû œuvrer en requin. Requin, danseuse à la nageoire morte qui se nourrit de son propre mal…

*


Au réveil, mes yeux sont dirigés comme automatiquement vers la porte de la chambre. Je l’entends faire l’amour. Quelle heure est-il ? Neuf heures. J’ai finalement peu dormi. Quand Maria m’a vu, ce devait être trois heures du matin. Ses gémissements me parviennent limpides : à la fois doux et criés, ils se conjuguent en vibrato qui, dirait-on, se bousculent entre eux, comme emportés dans le même élan irrégulier. Je l’imagine baiser ainsi, non dans les saccades typiques de l’épuisement ou de la bestialité, mais bien dans toute la fluidité propre à la tendre déstructure des vagues.
C’est un minuscule appartement. J’ai dormi dans la cuisine, sur un canapé. Sa chambre constitue la seule autre pièce. Les murs sont d’un gris si fade qu’on les croirait peints à l’ennui, et j’aime le dépouillement, la tristesse qui s’en dégage ; ils heurtent de plein fouet l’œil et semblent assumer cette provocation, révéler une douleur véritable, crier l’autarcie et la psychose, comme s’ils étaient dans leur apparence et dans leur essence-même, c’est-à-dire via la connotation agressive qui doit se former après-coup dans le regard des autres, les miroirs de la personne qui vit entre eux. Il y a dans cette pièce, et même de jour, une sombre neutralité, les zones d’ombre s’allongeant, se contractant dans une lenteur élastique, déliées comme des gouttes qui s’étirent, s’émancipent de leurs mères, ombres qui se meuvent, fluctuantes et trempées, puis soudain se tassent, cessent leurs pénétrations et leurs extractions pour se confondre dans les coins, devenues muettes, sèches, prosaïques, géométriques et dures ; ce sont des carrés gris, elles ont perdu leurs mains et leurs lèvres, leurs taches et le sibyllin de leurs ondulations, elles ne sont plus des corps vivants calligraphiés, juste des grosseurs féroces comme le vide.
Maria sort de la chambre, referme la porte derrière elle. Elle a une petite chemise blanche, c’est tout. Elle me dit bonjour. Elle semble gênée, mal à l’aise. Elle me demande si j’ai bien dormi, je lui réponds que non, le lit étant très inconfortable, l’odeur de la pièce désagréable, sans compter que j’avais espéré le voir hier en arrivant, quand bien même était-ce au milieu de la nuit, et que j’avais ainsi eu du mal à m’endormir, perturbé par son refus manifeste, la lenteur avec laquelle il avait ouvert la porte pour la refermer violemment, sans me montrer ne serait-ce qu’une trace de son visage, ayant juste laissé se consumer dans l’embrasure un peu de noir, un peu de douceur, comme pour que s’oublient dans l’ignoble cuisine qui m’était offerte des restes de choses mortes et adorées. Elle soupire et va préparer le café. Je m’assois et me mets à regarder les vieilles photographies accrochées au mur, silencieux. Il y en a de très belles : l’une d’elles représente deux jeunes garçons, dont l’un paraît plus vieux car il est plus grand, mais en vérité personne ne peut savoir, car les contours révélateurs de leurs visages sont camouflés par les bérets qu’ils portent, et que l’inclinaison à laquelle les oblige leur baiser – car ce sont deux hommes, deux hommes, qui s’embrassent avec fougue sur la bouche, près d’une bicyclette – ne fait voir que mal le profil de leur figure ; une autre montre les dos candides d’une dizaine d’écoliers en uniforme en train de pisser dans des latrines dégoûtantes. Elles sont toutes en noir et blanc, accrochées là, regards anachroniques, vestiges d’un temps et d’une atmosphère qu’elle ne connaît pas mais dont ils semblent se sentir proches, tous deux ; c’est comme si une espèce de tendresse marginale semblait l’atteindre dans ces portraits, et comme si les ayant mis là, dans la cuisine triste et étrange, elle pouvait alors se retrouver dans un temps figé que connaissent ces homosexuels, ces chiottes crasseux. Il est malade, me dit Maria, toujours préparant le café, le dos tourné. Il est malade et il ne veut pas te voir, continua-t-elle. Il a perdu tout réconfort. Il ne sort presque jamais de la chambre. Il veut que tout le monde le laisse tranquille. Alors toi, tu imagines… revenir ainsi, après tout ce temps… ce serait vous achever tous deux.

*



Il est très douloureux pour moi de continuer à t’écrire ainsi notre dernière rencontre. Je voudrais parler un peu des grottes à demi-fermées où nous entrions de dos, des poussins jaune clair qui naissaient dans le tumulte inconnu des églises, des croix rouge foncé plantées dans la terre rouge et sur lesquelles nous montions pour hurler, de la neige qui se dégénérait en rosées sur les carreaux des vitres des wagons tandis que nous devions rejoindre l’horreur… il faudrait commencer par le début, mais je ne saurai tout dire, tout me rappeler. Si je suis ici depuis plusieurs heures et sûrement pour de nombreuses encore, c’est que je cherche un peu de guerres lasses, un peu de bonheur dans la défaite, c’est que je veux te parler à toi des cauchemars que nous avons entretenus.

*


Il est dix heures déjà et je regarde la plage avec mélancolie. Nous l’avons laissé seul dans l’appartement. Maria tenait à me montrer certains cocons aux alentours de la jungle. C’est très beau, ce bras de mer comme un mensonge. Il y a toujours cette espèce d’ambiguïté, une odeur à la fois rassurante et malsaine : j’en arrive, encore aujourd’hui, à avoir envie d’elle. Elle est là, allongée, au milieu des coquillages et des algues noires, et n’a toujours pas ouvert les yeux. Les vagues se brisent avec force sur la côte moirée, et je déteste ce bruit, cette poésie lancinante ; ça me fait mal aux oreilles, puis la douleur redescend dans tout le corps, vicieuse.
Des heures que je suis ainsi, immobile, assis en tailleur sur un rocher. Je me demande bien quelle maladie l’a atteint. Maria me dit qu’il a toujours été un peu faible, un peu croupi dans sa souffrance, les bras serrés autour des épaules, se protégeant, s’armant tout à la fois, recroquevillé dans la douleur cultivée, se camouflant dans des regards en fuite, tel un loup traqué, la peau jaunie, finalement, oui, comme un malade qui se console ; un malade cynique, toutefois, ayant certes sur la figure douloureuse d’autres figures imbriquées, des histoires, de l’or – à l’instar du caïman dont certaines écailles reflètent les filaments de l’aube tandis que les autres demeurent molles et sombres –, mais aussi la conscience de sa perversité.
L’air brun m’étourdit. Je palpe ma peau pore après pore, persuadé d’avoir un monstre à l’intérieur de moi. Je regarde toujours Maria et c’est toi, Malou, que j’imagine mère. Je t’imagine t’appliquer quasi religieusement à border tes mômes, leur baisant le front avec un amour froid, distant. Moi, derrière, devinerais du dédain dans leurs regards au moment où tu leur dirais bonne nuit, et les sentirais consolés au moment où tu sortirais de leur chambre. Je regarderais leur porte fixement, avec toute mon angoisse, et l’air qui s’exhalerait par-dessous me paraîtrait tiède, puant. Je penserais à tes enfants ainsi, en aurais peur, croirais à des bêtes, des chiots, malades, ou des insectes, dégoûtants, paradoxalement la pubescence commençant à laisser place à une certaine vigueur, une belle et mûre harmonie dans les traits ; ceux-ci me sembleraient encore un peu erratiques aux moments tu les giflerais.

