Tout me semble s’en aller. J’entends les battements de mon crâne et les battements d’autres crânes au côté du mien.
Ah ! L’air s’engouffre d’un coup dans mes poumons. Mes yeux sont toujours à demi-fermés, la paupière collée à la joue, les cils en barreaux. Je suis dans une ruelle à la lumière tamisée, secrète.
Ce sont les rayons de la lune qui ricochent contre l’ombre, parallèles à l’entrebâillement de la venelle, dont les murs sont si près l’un de l’autre qu’on croirait qu’ils s’enlacent. J’entends les
sons terribles de la nuit urbaine, amplifiés par la solitude. Pourtant, j’ai l’habitude d’être seul.
L’air est bourré de senteurs glaciales. Je crois sentir des flocons logés entre mes doigts. Le ciel est étrangement marron, monstre rugueux de ferraille, poli jusqu’au plus profond de ses rouages :
je le vois de façon si nette que c’en est inquiétant.
Je me rends compte que mes yeux sont ouverts entièrement, à présent. Tout me paraît limpide. La pluie commence à s’agiter dans la nuit claire : je la sens. Subtile, elle frappe doucement les pavés
de la ville, puis virevolte, haletante, sa respiration en crescendo. Elle se retire, sans bruit, laissant sur la peau quelque confidence. Je me lève et attends qu'une chose se passe. Je pense à ton
reflet, déclinant dans mes yeux. Je te vois, assise en lotus sur mes cuisses, et suis pris stupidement par la nostalgie, le manque. Les lueurs de l’âme sont infiniment fertiles : mon cul. Mon cœur
est aux bermudes, dans la soute, mes habits en lambeaux, la bosse de mon crâne dure comme une phalange. Je me lève. Non. Je me rassieds. Je veux être un désert.
Ah ! La couche rose et noire du matin se dépose, découpée, visage mort-né saisissant la beauté. La ville a la forme d’un sein : les vers (si âgés, maintenant !) de mon rêve se mettent en appétit.
Le jour, d’amertume scié, pointe à l’horizon. Se lever, se mettre en marche, savoir l’endroit, l’endroit exact, l’heure, l’écoulement du temps, manger, boire. J’ai toujours le désir fluorescent de
ma lèvre égarant son oubli sur ta chair. Ma couille droite est terriblement endolorie.
Essayons-nous au pire, m’avais-tu dit, et j’ai ri de cela bien des années durant. Ce n'est pas une ville. Tu avais raison, avec tes voiles saignantes descendant vers Harfleur, et tes pierres
ancrées au plus profond des eaux. Ce n'est pas Paris où le monde tourne sans se soucier de rien, ce ne sont pas les fleurs qui naissent de bourgeons invisibles, ce n’est pas le temps assassin qui
bouffe tout de nous, rejeté à demain ou à jamais, c’est autre chose. Je n'explicite plus les soleils à paupières qui s’endorment à ta fenêtre et je ne susurre plus sans mentir à ton oreille les
couleurs de la nuit. Je ne suis plus un artiste, on ne refait plus les murs de nos deux corps mêlés, et la sensualité n’existe pas, ni ces paroles : « Chérie, j’ai pas le courage de croire que ce
sont tes mots, ni les leurs d’ailleurs, comment pourrait-on, même un temps seulement, mourir de cet ennui quand d’autres meurent de toi ? ». Si j’avais su, la peur de faucher les étoiles de mes
mains ensanglantées, jamais, je les aurais eues les étoiles, par devant, par derrière, comme ton cul au milieu des tulipes. C’étaient des décors la lumière de la lune, la rue exiguë ? Je suis
perdu. Là, devant moi, comme attachée au spectacle terrifiant de l'aube nouvelle, la bête lève ses longs bras rachitiques, percés au coude par un grand os, de manière à ce que l'avant-bras reste
immobile ; ainsi, l'humérus déchire la chair perpendiculairement : le complexe articulaire défaillant, l'épaule tombe comme par ennui et l'être tout entier prend une allure flasque, ridicule. La
rocaille noire, partout, en ruches trouées de sphères étroites desquelles sortent de nombreux myriapodes, prête au paysage un aspect apocalyptique. Cela sent le soufre et le brûlé à des kilomètres
à la ronde : de petits braseros égarés sur le sol, çà et là, âmes décharnées, lueurs impalpables. Ce sont des plaines plates à perte de vue, isolées de la vie, sans arbre ni oxygène, juste la
chaleur humide, agressive, et de nombreuses crevasses aspirant le moindre ongle égaré comme une larme. Un ciel aride, à l'image de cet infini désertique, qui sent bon l'ennui et le désenchantement.
