Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 20:27
Pour tuer l’ennui des mondes et mourir sans victoire, j’ai regardé l’usine ronfler avec sa tôle rouillée, grimpante. J’ai regardé l’usine et mon cœur a bondi, ri, crié, parcouru les années en dessous desquelles se trouvent bien des années encore, et l’usine a mugi durant ces millésimes ! J’ai regardé ses rues d’acier pourri immonde, ses instruments, du bruit, du temps, du bruit. Elle était émouvante, avec ses paupières lourdes comme des camions, et ses petites dents jaunes, désaffectées. J’ai senti sa chaleur : la chaleur a vaincu les froids et les silences. Et l’usine, avec le roucoulement doux et prompt de la machine de guerre, n’a laissé dans ses eaux que les vestiges d’Afrique : un bouton d’or, une lance, et la tôle grimpante.

Autour, les étranges colères, se balançant, de vents, spectrales. Pour tuer l’ennui des mondes et mourir sans victoire, je les ai avalées.
Autour, et la calice énorme ouverte comme une bouche, le vagin camouflé de la nature, c’est les maisons, les saules. Des hommes, tous de blanc vêtus, avec des peintures triangulaires, ils ouvrent les volets, et tous en chœur chantent, comme le nouvel espoir, l’arrivée du soleil. Ils courent et laissent de discrètes taches d’or, puis reviennent vers les maisons et les saules, refermant vite les portes, comme si quelque effluve risquait d’envahir les pièces. Et pourtant qu’en ont-ils à faire de ces lieux sans bruit, où la poussière parfois murmure comme pour rappeler le temps ?

Pour tuer l’ennui des mondes et mourir sans victoire, j’ai regardé l’aube, au glacial matin… toujours aussi moche.

Du nouvel endroit où j’habite, je ne vois plus l’usine – peut-être son aile droite, dépassant de la brume, comme une réminiscence.
Du nouvel endroit où j’habite, je vois très bien les maisons et les saules. Aujourd’hui, tout de blanc vêtu, un homme a jeté quelque chose par la fenêtre. Cela est tombé droit, entre les chutes d’eau, sans toucher les parois, ni même le gros flanc Mhôn, qui me fait penser à un gros ventre. Un dérèglement qui m’a causé des larmes.

J’ai jeté tous mes anciens miroirs. Je les ai enterrés très profond sous la neige, quelque part dans la vallée, avec la pelle de grand-père. Encore une fois j’ai cru voir mon visage, voyageur déçu, figé dans le dernier instant comme l’a été le premier. A présent, même le soir n’ose plus découvrir mon reflet.

Pour tuer l’ennui des mondes, j’ai regardé l’amour, de mes yeux sans année. J’ai soulevé les corps et l’humus des maux : tout le désir du monde est seul. Le soleil, la pluie, le soleil, la pluie, et les jours entrecoupés de crises, de regards diffus.
Sous quelques couches d’ombres, dans certains cycles nycthéméraux, il y a des mondes inconnus. Je les entends crier des insultes à l’armée humaine, et maudire l’affectation virale. Je les imagine en proie aux bonjours de la mort, éveillés comme personne, et poursuivre les dons que la nature a prodigués par endroits de façon arbitraire, élitiste, mais désordonnée, comme le soir s’amorce aux lueurs des secondes, comme le crépuscule s’éteint aux faveurs d’une région. Je les imagine violents sous la tutelle du cœur, avec des épées de feux, chevauchant l’inconnu de leurs jambes irritées, les cafards de la nuit, pour tuer l’ennui des mondes miniatures.

Et mes yeux sans année, qui de défaites ont vu, toutes les défaites du monde, soupire encore d’attendre. A croire que chaque chose, au lieu d’un cri orange, arrête sa marche avec la rigueur extrême d’une respiration qui se coupe.
A croire que les rivages, et leurs lunes d’encre…
Par Lucas
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