*


Je suis assis, toujours écrivant, étriqué dans un beau costume noir aux manches un peu élimées. Il me semble la voir, Maria, Maria sur la plage, tandis que je te dis cette scène. C’est comme si elle était toujours là, devant moi, continuant à se tordre, légèrement, les yeux clos et les sourcils se fronçant parfois. Peut-être rêvait-elle ? Ses mouvements de couleuvre sur le sable me font encore mal au cœur ; je regarde encore sa poitrine, qui halète comme un homme mourant ; ses longues jambes se perdent dans les mouvements humides de sa sueur discrète, ses genoux se resserrant, s’écartant, tandis que les orteils se plient et se replient dans l’arène, sensuels, tourmentés. Il est terrible d’actionner les mécanismes du souvenir.

*



Son visage prend à présent pour la première fois les touchants traits de la pudeur, fresques blanchâtres et rougies. Je respire un grand coup et me décide enfin à m’approcher d’elle. Sa nudité est encore plus terrifiante de près. J’ai beau lui chuchoter à l’oreille pendant de longues minutes, elle continue, frémissante. Nous sommes de longs tentacules dans l’air froid du matin. Elle continue de se masturber doucement.
Nous rentrons à l’appartement. J’entends de la musique à travers la porte de la chambre. Maria m’embrasse sur la joue, me dit qu’elle va s’occuper de lui.

*


Comment ne pas désirer une pièce vide et blanche avec un seul lit où nous serions tous deux ? Il y a maintenant huit ans de cela, après la scission qui mène à la connaissance, et en enfer, alors que je me trouvais, dépossédé – comme un animal, je crachais à même le sol, entre les tomates écrabouillées qui semblaient luire sous la chaleur étouffante, entre les millions de pages déchirées que j’adressais à mon père, les murs rouges des mers rouges de lave, la chandelle posée au milieu, point cardinal où convergeaient en boomerangs ses propres ombres projetées aux coins de la pièce -, je t’écrivais avec lenteur ces quelques mots que tu ne liras jamais, et j’écrivais à la fois à Maria, car je vous avais toutes deux profondément aimées, et c’est peu dire toutes deux car vous étiez une seule et même personne, ou alors Maria une excroissance de ta chair, une verrue (mais quelle belle verrue, ah ! un diamant, en fait) issue du cosmos de ton corps, alors j’oscillais, je m’adressais à elle, je m’adressais à toi, je m’adressais aux deux, à la seule : « Ma chérie, je t’ai tant désirée, tant espérée par le passé, et j’ai tant essayé de me convaincre de deviner un futur sans toi, tant redouté même l’impossibilité d’une trace concrète ou même sans contours de toi à moi, que je ne puis qu’être heureux d’un présent qui dépasse tout ce que je me résignais à ne pas étreindre en rêve, et même si je souffre de l’angoisse de la fin de ce qui n’est qu’une esquisse encore, j’ai tant fait l’amour à moi seul que je fais tout pour me préserver de ce qui adviendra et de ce qui est advenu – car je t’aime et tu m’aimes, n’est-ce pas assez pour oublier et vaincre ce que la lucidité nous présagerait comme belle part de nuit ? » et j’écrivais ceci alors que j’étais bel et bien pétri de solitude, abandonné par toi et par elle, enfin par vous, et par moi.

Je me rappelle l’année où Maria et moi t’avions laissée dans ta demeure à Paris. C’était à la sortie d’une période sans fin et sans nom, rappelle-toi. Alors je ne pensais plus à toi, et Maria non plus, ou du moins nous avions relégué notre souffrance dans un coin du crâne qui ne devait plus appartenir au crâne lui-même, bref, nous nous étions comportés comme des imbéciles, c’est-à-dire courageusement – courageusement pour t’avoir fuie, lâchement pour t’avoir abandonnée. C’est elle qui m’avait dit en premier partons, et j’avais accepté en pleurant, me frappant la tête cent fois et cent fois encore contre la bûche au fond du jardin (et quel jardin alors ! mes doutes s’y reflétant, les roseaux se courbant jusqu’à tomber dans les lacs devenus noirs pour s’imbiber de leur eau grasse, pâteuse, pareille à de l’encre, mais c’était une encre diabolique, et le vent soufflait fort) tandis que toi buvais et buvais dans le grand salon.

Etonnamment, je me suis levé du bon pied ce matin. Dehors, cela rayonne déjà, et le liquide noir n'est même pas venu, hier soir, dans mon lit, pour glisser sous mes draps et mordre ma jambe. Je crois que je commence peu à peu à reprendre le sens des réalités. Il est vrai que tout est distordu, par ici... il faut garder les yeux ouverts avec des épingles.
Tes ongles passionnés me lacèrent encore le dos en rêve ; la matinée d'automne où je t'ai quittée continue de faire frémir mes membres. Je pense à toi très fort et je suis là où je suis seulement pour toi, pour pouvoir entr'apercevoir de nouveau tes yeux d'amazone dans mon demi-sommeil, la lune mansardée mouillant ton regard d'une vibrante lumière...
A travers la fenêtre, le soleil n'est plus divinement rouge pourpre, il a pris la couleur des vieux papiers que l'on jette aux braises : livide et jaune et morne comme la déliquescence. La crainte pernicieuse se glisse dans les yeux et je crois la voir apparaître à travers tout roseau... une sangsue !
Je suis sorti quelques fois la nuit, ces quatre derniers jours, me réveillant à trois heures du matin. Dehors, les créneaux des chairs brillaient comme des lucioles, lanternes perdues dans la marée noire du ciel de la nuit, sentinelles des cieux et de l'éclatante lune pâle, bondissant comme des alevins dorés dans un lac insondable et sinistre.