Aucun chemin, seulement de vagues directions, points de repère furtifs et sinueux. Au milieu de branches grises, debout, squelettique, la bave aux lèvres, la bête : immobile décrépitude, rédemption
dans l'atroce ankylose d'un corps malade, les membres noirs comme des cerises trop mûres prêtes à tomber. Sa vision patauge, engloutie dans de marécages verdâtres, poisseux, aux lianes enivrantes :
la rétine moite et fatiguée agonise à dix pas. Je la vois vaciller sur ses deux très longues jambes : à deux mètres au-dessus du sol, un petit corps, recroquevillé, hagard, les mains appliquées sur
le crâne, veines bombées à travers la peau dans l’effort de la crispation, et le doux balancement, régulier, ininterrompu. La lamentation.
Mes joues sont brûlantes. Je décolle un instant mon regard de la chose et, faisant des tours sur moi-même pour une vision périphérique, j’englobe le paysage. Devant, les terres sombres ; plus loin,
les terres sombres ; à l’horizon, les masses indistinctes de cette même rocaille noire qui en pics plus ou moins élevés transpercent le vide et saignent des flammes, les uns sur les autres,
entassés, encastrés dans le sol bouillant, se chevauchant comme les êtres dépravés d’une immense bacchanale, joute sexuelle et infâme, ou bien les clones, sans âme, de quelque enfer, vociférant, se
débattant, immobiles, se griffant les bras, les jambes, et autres excroissances difformes s’élevant vers le ciel en un cri de douleur. Je ne vois aucun endroit au monde susceptible de ressembler à
celui-là. Les choses semblent s’enchaîner bien trop vite, comme à l’habitude, mais disons que l’habitude a d’habitude un côté débonnaire quand je la fixe, entre les deux yeux, mon poignard à la
main, mon pied entre ses jambes avec la rapidité du félin, guerrier svelte et fin, griffes et colères rétractiles, à peine habitué à la chaleur de la péninsule arabe, ma bouche dans sa bouche,
baiser fougueux et sans concession du carnivore à crinière. L’habitude, je la prends, je la retourne, je l’enfourche, je l’avale, je la laisse, je l’escorte, je l’exhorte, j’en fais ce que je veux,
si bien que parfois elle me surprend autant que moi-même. Mais jamais elle ne m’a fait si peur, jamais ses cernes n’ont pris des reflets si rouges et malsains : pris à la gorge, littéralement, je
me débats, me crée des lunettes qui voient tout du monde, malmène ma mémoire par des chemins tortueux, mais rien à faire, je ne comprends pas, je ne me souviens pas, je n’ai aucune réponse. Où est
le solstice d’été, la musique de tes doigts sur mon torse, les mégots de cigarettes qui s’entassent ? Ma vie n’a jamais été rationnelle ; équilibrée, encore moins, mais bizarrement, là, maintenant,
je demande du pragmatisme, rien qu’un peu, n’importe quoi, le cri d’un clochard souffrant, un enfant troué à l’entrejambe par deux balles, dysfonctionnement érectile le soir de mon anniversaire,
une particule empestant toute l’horreur de la réalité… par pitié, enlevez-moi cet onirisme, ce champ de mort fantasque et eschatologique, et faites-moi voir mon sang couler sur du béton !
J’entends un râle. Je sursaute. La bête, toujours au même endroit, ne semblant pas me voir, tousse, suffoque, tremble. Elle souffre, indéniablement. Tout en hurlant d’une façon épouvantable,
suraiguë, elle engouffre une de ses mains à l’intérieur de sa bouche, profondément, et semble la racler, comme si elle cherchait à ôter quelque chose qui la gênait. Toujours ce bruit strident. Je
la regarde faire, je la regarde racler, tousser, labourer son palais. J’entends presque les ongles de ses mains tuberculeuses arracher la chair, chercher parmi les glaires l’objet de sa tourmente.
Tout à coup, elle tousse plus violemment, convulse davantage ; ses longues échasses semblent se briser ; elle tombe à genoux et enfouit désespérément, à l’agonie, ses doigts trempés dans sa gorge
en feu. Parvenu visiblement au paroxysme de la douleur, je la vois vomir un liquide bleuâtre, dégueulasse. Un dernier spasme l’anime, puis son corps s’arrête de protester. Elle gît, là, à quelques
pas de moi, jambes et bras écartelés sur la laideur du sol, tête reposée au côté de l’épaule, ballante, comme guillotinée. Je m’approche du cadavre avec dégoût, et découvre un être vraiment
étrange, à la peau dont je ne puis dire si elle est noire ou rose. Je crois discerner, dans le fluide régurgité, une toute petite boule. A force de tant de violence, de combat, je crois qu’elle a
vomi sa glotte, s’étant au préalable détachée du larynx. Comme prise de pitié et de répugnance, l’aube semble avoir rougi. Pas d’odeur, ni de bruit, ni de goût, juste ces rayons ensanglantés qui
parsèment l’étendue déjà déserte d’un vide inexpressif. Je discerne un éveil, quelque part. Un son. Ce ne sont pas les battements de mon cœur. Je tends l’oreille ; des tambours retentissent.