*



Nous sortons, avec Maria. Elle me montre une ville que je n’ai jamais vue. Au cul de cette même ville, j’entends le ressac. Derrière nous, toutes les rues, éparpillées comme des souvenirs – et les nuances de tristesse entre les murs blanchis.
La fumée finit par s’éteindre, mais pourtant j’entends toujours les flammes crépiter, palpiter, orgueilleuses, derniers cœurs de la nuit. J’avais oublié que les villes vomissaient des corps, toujours. Je les vois, dégurgités, collés comme des orteils. Verdis, dégueulasses, bientôt des moisissures. La ville aurait pu jouir autre part : c’est moche, et ça semble détruire le silence, cette liqueur sur le sable froid. Jamais vu personne éjaculer des croûtes sur un si beau parterre.
Je me lave les mains dans la mer. Elle est noire, doucereuse. Ses moues ombragées sur le bout de mes doigts… quel accord tacite j’ai avec elle !
Nous observons deux formes s’agiter, fiévreuses. Ce sont deux femmes. Lassées, sans vie, clignotantes, ampoules à peine éteintes qui rythment l’atmosphère. Par à-coups furtifs, puissants, les regards se croisent, s’emmêlent, comme deux chatons qui jouent. Leurs lèvres sont épaisses, d’un violet sombre, mystérieux, et leurs yeux grands ouverts, rouges au pourtour, sensibles au vent, à la pluie, à la lumière, à toutes les échardes. Les joues rondes, lisses comme au premier jour, et toujours ses lèvres pulpeuses, vulgaires : des lèvres de prostituée. Ce sont des prostituées, croirait-on, dans la nuit câline, invisible, et leurs corps prolongés en extase, jambes douces, blanches, cette peau immaculée, secrète. Leurs seins chantent doucement. Seulement, leurs tuniques sont en lambeaux, trouées, déchirées, voletant en pagaille, et la chair saillante, blessée, flambeau qui tend la main. La nuit devient mortelle. Coulée de cuivre dans la bouche. Etouffement. Respirations. Leurs regards sont si longs qu’on pourrait les lire des jours. Leurs regards sont si intenses qu’on pourrait les palper et devenir des loups.
Une minute blême. Je vois les deux visages glacés dans l’attente.
Nous nous en allons.
Plus loin sur la plage, une jeune femme gémit. Ses bras semblent s’émietter, brûlés à vif, recouverts de pustules. Ses joues sont creuses, si creuses que les muqueuses doivent se rencontrer au travers de l’émail des dents. Sinon, elle a la gueule bien faite, dirais-je, et peut-être même le sanglot du grandir encore en son travers. Quinze, seize ans, tout au plus. Des fesses bien fermes, assurément, comme peut le laisser deviner la façon dont sa tunique bleue se tend alors qu’elle est à genoux, la partie supérieure du corps repliée de façon à ce que la chevelure baigne dans le sable. Squelettique, tout de même. A l’instar des joues, toute la physionomie semble avoir été marquée par le jeûne : une pression de l’index et ses bras tomberaient, fébriles, tordus encore de peur. Je ne crois pas à cette supplication : où en est la quiétude ? Je ne crois pas à cette prière, comme ordonnée, comme publique : où en est la pudeur ? Arbre mort, tais-toi, je n’aime pas tes paradoxes.
Un écho s’entend au loin : c’est la complainte de la femme excisée.
Nous continuons notre chemin au bord de l’eau. La ville est toujours là, flambante, nouvelle Jérusalem. Quel banquet ! Quel festin ! Ces viscères déployées ! La mer s’ébroue gentiment, spasme docile. Encore un peu de temps, et nous la verrons grandir, échapper à la tutelle bienveillante des jours. Incapable de s’acclimater à la torpeur de la civilisation, elle se jettera violemment sur le rivage, comme suçant le poison d’une plaie d’enfance. Depuis longtemps déjà je rêve de ce mouvement brusque, inconsidéré, de la bête sauvage.
Au petit matin, les oiseaux passent, diaphanes, chrysanthèmes sans désir. Quel est ce splendide cadavre d’enfant qui vocifère ? Ah oui, c’est la petite, elle a dû crever. Mais enfin, pourquoi transperce-t-elle ainsi le monde mécanique ?
Le calme semble avoir été érigé en doctrine.

*



Maria me parla de lui comme on parle d’un cheval mort, gisant là, sur le bas-côté, le flanc étalé dans le noir de sa propre graisse, pathétique – et hennissant peut-être encore, comme semblent hennir les herbes sur lesquelles il s’écroule et par lesquelles il est envahi – et le monde, ah, le terrible monde physique, avale, avale lentement la pourriture de son cadavre, respire, respire profondément les exhalaisons de sa chair morte, se nourrit de sa peau de cheval qui s’offre, à la lune, au soleil, à tous les astres – éclat terrible du monde physique à l’intérieur duquel ou serait-ce par lequel ou serait-ce même en dehors ou toute autre position indescriptible dans la langue, enfin il nous laisse là, peut-être pleins, peut-être consistants, ou à l’inverse vidés, béants, des trous noirs constituant la matière et non des densités combles constituant la matière, et l’angoisse, et l’angoisse, et l’angoisse d’être et de se mouvoir sans attache ou trop ancré, que sais-je (qui sait ?), la peur organique, encore, la peur d’exister à la fois en tant que substance et en tant que pensée (en tant que comète, finalement, traversant les concavités et les tubercules de l’agonie, comète imbibée d’alcool, en l’occurrence, sans foi, si ce n’est la foi en l’enfer – ah, doux enfer, divine comédie comme gueulait Dante, et je passe, et je passe, comète, à travers tous les cercles, et je souffre, et je souffre, et là je regarde les étoiles du haut de mon belvédère, c’est-à-dire je te regarde dans les yeux, les pieds enroulés tout en bas, mais pas tout en bas de la terre tout de même, dans les tapis persans, et j’observe un scorpion ramper jusqu’à ma table – il veut se piquer lui-même, l’idiot, ou plutôt, non, le génie, le lâche, non, l’invincible !). Maria me parla de lui comme on parle d’un cheval mort, elle semble vouloir dire qu’il est sur le bas-côté, fatalement, irrévocablement, définitivement, englué dans sa chambre et dans la fin du soi, boule de chair et d’os et de sang qui roule à l’envers et en rond, qui roule sur elle-même, qui se roule sur elle, qui se roule, comme une cigarette, comme la tempête passant et repassant et s’éteignant pour reprendre plus fort encore au moment où les têtes émergent du sol protecteur, alors restons-y, hein, Malou, dans le sol, restons-y enroulés, des boules, seules, prostrées, qui bougent seulement pour creuser dans la glaise ; creuse avec tes mains, avec tes dents, avec tes yeux ! creuse et ne ressors plus jamais, reste loin de tout, sois égoïste et soûle, nous ne nous retrouverons pas, nous ne retrouverons personne, seuls avec notre malaise, notre oppression, l’oppression d’une existence sans but – mais qu’est-ce qui est but, qu’est-ce qui sert à quoi, qu’est-ce qui fait danser les mains des hommes sur les cœurs des souvenirs, hein, qu’est-ce qui est utile, quoi ? –, alors buvons ensemble, ou non, ne buvons plus, ne faisons pas d’enfants, surtout pas, sinon que seront-ils ? Des chèvres affamées puis des faims qui se prostituent, puis des riens en guise d’écailles, finalement le vide, que disais-je, le grand trou du cul, la poche anale qui s’ouvre, se ferme, déglutit pour dégurgiter chaque merde et chaque chien et chaque tourment, tourment du corps et tourment de l’âme, il n’y a plus d’enfants heureux, juste des produits inexistants, juste des préconçus à l’absolu, des prémisses et prétextes à l’infini, au mal-être qui ne peut être que péremptoire, et nous voilà langue sans goût, et nous voilà sexe sans peau, à vif dans le froid, et malgré la beauté, malgré les grands soirs où se révèle en peintures le piaillement des oiseaux, malgré ta bouche sur mon – mais il n’y a plus de peau ! juste du rouge saignant et saignant et saignant… alors oui, Maria me parla de lui comme on parle d’un cheval mort.

Où faisions-nous l’amour ? Je ne sais plus vraiment. Avec toi, je ne me souviens que des corps. Je me souviens d’une fois avec Maria, où nous étions entre les herbes folles, veloutées de terre, et les montagnes gémissaient au-dessus de la jungle, de nous. Voilà.

*


Maria sort de la chambre. Nous restons un moment assis tous les deux, face à face, sans se regarder, sans rien se dire. Entends-tu le bruit de ton horloge ? désiré-je lui demander. Le bruit de ton horloge, le bruit de l’univers ? Sommes-nous là après des années à ne rien se dire et pourtant l’un en face de l’autre justement parce que nous nous sommes trop vus, trop aimés peut-être, et que le passé pèse, comme le bruit de l’horloge, comme le bruit de l’univers ? Te rappelles-tu la maison au milieu de la jungle encore où nous faisions cuire des œufs à l’ombre de la tonnelle de bois ? Malou disait aimer le scintillement des feuilles pluvieuses sur les gouttes du soleil, toi tu souriais adossée à la baraque, nous regardant, ou regardant le vide, sans rien, sans joie je crois, mais avec douceur. Maria se lève tout à coup et m’invite à la suivre. Je crois bien qu’elle se dirige vers la chambre.

*



Le fleuve charriait énormément de boue. De la boue qui pue et colle comme de petites taches verdâtres constellées sur une grande toile, aurait dit Maria en train d'enlever ses lunettes et de s'essuyer les yeux en regardant le ciel.
Quand je dis le fleuve, Malou, je parle bien sûr de cette coalition de vagues opaques que l'on appelle errance. Il est étrange d'observer ces eaux, de les regarder se tordre, agitées et suffocantes, réaction observable chez l'animal lorsque la douleur saisit à la nuque. Au moment où les spasmes s'accélèrent, les deux embouchures se rejoignent, comme les deux extrémités d'une corde se rejoindraient, mais sans décrire de courbe, sans forcer la matière à produire un effort d'assouplissement ; les deux embouchures s'embrassent, collent leurs lèvres, décollent leurs lèvres, collent leurs lèvres... et ainsi de suite, comme deux parties distinctes et inhérentes qui veulent leur indépendance.
Dans la savante jungle, les choses perdent de leur couleur, de leur goût, les blessures ne sont pas les mêmes, et irrévocablement on les oublie un peu, les blessures. Toujours est-il que certains dédales ne perdent pas de leur saveur secrète ! Les regards se teintent d'intrigues quand je dis aimer la lumière de la mésaventure. Pourtant, quoi de plus agréable que de se laisser mourir en ignorant l'heure de la vie, de descendre lentement le fleuve sans longueur ?
J'ai vu quelques acteurs sommeiller dans leurs pirogues et n'ouvrir les yeux que pour fumer une cigarette ou se masturber un peu ; plus tard, les premiers symptômes se faisaient sentir : la bouche s'ouvrait très grand, les yeux voyaient dans le noir et les pirogues s'en allaient loin avec la douleur.
Maria et moi avons vécu de drôles de choses. Parfois, c'était l'ennui.
C'étaient des courses folles, aussi. J'aimais leur chant de baleine figée sur le tapis du vent, l'eczéma derrière les genoux, et toutes ces sensations insupportables. Dans la savante jungle, les pieds sont dans la neige et les rues arquées, gouttes de pluie à toutes les rafales. Les formes bossues bruissent l'amour mal fait, baissées dans l'ombre géométrique comme pour la boire. On en revient aux sens primitifs, aux saisons arbitraires, au pragmatique quotidien.
Pourtant, un homme accroche le regard. Toujours le même regard sur le même homme et au même moment (au matin, à huit heures, quand les nœuds n'ont pas fini de se dénouer et que le sourire paraît étrangement un sourire, le silence provoquant toute chose vivante) : il a des épines blanches au dos et aux côtes, et des étranges signes japonais gravés dans les joues. Le soir, cela recommence, des dégradés se font et créent un kaléidoscope hypnotique, saturé et énervant. Ensuite, dans le lit, au moment de la perte de conscience, je crois être plus conscient que jamais, les monstres sous mes fesses et maman absente ; ce n'est pas stable et je m'en plains, paradoxe car j'ai toujours voté pour moins de stabilité ; la colère et son écran doré surgissent, puis me ramènent au fleuve de leurs mains calleuses.
La savante jungle est moche, et Maria aussi. Une odeur les délave toutes deux : une odeur de jaune, incrustée, comme dans quelque entrepôt niché au-delà du temps.
Et les rues arquées sous le soleil malade ?