Agonie en crescendo dans mes entrailles, vertigineuse gradation de l’effroi au rythme du son ; j’entends les caisses résonner, mes épaules tremblent. Un son guttural se promène et esquisse
l’horreur en formes indistinctes, ombres auditives caressant l’horizon. Fulgurance stupide, le cœur a vaincu le corps : je trempe mon froc, comme un gamin. Sourire inextinguible de la fuite, je
pense à autre chose. Nos deux contours rose bonbon qui tâtent la chaleur et embarquent le monde dans un tiroir vide, la douceur des autres quand ils sont silencieux ! Ce fut trop agréable d’être
moulés dans le moule des gens à part, de s’en aller voguant sur les pirogues du mal en levant un doigt d’honneur dérisoire, faussement hostile, comme la façon de dire que rien ne nous emmerde si ce
n’est la différence. Enfin, les bouts métalliques tordus passaient largement au-dessus de nos têtes, les agressions sexuelles m’étaient connues seulement délibérées, la guerre en images horribles
devenues clichées et parsemant mon esprit de couleurs agréables, comme la beauté de la lune qui se lève en pièce d’argent dans la nuit suffocante de rizières et vient balayer la jungle et son
tumulte d’une lumière blanche, mesquine, miraculeuse, et l’amour si sale comparativement à la mort, propre, bandes de sang que dessinent dans l’obscurité les balles traçantes. Ah, nous n’étions
foutus que d’admirer nos gueules, béantes, et nos sourires luisants, fangeux, et nos sexes, rires largement déployés qui changent à vue, peignant d’encre bistre le cirque ravagé des nuages. Faux
acteurs du théâtre céleste, bienveillant et tutélaire de la vie, contents d’être jugés rebuts fallacieux d’un monde sans amour, le drapeau des chagrins ne pouvait que nous ennuyer. Ma mère l’a très
mal vécu : souvent, au téléphone, alors que mon érection matinale découpait en deux le soleil, et les mains exotiques de ma partenaire éveillant un sanglot, je l’entendais crier, pleurer, me
traiter de je-men-foutiste. A croire que les torrents de l’esprit ne m’ont jamais englouti de leurs houles raisonnables…
Je gueule. Je sens une vive douleur dans le bas de ma jambe. Les tambours sont à présent très proches de moi : le rythme s’accélère, des braillements indéchiffrables percent le jour sans air. Le
brouillard m’empêche de voir ce qui a bien pu me toucher à la jambe. Je ressens comme une lame enfoncée dans ma chair : les ligaments de la partie externe de la cheville semblent avoir été touchés.
Je regarde autour de moi, ne sachant que faire, au coude à coude avec ma sueur. Tout à coup, le brouillard se dissipe, et je distingue la teinte soudain aciéreuse ou vert nuit du ciel, les
aspérités davantage creusées du sol, comme si le paysage se préparait à quelque tableau dantesque. Des lambeaux, transportés par un vent impalpable, accourent, s’époumonent, et semblent vouloir
échapper à un homme, squelette mobile que j’aperçois à une dizaine de mètres de là où je suis. Je le vois s’avancer, les bras ballants, comme échappé des confins de la nuit ; ses allures de fantôme
donnent le froid et j’entends les tambours qui sonnent au rythme de ses pas. Il est maintenant en face de moi, à quelques centimètres seulement ; dans un autre contexte, j’aurais juré qu’il voulait
m’embrasser. Son sang semble écumer, ses lèvres craqueler et s’enorgueillir de souffrance. Il a des yeux pâles comme les dunes du Sahara un jour de décembre à midi. Sa figure est pleine de rides :
il aurait connu les premiers arbres sur la côte encore grise de soleil. Le vent se lève et écarte ses cheveux noirs de jais, épais et lisses, coupés là où commence la nuque, de façon à ce qu’aucune
partie de son visage ne soit camouflée. Son regard, changeant, et dans lequel se carambolent des nuances de vert sombre, me traverse le ventre, caresse mon échine, fait frissonner les vingt-quatre
vertèbres de ma colonne ; je sens ma terreur s’enfoncer lentement dans le puits de ces yeux. Sa peau tannée, charbonneuse, m’évoque le sourire d’un nourrisson oublié dans son landau au rude soleil
de la Riviera. Les plus scrupuleux détails apparaissent trop nettement, comme des excroissances, des dunes, relief surréaliste pour l’épiderme humain. Il reste immobile, conscient d’être le centre
de la vision d’un être angoissé, l’objet scellé soumis à l’observation digne, minutieuse, rapace, d’un dégénéré. Son expression est indéchiffrable. Je n’ose détacher mon regard de lui pour voir ce
qui m’a transpercé la cheville. J’ose. C’est une flèche, plantée profondément, disgracieuse. Je jette une bref coup d’œil autour de moi. Une dizaine de lézards, énormes, se tenant, debout, le
regard vide, frappent avec obstination sur les tambours, comme pour corroborer le silence oppressant de l’homme. On dirait un rite, l’agitation incantatoire et ridicule de quelque secte, de
quelques fanatiques envoûtant le béotien du protocole liturgique d’usage. Je remarque que le scepticisme ne m’est pas d’un grand secours : cela reste inquiétant. La terre semble s’enrouler autour