Les jours sont tristes et longs et fades et semblables aux nuits. Parfois, aux heures où le soleil crépite comme un dard sur ma peau gelée, j'affermis ma vision en plissant les paupières, et je défie l'attente du soir, ce long soir cruel avec sa faux de bronze, m'amenant dans un monde au-delà de toute terre, de toute saveur et de tout bruit. Seul le cor de ton souvenir sonne parfois à mes oreilles et me fait oublier quelques instants le désir du sommeil... et je ferme alors les yeux, inconsciemment, tout en pensant à toi.
Je crois perdre la tête. Je ne puis vraiment plus sortir, tout cela me fait trop peur. Par ma fenêtre, il y a maintenant des landes mortes à perte de vue. Ton souvenir m'empale toujours de ses lames torrides... je ne fais rien de mes journées à part manger du raisin et penser à toi.
Te rappelles-tu nos journées à la mer ? Les crabes aux pinces timides grimpaient sur nos fesses, et nous nous taisions, tranquilles, les pêcheurs pêchant, les rochers gueulant leurs pointes hérissées. Le vent transportait maintes épices, douces et acides, qui piquaient le nez, faisaient rougir les yeux, mais dont on ne voulait se défaire, car elles sentaient bon la chaleur, le pain perdu et le sable fin. Je me logeais, content, en boule, près de ta petite âme qui chantait tout bas, et tu t’étais glissée, tranquille, protégée et souriante, sous mon bras posé sur tes épaules bien faites. Parfois, alors que nous regardions les vieilles personnes lassées de la vie qui court pour n'arriver nulle part, tu me disais que rien ne nous séparerait de l'existence que nous menions. Tu m'embrassais, les yeux tantôt rieurs, tantôt timides, et les fossettes heureuses qui naissaient de tes joues étaient comme mille petits aiguillons de soleil n'atteignant que moi. Puis nous nous disions bonjour au déclin de la nuit passée à ne pas dormir.
Quand je m'étire, je rencontre le froid d'un huis clos, les serpents venimeux d'une cellule. Je rampe, je hurle sans voix car personne ne peut m'entendre. J'entrevois encore ton visage malicieux, beau et rond, que je croquais à pleines dents, et qui aujourd'hui m'est inaccessible, tout comme les cliniques vertueuses de la liberté et du dehors.
Il y a un petit nuage rose, un nid d'argent, refuge de tous les flambeaux de nos histoires mortes, s'éteignant comme le cri venant des lèvres et sur lesquelles un doigt se pose. Ma raison est furtive et ne se love plus nulle part, glacée et tremblante, fluide folie que l'on croit peinte en or et qui grimace aux beaux matins d'hiver, ces lisses et tendres visages d'enfants. Des alvéoles tendent des fils de la mort et la raison emmène ses lierres vers d'autres murs, moins ébranlés.


Je ne peux deviner Maria, ce qu’elle était. Avec toi, ça me semble plus simple. Mais peut-être est-ce l’alcool, encore… Je me délecte dans cette non-structure, flot qui donc ne s’avale pas, comme je ne peux me résoudre à avaler les souvenirs. Traumatismes, traumatismes, traumatismes, j’écris vos noms cent fois et en noir et en orange sur les murs d’une chambre que je ne connais pas. Je m’accroche à des dates, des mardis, des dimanches, des points de repère ou justement de perdition qui détonnent dans l’aridité de l’ennui. J’écris vos noms, je ne peux plus souffrir les photographies de mes tremblements, comme si on cherchait à rappeler ma folie, comme si on la demandait : vous vous tenez là, vous ne bougez pas, et vous vous agitez devant mon visage, vous alignez des mots, vous êtes incrustés dans mon quotidien ou même certains en partent mais toujours pour revenir, cruels, incandescents. Vous venez vers moi, vous me caressez, vous cherchez je ne sais quoi. C’est terrible de penser que tout se répercute à l’infini, et je te regarde comme on regarde la terre desséchée, je crois ne plus te plaire, je n’en sais rien, tout est connoté, bourré de passé et de scandales. La pièce est si lente, obscure, dans son déroulement circulaire, dans sa spirale. J’ai beau aller bien il y aura toujours cette sensation de vide et d’angoisse sous-jacente, qui demeure. Le temps est chiant, nuageux, lourd. Ça empeste la torpeur, ça déshydrate, ça pèse dans tout le corps, ça me donne même des sueurs froides, des tremblements.
C’est dur de se donner, d’accorder du temps aux choses. On aimerait rester là, ou autre part. Parfois, tout amène à la conclusion terrible qui condamne le monde, les autres, soi-même. Moi aussi, je refuse souvent la chaleur, les rires. Les fausses notes, les amours jaunes.


Il n’y a rien de plus sincère, de plus immaculé que le délire. Il renvoie à des choses enfouies et qui ressortent, à des monstres sans cohérence. Fuir la réalité palpable et, simultanément, s’enliser dans une autre réalité, plus pure, sans artifices et donc sans cohésion, sans rationalité. Le monde disparaît ou apparaît comme plus féroce.
J’ai toujours ce besoin de me rattacher à la conscience que je souffre. Tout devient et plus grand et plus beau et plus sensible !


Tu me fascines, tu me ressembles. Je m’imagine parfois une autre naissance pour devenir dans le passé quelqu’un d’autre que moi et pour ainsi te plaire. Qui aurais-je dû être ? Un corps loin, une voix moins présente, un pantalon plus serré, des cheveux moins frisés, une lumière plus grande et moins semblable à la tienne ? Que deviendrai-je dans le passé pour mourir la lèvre de ta névrose, toucher peut-être, t’entendre crier un nom. Je suis là avec mes habits sales et mes mains sales et ces fausses joies que ta versatilité me donne. Peut-être aurais-je dû être le chien. Le compagnon, la langue, le misérable, l’idiot, le gentil, le drôle, le pratique, celui qu’on trimballe et pour qui l’affection est semblable à l’affection qu’on porte aux objets. J’aurais été là à me taire, à te regarder. J’aurais été là, sans splendeur. Même moche. On s’habitue aux moches, on les aime bien, ils nous apitoient, on les pardonne. J’aurais été donc là sans crier ton sourire par ma bouche, ou à fermer les lèvres. Animal perdu dans ton ombre. Tu m’aurais embrassé sur le front, tu aurais séché tes larmes dans ma truffe, dans mon corps de bête, dans mon corps d’idiot. Oui, non, je n’aurais pas été un de ces beaux visages auxquels tu aspires, car tu les perds tous, eux aussi.

Mais allons plus loin dans ce qu’on voudrait oublier, Malou. J’ai connu Maria quand j’avais quinze ans, dans un de ces bars près de la frontière, je ne sais plus lequel. Si je parle aujourd'hui de beauté lunaire, ou insulaire - comme sont la sueur et peut-être le sentiment de vacuité qu'on trouve dans le sourire -, c'est que j'évoque son éloquence, sa façon nonchalante d'exprimer ce qui se tord au-dedans. J’étais le garçon timide et cette faiblesse constante que je me plais à écrire. Je trouve dans ces descriptions qui touchent le même de la peau une espèce de complaisance, d'affèterie, justement parce que je m'efforce de m'imprégner des choses qui me touchent, et je tombe alors dans ce que beaucoup appellent le cliché égotiste, dans le sens où je ne suis pas seul à récolter, à labourer, à tenter de saisir ce qui sûrement s'accroche à tout être humain – la torpeur invisible, les sécrétions d'une évidence innommable, d'une existence calquée sur le temps et la pensée du temps, c'est-à-dire non pas l'individu créé par la société, mais bien l'individuel saignement. Alors, déjà quand j'étais dans le recueillement qui engage la tristesse, dans ce carcan propice à une réflexion faussée, réflexion qui me prend encore aujourd'hui et sur laquelle je ne peux m'empêcher de chier, persuadé de son caractère fallacieux, elle était venue me voir. Les murs du bar étaient en bois et moi je buvais de la bière, de la bière forte et irlandaise, tandis que des mexicains sirotaient le mescal sur le reste du comptoir. J’explorais comme chaque fois à marée basse les frasques de la fin de l’enfance dans mon verre, je refusais d’aimer qui que ce fût comme on refuse l’amnésie du sommeil, je demeurais dans l’inertie du demi-jour dans lequel sont plongés les bars, je me plaisais à croire que je cherchais dans les gravats du monde les formes diaphanes de la vérité, et tout s’étirait, peu à peu, puis dans ce flou qui m’est resté je distinguais d’autres indistincts, d’autres cimes nacrées oublieuses de leurs corps, et l’esprit, taillé dans cette abstinence de rationnel, vomissait tous les paradis déserts et les propos dogmatiques du monde lucide, travaillait à l’inanité et à la sauvagerie de son corps, corps magique et corps que les ténèbres tirent par les talons vers l’arrière, et la chaleur l’enveloppe, le corps, devenu un livide roseau à la tige si tendre que la peur le ronge, le fait saliver des orteils à la racine du crâne, du nord jusqu’au sud, et les bras écartés font une croix corrompue, chavirée de l’est jusqu’à l’ouest ; les terres anciennes psalmodient les vieilles habitudes oubliées, recalées dans l’alcôve la plus profonde et la plus obscure, et palpitent, émettent de petits bruits secs et fréquents comme des promesses. A la tombée de la nuit, au moment où les ténèbres tirent les talons encore plus fort, les chiens glapissent, déchirant l’air aride et sinistre de leur mélancolie ; seulement alors, les feuilles des grands arbres se déploient en charognes, bruyantes par leur appel sur le sol qui boue, et les chiens, debout, immenses et hostiles, ombres excroissantes de la colline, se profilent sur la lune luisante, cette malade qui éclaire les plus affreux sépulcres. Et quand les phalanges éparses de la nuit sans contours battent en retraite, il y a les yeux de l’enfant qui s’ouvrent et regardent dehors ; ses pupilles fragiles et toutes brunies de rêves se recouvrent de blessures malingres, esquisses en désordre de cauchemars où coagulent les sévices d’un monde à l’agonie ; la cohorte des songes se retire alors, comme la mer se retirerait du sable fin pour le laisser calleux, amer et jonché d’algues dégoûtantes, et fait place à la cohorte violente des inquiétudes. Maria semblait avoir deviné tout ça immédiatement, en un seul regard. Je la découvrais mais elle ne semblait pas me découvrir. Son teint pâle était comme l'image trouble du souvenir, malgré moi ; son apparence filiforme, ses membres minces et tombant, paraissant liquéfiés, s'agitaient devant moi telles des révélations. Elle commença à parler. Des mots d'enfant dans une voix d'enfant, une voix encore plus juvénile peut-être que toutes les autres voix des gamins de mon âge. Elle me causait au départ très brièvement, des fulgurances étranges, automatiques aurait-on dit, alors que j'essayais de soulever, en vain, de dépasser, autrement dit comprendre, ce que l'animal criait dans mon corps, un cri à la fois inconnu et avec lequel j'entretenais une formidable connivence, comme Maria, justement, totalement étrangère, et pourtant liée à moi par une corde secrète, profonde, son regard et sa silhouette m'évoquant le translucide, la chaleur noire de quelque morceau de passé que je ne pouvais saisir. Dans son regard paraissait s’amorcer de façon sous-jacente la perception aiguë et immédiate de l’autre, celui qui pleure sans savoir pourquoi – celui qui rôde partout et dans les routes sinueuses ou les ruisseaux – souviens-toi des berges verdoyantes et de l’eau qui coulait comme un dragon tigré de gris et de reflets clairs, sa froide saveur pareille au goût de la mémoire prématurée, et toi toute expectative dans ta nudité liliale – pour découvrir au hasard dans ce qu’on pourrait appeler guerre toutes les choses qui amènent au renoncement : l’anxiété et ses jambes solennellement écartées, le malheur qui s’enlise et disparaît pour mieux crier bleu et justicier, le malheur, mais pourquoi le bonheur, pourquoi progresser et ne pas juste mourir entre les coteaux salubres du néant – ah l’enfer, Malou, l’enfer, l’enfer ! Nous glissons tous les uns sur les autres, à l'instar de déchets qui en rencontrent d'autres et s'en vont dans l'immense tuyau communautaire, en se bousculant, mais sans jamais se guérir de l'angoisse substantielle de vivre. Avec elle, ce fut tout de suite différent. Les autres glissaient apparemment comme sur un autre, mais moi non, je la regardais, l'écoutais. Elle avait un grand corps et un visage très jeune. Elle se découpait dans la clarté perverse du début d'après-midi, et je ne pouvais m'empêcher de sentir une inhérence, un lien de corrélation entre mes terreurs d'enfant – les seules terreurs véritables – , mes souvenirs et sa gueule, ses mots, tout ce qu'elle dégageait. Dans ces moments je ne comprenais rien, et je n'avais pas besoin de comprendre. Le sentiment remplaçait tout ce que ne pouvait générer la raison. C’était autrefois, quand la beauté ne voulait pas dire douleur consciente.