de mes jambes. Ses lèvres bougent :
« - L’année est bien triste ! L’air, vif comme l’éclair, zèbre tout de ses légers poignards. Les rues sont vides, les poussières volètent en pagaille, et le ciel, d’une teinte rouge cendre, fronce
les sourcils avec autorité. Des hululements sinistres se font écho au loin, et les restes de petites filles gisent çà et là, peignant le marbre d’un sang noir et luisant. Les champs de blé qui à la
chaleur de l’été éclatent en pleurs jaune fauve, semblent perdus, pourris, satané chamois pâle vomi sur les bords de route. Une odeur de soufre flotte, envahissante, agressive, et l’hypocrisie,
semble se terrer dans le moindre petit repli du monde. Aucune âme malade n’est venue allumer sa veilleuse, toutes incrustées en leurs petits jours solitaires. La musique complaisante, illusoire,
vous a-t-elle donc enlevé le goût du remords ? Et l’envie des obsèques, du glissement sous la pierre, de la longue étreinte du monde d’en bas ? Le roucoulement visqueux, subtil, de l’épileptique à
la langue renversée ? Tête en bas, jambes amputées, chant lointain. Ah ! Et l’odeur moisie, mélange de larmes et de bâillements, boule puante de la gorge enfoncée par-delà les chairs ! Ah… enfin,
les jours, tout ça, l’étranglement du monde, la longue anesthésie des volontés individuelles… je ne puis plus rien glaner dans l’océan tout noir. » .
Je le regarde, ébahi. C’est de la perversion, comme les décorations lumineuses aux charpentes des maisons à la veille de noël.
Je continue de l’écouter :
« - Et te voilà, toi, avec tes caboches, pleines encore des moissons de Novembre, pétries encore du froid doux, ce bel entre-deux. Regarde autour de toi. Ici, les feuilles sont mortes bien avant
l’automne, rien ne peut naître sans mourir d’ennui, rien ne peut mourir avec la grande façon dont meurent les choses de chez vous. Il n’y a plus de richesse. Viens, je vais te montrer. »
Il se détourne, avec théâtralité, comme repoussant une grande cape d’un geste de la main, signe de grandeur. Il avance d’un pas décidé, au milieu des flammes crépitantes, des quelques lueurs
sombres, et sans se retourner, persuadé que je suis en train de le suivre. Je flanche encore un peu sur place, les pieds englués, les jambes fébriles, la raison recalée dans les alcôves des choses
inutiles. Je commence à abandonner les questions théoriques, et je m’en remets à des choses plus essentielles, égoïstes, la peur prenant le dessus sur la curiosité. J’essaie de fermer les yeux
quelques secondes. Rien à faire, je ne me rappelle pas. Je me retrouve là, incrédule dans un monde fantasmagorique, pieds et mains attachés à des souvenirs dont je n’aperçois rien, féerie sombre
happant toute conception absolue et réaliste de l’existence. Etrangement, les paroles de l’homme trouvent un écho en moi. Un écho lointain, je crois, une résonance furtive. J’assimile cela à un
souvenir d’enfance que je ne retrouverai pas. Je fouille dans ma poche. Bon dieu ! Mes cigarettes. Je les ai toujours. A croire que certaines choses sont impérissables. J’en allume une en pensant
aux relents de nous, radeaux au bois doré qui me reviennent par intermittence. Quelle couleur ton visage reçoit dans la nuit ! Et quelle tristesse répare nos méfaits et nos ombres d’un soir
d’abandon, où les bouteilles vibrent et dansent comme des carrousels, où le sable s’enfonce entre les peaux, où la mer sans température se retire, dégoûtée du spectacle bestial de nos corps
désespérés, ivres : levrette face à la lune. Bien sûr, toutes ces souffrances à demi-refoulées, à demi-admises, comme des monstres froids qui se cachent derrière l’odeur du pain chaud, se
perpétraient dans la longue attente de la vérité, déclinée cette fois-ci avec toute la violence qu’elle mérite, immaculée, profonde, et invraisemblable, évidemment, indubitablement repoussante,
aqueuse, avec son lot d’illusions mornes et envoyées de notre gueule à la gueule d’autrui. Mais ici, maintenant, avec la bête et sa bouche grande ouverte, victime de l’ultime spasme, le spasme
compassionnel, et les tendons du sol qui se déchiquètent entre eux, les lames rouillées du ciel et la façon dont le silence crie, l’homme aux yeux vert sombre et à l’amour platonique de la mort, où
se situe le pire ? Car dans ce paysage de fin du monde (où les météorites manquent, d’ailleurs), une cigarette à la main, le corps encore béant, le cœur encore en proie aux battements les plus
éperdus, suis-je plus mal que dans le monde réel, suis-je plus erratique ? Au moins, les sens ne sont pas les mêmes, et je ne respire plus sans arrêt cette odeur de merde, incrustée, l’humus des
forêts urbaines, et la nausée à chacun des réveils, cette colère et ce malaise sous-jacents à la vue retrouvée, à la vue de ta chair sans le moindre pli, étalée, lascive, sur le fauteuil de cuir,
au coude à coude avec le déjeuner ; dehors, les gens ont la jaunisse, les rues l’air malsain. Je suis peut-être mieux ici.