Ensuite, je te l’ai présentée, tu te souviens… nous avons parcouru les grandes plaines du Nord où les troncs des pins sont blessés, nous nous sommes embrassés tous trois pour la première fois dans le silence cérémoniel des grandes églises, nous avons dormi le long des grandes fosses dans lesquelles nous nous sommes vus naître – et mourir, sous le charme fragile de la terre, sous les vestiges et la charité des pierres, reniés, anges parias, chiens dont les babines moussent et dont les yeux tournent puis se consument, au-delà des prairies cristallines et de leurs myosotis, pendus les jambes à l’envers et le monde se meut alors à l’envers aussi, ou à l’endroit, c’est selon, et l’on creuse, l’on creuse, jusqu’à être dénudés pour de bon, et, ah, enfin, loin du tumulte, aucun sommeil ne sera plus extatique –, nous avons croisé et croisé des voyageurs – les femmes de Katmandu aux cils tout droits qui transportaient du bois mort et te ressemblaient, Malou, avec leurs sourires blancs comme le riz et leurs regards de côté, ou encore les moines, fabuleux moines venus des confins du monde nous expliquant les marées de soleil couchant sur leurs marécages jaunâtres, leurs baraques en pilotis s’avançant dans le gargouillement de leurs profondeurs opaques, enfin, les reflets dorés et brillants sur la morosité des mers les plus calmes et les plus laides du monde, cloaques où la vie végétale et animale se développe difforme, tas de rebuts, guenilles amputées de la sainte Terre et qui s’évadent encore plus loin avec les monceaux de bois flotté vers les ciels pourris et osseux et délavés, mais ces moines s’y plaisaient, trouvaient réconfort dans la solitude de ces lieux où abonde la poisse luxuriante –, et somme toute nous étions des voyageurs aussi, qui finirent par aspirer au repos. Je ressens encore la façon dont nous avons oublié les hommes errants et spectraux, pleins d’écornures, de brèches trop profondes ; nous les avons trop vus, les hommes, et leur éclat d’amour, crier avec leurs langues toutes tordues de honte ; nous avons vu les songes accrochés à leurs jambes, à leurs mains, à leurs ventres, à leurs oreilles, à leurs yeux ; nous avons vu la maladie ronfler au fond de leurs entrailles et les faire grelotter ; nous avons vu l'écharde dans leur dos trempé : elle est habile, elle veut vivre et ramper sous leurs peaux comme un ongle avalé, elle veut fumer leur angoisse pour la recracher grandie et encore plus lugubre ; nous avons vu les tragédies de nos âmes et les leurs qui déjà s'estompent. Nous avons passé le petit pont rouge qui allait vers la jungle, hein, Malou, là où la rivière entrelaçait ses ombres. Les aubépines n’avaient de fleurs blanches que de funestes dards. J'ai entendu le son du saxophone qui s'essouffle, coupé dans son rugissement mordoré (un brun triste qui suffoque mais ne veut pas mourir ; un doré qui monte aussi haut et vole aussi vite que les grands oiseaux aux plumes bleues), empli de lamentations et de spasmes fugaces voguant sur le bateau de la nuit, et qui contemple les yeux du frisson, les yeux de l'homme perdus comme des tombeaux dans un champ d'iris et de peurs, les yeux de l'existence qui s'amassent et déploient leurs cils noirs sur la mélodie affamée, languissante. J'étais alors en osmose avec les pertes de chacun, celles oubliées au détour de la route broussailleuse, celles échappées d'une poche en velours et venues s'étendre dans les grands champs fangeux. Des membres égratignés se traînaient sur le flanc de la montagne ; des pupilles silencieuses s'abreuvaient de la chaleur de l'angoisse ; des visages sans bouche n'arrêtaient pas de rire, gisant çà et là, en travers du sol, sculptures figées comme le cri indélébile du chat transpercé entre les deux yeux, ou comme la blessure délicate atteignant le cœur de l'inconnu. L'endroit où se rejoignaient mes lèvres fut alors coupé avec précision afin que les étoiles, dans le bois aux murmures où les corps meurtris rampent jusqu'au petit matin, s'éveillent à travers les arbres et glapissent la plus belle des douleurs : celle de la solitude, glissant sur les souhaits avec la facilité du remords. Nos folies cadenassées, nos cadavres étaient là. Les yeux gorgés d'encre et de passion, je pris le mien dans mes bras : il était léger comme le soleil d'une peur.

*



Maria m’emmène dans la chambre. C’est une chambre sans vie, et –

*


J'ai mille fois tenté de naître à nouveau, comme nous l'avons tous trois tenté mille fois ensemble, pour laisser derrière moi et dans une autre vie tout l'espoir que constitue inconsciemment le sourire d'un gosse pour justement ce même gosse souriant. J'ai rêvé cette nuit d'une nouvelle naissance. Regarde, Malou !
Je me dégage, je m’extirpe des mollesses qui me retenaient immergé sous la terre. Les plantes et les langues abandonnent l’emprise qu’elles avaient sur mon corps depuis des nuits. Elles décollent leurs bourgeons et leurs pétales un par un, elles laissent mes membres de paria ressusciter, elles se désarticulent dans un mouvement lent, uniforme. Je respire pour la première fois et mon ventre se délie en un sursaut. Les marques de ventouses laissées sur ma peau disparaissent peu à peu ; leurs brûlures, elles, restent, un temps. Les sphères de salive qui les entourent finissent aussi par rentrer dans le corps. Les plantes s’enfoncent sous la terre, les langues s’échappent en ondulant, et je reste là, sur les genoux, la peau nue et jaune. Je me sens lassé comme si le temps ne venait pas de naître. Je suis dans une pièce grise, froide, nue comme moi. J’ai encore de la terre dans les parties chaudes et humides du corps. Je contemple mes mains drôles. J’observe ma respiration et je ne comprends pas sa brutalité, ses à-coups violents et théâtraux. Ils remuent mon ventre, mon thorax, mon abdomen. Ceux-ci ne tombent pas, ne viennent pas gésir sur le sol. Je les sens si épanouis qu’ils en ont l’air malade. Je les attends étendus sur les carreaux glacés dans la convulsion de la piqûre, mais ils persistent à subir cette respiration si nouvelle, si étrange. Je sens mes intestins saigner à l’intérieur de moi et je les veux atrophiés. Mon ventre est gras, laid. Tout cela me semble trop net, trop éclairé. Je suis habitué aux profondeurs de la terre, aux tunnels labyrinthiques, aux sous-sols. Je me sens chez moi dans l’absence de mouvement, de bruit et de matière, dans les alvéoles étouffantes, dans les magmas sombres, dans les cocons calmes et chauds, dans les asiles où rien ne passe, ni le temps, ni la pensée du temps. J’aime le noir. Là, j’ai les yeux grands ouverts, j’ai conscience de mes yeux, j’ai conscience de mes mains, drôles, de mon ventre, laid, de mes jambes, étirées, de mon sexe, pendant. La sensualité n’existe plus. Je suis un être grossier dans un cosmos grossier, tout est douleur puisque tout se perçoit de façon abrupte. Un miroir se trouve là-bas, au fond de la pièce. Là-bas, c’est loin. Il faut se lever, marcher, actionner des mécanismes. Je ne connais que le poids de l’inconscient et du refoulé, mes seules amies sont les pulsions. Je me lève et je me sens vieux alors que je suis au monde depuis un instant. J’ai le visage plein de poussière et d’eczéma. Des points rouges qui suintent le parsèment. Je suis le christ de la fausse couche.
J'aplatis ma main sur mon visage. Du lard, des nerfs, des énormes morceaux de viande.
Tout ça s’entasse et pue et semble coller, cloaque rouge. Je me mets à avoir des hauts-le-cœur. Des tonnes et des tonnes de jambons qui saignent dans la crispation du sommeil. Des corps vulgaires et gros qui étouffent dans la chaleur putride de l’atmosphère.
Il y a dans la pièce des mouvements et des cris et des diphtongues pleines d’obscurité, mais je ne l’aime pas, celle-là, d’obscurité. Un buffet. Sur son bois sans vie, un cendrier et un buste grec. Ils coulent, ils transpirent, ils soupirent, ce sont des objets moraux, des objets inscrits dans l’espace des pleurs. Ils ont une vie, un passé, des sensations. Ils ont même de longs bras maigres et pâles qui s’étirent, se tordent, s’enroulent.
Un caveau où règne une lumière de mystère. On s’y plonge et on s’y perd, il y a moi plus jeune, il y a mon père plus vieux, il y a ma sœur qui accouche de ma mère. Sur une petite table qui ressemble à une table de boucher, c’est Maria qui se fait violer. La petite lumière les baigne et je suis un public conquis.
Je voudrais retourner dans le calme limpide des sous-sols. Je me lève de mon lit et déjà ton visage.