J’écrase ma cigarette et cours vers l’homme qui ne semble pas s’être retourné une seule fois. Il est toujours suivi de ces lézards étranges. La cacophonie des tambours a disparu. Je marche à
présent aux côtés de l’homme. Je trébuche sans arrêt et suis obligé de regarder attentivement où je mets les pieds. Lui, habitué sûrement à la topographie des lieues, marche d’un pas rapide,
silencieux, le nez pointé en direction de l’horizon, jamais ses pieds nus et noirs ne s’écorchant sur les pics proéminents du sol. Nous continuons ainsi sur ce qu’il me semble être plusieurs
dizaines de kilomètres. Pendant des heures et des heures, nous marchons au même rythme. Je n’ai ni faim ni soif, mais une certaine chaleur prend parfois mes pupilles, ma vue se brouille, je plisse
les yeux, et je suis comme enivré par la longueur de la plaine. Je n’ose ni parler ni manifester quoi que ce soit. Je préfère que tout se taise, par peur, et peut-être parce que intérieurement je
me complais dans ce vide, dans cette course lente, régulière, appliquée, réduisant tout mouvement à l’automatisme pur, décimant chaque particule sensorielle et prodiguant ainsi à l’être une saveur
nouvelle, impalpable. Toujours aucun signe de vie alentour, si ce ne sont les scolopendres, les mille-pattes, les lombrics qui sortent des roches et viennent brûler mes pieds de leur piqûre vive.
Je ne sens plus ma cheville ; je soupçonne la pointe de la flèche d’avoir été enduite de quelque soluble paralysant. Je remarque que notre cortège est disposée de façon assez militaire : les
lézards sont alignés précisément autour de l’homme, et moi-même me suis placé naturellement à droite de celui-ci, en invité, le monarque et son hôte entourés par leurs gardes.
Nous nous arrêtons. Les lézards se dispersent et l’homme me fait signe d’avancer. La brume est de nouveau envahissante et je ne vois pas à plus de deux ou trois mètres devant moi.
« - A présent, regarde, me dit l’homme. Tu vas comprendre. »
Pour l’instant, je ne vois rien, et donc je ne comprends pas. Tout à coup, le brouillard se dissipe, comme aspiré. Je m’avance lentement et faillis perdre l’équilibre, partir en avant. Devant moi,
le sol s’arrête, part en cascade. Une grande pente. Le brouillard se dissipe. J’écarquille les yeux : devant moi s’étend un gouffre infini, un ravin, un canyon gigantesque creusé jusqu’à très
profond dans le sol, d’une largeur et d’une longueur si grandes que la circonférence de la chose doit avoisiner les trente kilomètres. Là, penché, comme au-dessus du monde, je regarde des
stalagmites immenses de pierre orange, divers chemins et labyrinthes, l’architecture particulière, complexe et naturelle d’une immense crevasse. A l’intérieur, sur le sol, sur les flancs, partout,
gisent des corps. Des corps de toutes tailles, de toutes formes, mais uniformément noirs, feuille jonchée de petites taches d’encre. Le vent, seul au monde, s’engouffre dans le ravin, et fait
hurler ces tissus de viande disséminés comme du sel. L’odeur est immonde, agressive. On dirait une fosse septique : des corps semblent calcinés, prêts à s’effriter, d’autres répandent leur sang
marron en abondance sur la pierre, certains ne semblent avoir aucune trace de souillure, comme au jour de leur naissance, et plusieurs paraissent encore allumés de vie, venaisons qui se traînent,
rampantes, levant vers le ciel un suprême membre, une dernière défaite. Ainsi, des milliers et des milliers de créatures mortes ou agonisantes sont là, à l’image de la bête ayant expiré devant moi.
Je n’ai jamais rien vu de si horrible de toute ma vie : tant de souffrance, de désespoir, de charognes ! Tant de brûlures qui, dans leur mutisme effaré, crient, petits corps narquois si contents
dans la mort, la joie puissante que tout nous soit interdit ! L’anarchie violente, compulsive, grouille, là, dans toute sa splendeur, des tons abricot agrippant des brèches d’acier, foisonnement
d’arc-en-ciels qui se baladent, cadavres dégobillés par des bourbes nauséeuses, jetés comme des rancarts, dernières lueurs douces, sublimes, d’un monde féroce. Je n'ai jamais rien vu d'aussi
beau.
Les plis de la terre se rapprochent, s'égorgent entre eux, et je crois voir la peur, comme une petite âme chantant tout bas, partir, s'enfuir en volutes,
remplacée par la hargne, douce et aiguisée, comme un chien noir sous le ciel noir d'un rêve d'enfant, la plaie corrosive dont le pourtour s'effrite en bouts de chair blancs, la boule gigotant,
geôlière, sous la peau épaisse et craquante de la grenouille, la gorge esquissée du monde qui pleure... qui pleure de faim, de maux, de roulements terribles semblables aux battements du pouls. Je
vois tout ça, et l'homme et son sourire. Un de ces sourires épais, palpables, saisissants d'ambivalence, trop froids pour exister, trop laids pour que le regard s'en détache. Dans l'étirement de
ses lèvres, les commissures étroites, les torsions de sa peau, je vois son chagrin qui palpite, déchire chaque parcelle de son corps, et le fait délirer entre méandres et limbes, cocons d'angoisse
et de pudeur refoulées, petites bulles de sang, la tristesse qui surgit en clapotis réguliers, créateurs, comme une litanie fiévreuse. Je vois que chaque bête, chaque homme, souffre dans ses
entrailles, et c'est de là d'où provient ce sourire, ce puits de désarroi, ce trou au cœur. Je comprends que les créatures amassées là comme des sépulcres sont sa raison de vivre, l'affirmation
esthétique et spirituelle de toute son existence ; cela rampe, cela soulève les glaires et les tombeaux, cela s'accroche à chaque chose à laquelle s'accrocher, cela avale de la poussière mélangée
aux larmes, au sang, aux cris et au silence, cela se pousse au masochisme dégénéré, les pétales animés d'une énergie grasse, mauvaise, encastrés dans le cadre quasi claustrophobique de la vie
terrestre, cela est chétif, incapable, rattaché au monde d'en bas par un cordon ombilical, ou même qui crie, hagard, enfoui plus profondément encore, la nouvelle naissance, la chrysalide, le
ventre-prison, oui, cela est prisonnier d'un monde violent, sans combats ni malheur, juste l'effervescence, les stigmates du passé inavouable, caché, refoulé, et qui maintenant humilie, condamne,
ressurgit, cela toujours encastré dans le ventre du sol, les membres atrophiés, superfétatoires, qui apportent le divin à la bouche. En filigrane, le regard de l'homme se superpose au mien : la
mort est un concert, un commencement, la nouvelle naissance, la génération spontanée par la boue, le vide de la douleur. Nous revenons, ivres, aveuglés, asexués, sans armes, sans pieds, sans mains,
la tête fixée aux bruits lointains d'une mère inconnue, le nombril encore noirci de la déflagration, du mouvement brusque, convulsif, qui nous a fait naître, qui nous a fait mourir, et la défroque,
usagée, dont nous nous sommes défaits, inconsciemment. Dans ce moment-là, je t'oublierais, ou bien je me souviendrais de tes mensonges, j'accomplirais la longue ascension jusqu'à ton sein pour
entendre le blâme respiratoire, l'orgueil dans tes yeux au moment de soulever ma tête, le menton appuyé entre tes deux protubérances graisseuses, mon sourire, semblable à celui de l'homme. Tu
prendrais peur, je mettrais un doigt à ta bouche pour t'intimer de te taire, et ma paume enfoncée dans ton plexus solaire, les nerfs seront foutus sous la puissance de l'impact, et je te
regarderais avec tout le chagrin du monde. Ton corps se purgerait par les yeux, l'anus, les oreilles, le nez, et je regarderais ce liquide glisser en affluents avec tout le chagrin du monde, seul
dans le grand ravin.