Aujourd’hui, je suis un monstre bleu. La folie n’est jamais douce, même le soir. Au contraire, elle renverse, remue, renvoie. Je suis à la fenêtre à aimer la pluie, sa tristesse, la lanterne idiote qui se tient là avec sa gueule blafarde et l’arbre aux membres fous qui se découpe dans sa lumière, comme la route elle aussi tachée de gouttes ensoleillées. Je t’écris, je n’en peux plus de communiquer par les mots tout ce que le silence dit déjà et en mieux, je suis pris par cette espèce de vertige, je dis des choses trop vraies, trop pures, je m’approche de plus en plus de tout ce qui écorche, je souffre des échos, des remontées, tout est fait de non-dits ou de trop-pleins, et je suis là dans cette atmosphère surnaturelle à causer depuis six heures déjà dans la nuit, tout se mêle et, bien sûr, je ne puis me résigner à toucher la chose, la seule, la craquelée, cette angoisse que nous avons en commun, ou, non, peut-être autre chose d’encore plus secret.

Nous nous sommes écrit des livres de peurs, ces mêmes peurs que nous avons reçues ensemble. Dans la langue pré-natale – celle qui explose, annonciatrice –, il y a le chagrin d'un poids lourd destiné à descendre, le poids du père, et celui de la mère, les poids de la culpabilité. Dans la sexualité embryonnaire, celle qui se nourrit de la sexualité parentale, il y a les mélanges antagonistes de deux humains qui ne faisaient plus l'amour. La langue pré-natale, c'est-à-dire ce que les cellules contiennent de prévisions, interagit avec le passé, fait réapparaître un caractère latent de sorte que les générations se transmettent la pensée, la réussite intellectuelle. Nous souffrons ainsi, accrochés au parterre mauve.

Les choses se confondent, il n’y a plus de barrière entre vérité et mensonge. C’est ainsi quand la torture atteint la blancheur des nerfs qui gigotent : on se demande, on ne croit plus en soi. Alors je suis toujours ce monstre bleu, produit du passé.

*



– et noire, très noire. Il a des cheveux longs et gris, un teint dont je ne puis dire selon le jeu des ombres s’il est halé ou cireux. Ses yeux sont comme enfoncés dans son crâne, semblent s’émietter au fur et à mesure qu’ils papillonnent, à l’instar de tout son corps flasque et long qui palpite, se craquèle. Il a effectivement l’air très malade. Je lui souris. Maria semble s’effacer, –

*



Je suis si loin de la vie que la pensée se rapproche. La douleur est une femme en train de rire. Je suis une femme en train de rire. Je pourrai vivre, je pourrai survivre des années encore, à rester là, dans les paupières. Je pourrai continuer à supporter tous les traumatismes qui viennent du fond des yeux. Je pourrai continuer à enlacer le noir intimiste dans l'attente d'un son. Je ne suis que paupières dans l'absence de pensée qui se désarticule. Ça y est, je pense, donc je suis perdu. De la même façon qu'il y a une rançon à la réussite, il y a une rançon à la pensée. Il ne faut jamais abandonner le primat de la candeur, lui seul protège contre ce qui fait naître la chambre vide. Dans la chambre vide, quand s'éveille le ronronnement malsain de la blessure, il y a un tentacule plein de poussière et de noir qui vous retient d'avancer en vous entraînant, en vous attirant vers le fond. Rien ne se passe si ce n'est la chaleur dans votre dos, la chaleur d'un souffle brûlant qui vous aspire – l'haleine de l'enfance. La douleur. Il vaut mieux évoquer tout ce qui échappe à la substance de la réflexion, sinon le monde est là, véritable, immaculé, et toute l'horreur se dessine alors, la perversion de votre mère, de votre père, de votre sœur, de vos amis, la perversion de ceux qui vous aiment, la perversion de vous-même et la perversion de votre propre souvenir. Tout est pâteux, tout est collant, tout se craquèle en malaises, sillons bleus. Vous êtes là, dans la pensée, vous êtes des paupières closes, vous contenez les larmes. Vous fumez cette cigarette de douleur et vous vous tordez dans la position fœtale qui rappelle aux premiers chuchotements du corps. Autour, les objets disent un silence, et vous dites silence au passé dans le nœud des membres, vous voulez fuir le cauchemar esquissé dans le fond de la chambre, vous sentez que vous ne contrôlez plus rien, vous vous prenez la tête entre les mains car elle veut glisser décapitée sur le sol ; vous ne criez pas. Tout remonte jusqu'à provoquer l'engourdissement propre à l'anxiété. Vous comprenez que l'extrême sensualité permet la perception de la laideur. Les chiens sont là, se penchent sur vous, boivent l'eau de vos organes. Tout à coup, une sensation de vertige, vous êtes dans une ville faite de ruines et de fantômes, vous tombez dans un vide en regardant vos mains desséchées, une lumière blanche aveugle les demi-morts. Vous abandonnez peu à peu les gisements, les éreintés, les refoulés, vous revenez dans la structure de l'insouciance, emportée comme viatique. Les visages cachent pour quelque temps leur respiration malsaine. L'angoisse devient sous-jacente, oubliée. Elle reviendra.
Nous souffrons ainsi, accrochés au parterre mauve.


Je m’arrête là d’écrire, Malou, je le crains. C’est trop tôt, bien trop tôt, mais les mots me pèsent, et l’alcool me ronge. Enfer !

*



comme pétrifiée à la vue d’un père et de son fils.

*


Je t'embrasse.

Par Lu-k
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