L’homme me fait signe de le suivre. Silencieux, nous avançons le long du cratère. Nous empruntons un escalier en colimaçon, sinueux, taillé dans une pierre épaisse, descendant dans le
vide. Je m’efforce de ne pas regarder en bas ; les marches sont étroites, le sol est loin, les hurlements des créatures et du vent qui s’engouffrent dans les reliefs me donnent le vertige. Parfois,
une main m’agrippe la chemise, je me retourne brusquement, faillis tomber en bas, et mon regard croise celui d’un homme, affolé, voulant m’entraîner dans une ultime chute. Nous continuons de nous
enfoncer dans les profondeurs du monde… il fait très chaud, l’air manque. L’homme avance, imperturbable, muet. Plusieurs créatures se rapprochent peu à peu autour de nous, en cercle, comme
intriguées. Leurs yeux sont écarquillés, et la peau semble avoir laissé place à la chair vive, pendue aux os, les membres étrangement allongés, disproportionnés. Les cloques et les veines en
saillie sur le rouge sanguinolent marquent le point de non-retour, la fatigue et la souffrance poussées à l’extrême. D’autres, aux visages pâles et illustres, ferment les yeux, ouvrent les yeux,
alternativement, habitués déjà à l’obscurité du monde de la nuit, dans l’attente interminable de la mort. Bizarrement, je pense à la bière. La bière divine, céleste, auréolée, marquée par le sceau
de quelque dieu moussant, savourée en petites lampées dignes d’un jour d’été, le goût amer et doux au contact de la langue, comme la mer retirerait sa main calleuse du sable fin et immaculé pour le
laisser verdâtre, baigné de soleil et d’un subtil crépitement. Là, je me sens exhibé, bête de foire, au milieu de ces pupilles hallucinées qui me dévorent, m’appellent. Je suis un intrus, le
spécimen de trop, ou le spécimen manquant, je ne sais pas, et je les sens me juger, considérer chacun de mes pores, théâtre truqué de l'opinion publique. Je ne veux pas être entraîné, je refuse, je
me cache, comme une merde, enfant peureux, la tête entre les genoux, je repousse ces mains et ce sang cherchant ma connivence ! Je ne veux pas de leurs bouches sans lèvres qui me convoitent,
cherchent à aspirer mon angoisse, veulent me faire dégringoler dans le gouffre des âmes perdues. Je contracte mes muscles et mords ma lèvre inférieure. Nous descendons encore, les parois sont
davantage noires. L’obscurité est croissante, le froid remplace la chaleur. Les sens sont comme annihilés de façon progressive. Quelques petits cristaux font éclater leur blancheur sur les murs.
J’entends le bruit monocorde, berçant, de l’homme qui marche devant moi, et des soupirs, des chuchotements, les bruits furtifs de choses qui rampent, qui se cachent, partout. Je sens parfois un
souffle chaud sur ma nuque, et une toux enrouée, exagérée, lançant son écho au loin. Les marches se sont arrêtées. Nous cessons de descendre. Avons-nous atteint le sol ? Je distingue vaguement le
point rouge du ciel, en haut. Pas de doute, nous sommes sur une grande surface plane : le fond du cratère. De multiples cavités partent sous la terre, à droite, à gauche, grottes humides et sans
lumière. Nous pénétrons dans la plus grande d’entre elles. Je deviens une ombre, je me colle au mur. De petites gouttes d’eau frappent par intermittence la pierre. Nous marchons pendant longtemps
encore : je suis épuisé, mes jambes bougent machinalement, et je sombre dans une espèce de demi-sommeil sans son, sans lumière. Puis, tout à coup, je suis comme aveuglé. Mes yeux s’ouvrent
entièrement, je relève la tête : nous sommes à l’entrée d’une immense salle. Je ne sais pas combien de temps nous avons marché, ainsi, sans parler, dans le noir. La lumière subite provient de
gigantesques stalactites argentées, accrochées au plafond par milliers, pendentifs scintillants. De petits faisceaux bleu foncé éclairent également la partie centrale de la pièce. Une voûte en
berceau soutenue par d’énormes piliers donne à l’endroit un aspect religieux et austère. Plusieurs petits ponts de marbre se courbent au-dessus d’un grand lac noir, profond, où se miroitent toutes
les enlevures de la salle. Un être, nu, à genoux, nous présente son cul, et se balance, lentement, en pleurs.
« - Voici le dernier que j’ai récupéré, me dit l'homme en se tournant vers moi. Sinon, plus personne d’autre ne crie. Je ne puis plus rien glaner dans l’océan tout noir. Tous les jours, toutes les
nuits, je vais récupérer les cris des quatre coins du monde. La peur d’un enfant qui claque en petits bruits secs, je la mange, je la gobe, je la cache loin dans mon ventre, puis je transperce
lentement l’œsophage de l’endormi, encore rempli d’aliments de passage en route vers le grand estomac, et j’écarte ses viscères, je les lance par la fenêtre de sa chambre pour les voir voler et
devenir des lumières, comme les petits grains éclairés lorsque le soleil transcende les pièces poussiéreuses. Une fois bien vidé de tous ses organes inutiles, l’enfant ne crie plus. Je l’emporte
sous mon bras, léger comme la note d’un piano, et je lui montre les couleurs du sang. Il regarde, attentif, petit ange sans ailes et sans paupières, les rubans de soie se balancer dans la haine
nocturne. Nous finissons par passer derrière le soleil. Et, comme tous les autres, je l’amène ici, je le jette dans le précipice qui, dans ma langue natale, s’appelle « Pocri », le « Fleuve des
hurlements ». Je les laisse morts ou bien les regarde mourir. Peu à peu, tous sont les mêmes, encastrés dans le flambeau éteint de leurs vies sans contours. En macchabées inertes, ou en enveloppes
charnelles rongées à moitié, la tête manquante, les jambes coupées, ou juste la paralysie invisible de l’inaptitude, tous n’ont jamais vécu tant de choses, tous n’ont jamais reçu tant d’amour, et
jamais l’émotion ne les a ainsi pris, ces chiens, ces bâtards, qui se traînent couloir après couloir en faisant résonner les grelots de leur ennui sur du carrelage froid. Dans leurs yeux, des
rideaux de grêle ; je leur offre la vision de la douleur, dans toute sa plénitude acharnée, dans l’économie victorieuse des mouvements, et dans la fuite, non plus lâche, mais crépitante, hargneuse.
Et là ? Non. Plus personne. Seulement cet homme, récupéré avant-hier alors qu’il se recueillait, le misérable, devant la tombe de sa sœur. Le moindre cri humain a disparu. Je ne puis plus rien
glaner dans l’océan tout noir. Alors je marche, seul, jusqu’à la mer, avec sur le dos la plus forte des absences. »
Ahuri, je regarde l’homme, et puis l’autre, avachi, sanglotant, pitoyable. Je me rappelle mon assurance d’autrefois, avec quelle présomption et quel orgueil je regardais le monde de mon œil
tutélaire et baveux, persuadé d’avoir enjambé chaque parcelle de la souffrance avec la mort de mon père. Les jours étaient bien beaux, le sexe banalisé, et le berceau quitté depuis longtemps. Mais
je m’y retrouve, là, au berceau. Je croyais avoir compris certaines choses, la vie m’ayant laissé ce goût ambivalent entre plaisir et écœurement, cette odeur secrète, cet entre-deux, cette apathie
généralisée, cette impression de vacuité quand je la regardais entre les deux orteils. Non. Là, corps meurtri, dépossédé, tremblant, le ventre dévoré par des insectes voraces, je le vois se
dérober, spectre qui pleure encore les longs jours d’attente. Le regard vert de l’homme change : d’une voix forte, il lui ordonne de se lever. Debout, nu, spectre qui pleure encore les longs jours
d’attente, son long sexe diaphane saupoudré de sucre, il regarde le vide. Face à ça, les mots sont quelques mystères, des incompris, des inutiles, pièces faibles, si faibles, des morceaux, des
bêtes qui crient. Je conçois l’avenue dans toute sa noirceur : pleurs, murs effacés en teintes de charbon. Je me revois courir à travers les rues pavées glissantes, le chemin découvert de quelque
lassitude, l’aube déployant son liquide créateur de défaites, la ville dépourvue de toute couleur comme si le silence ne pouvait s’exprimer qu’à travers l’effort, l’absence, et la sueur en perles
entre les yeux. Là, face au spectre qui pleure encore les longs jours d’attente, je revois, je me rappelle, le corridor qui mène au bout du temps, le visage blanc de la douleur, et… plus rien. Je
ne me souviens plus. Je regarde l’homme arracher le téton du pauvre gars. Quelque chose me monte à la tête, comme de l’alcool, ce créateur d’éternité, et je me sens partir, buvant d’un trait le
goulot de l’oubli.
J’ai dû m’évanouir. Le pauvre gars aussi. Il est allongé à côté de moi, une béance à la place de son téton gauche, des traces de coups, des ecchymoses sur tout le corps, les yeux grands ouverts,
les paupières arrachées, comme les créatures du ravin. Visiblement, il dort : aucune expression sur son visage, dans son regard. Visiblement, nous sommes seuls dans cette petite pièce aux murs en
pierre polie, tous deux étendus sur des lits sculptés à même la roche. Calme, je décide de penser un peu, d’attendre que quelque chose se passe. Je fouille dans ma poche… mes cigarettes ont dû
tomber. Mauvaise journée, décidément. Dans l’autre poche, un papier froissé. Je l’ouvre et tombe sur une lettre de mon frère, oubliée là depuis des lustres :
« Frérot,
Mon séjour se déroule bien, même si certaines choses sont étranges, tout de même. L’endroit où je me trouve est extrêmement calme, paisible, loin de la ville et de sa pollution, loin de l’agitation
fiévreuse des rues bondées. Un endroit retiré, ouais, mais l’on se n’y ennuie pas, ça bouge, ça tremble – ça fout même un peu la trouille, parfois. Les après-midis sont reposants, pour le cœur et
l’âme, et ma raison est étouffée au profit de tout mon être qui se laisse aller doucement. La végétation est abondante, vraiment touffue, l’air chaud et humide, les baraques de style asiatique,
évidemment, avec les portes coulissantes, les grands toits, tout ça. Il y a plein de petits lagons alimentés par des fontaines en dragons : l’eau est bonne et pure, et les filles s’y baignent nues,
souvent. Elles sont toutes très jolies, forcément, et je m’en suis piqué d’une tout particulièrement : elle est dans une pièce contiguë à ma chambre, je l’observe se laver par un petit trou dans le
bas du mur. Elle le sait, et puis de toute façon ces filles sont là pour ça : au matin, il m’arrive d’être réveillé de façon franchement plaisante, la caresse de longs cheveux à l’intérieur des
cuisses. Bon, je reste assez timide, et je crois pas bien qu’elles comprennent quand je vais écouter, seul, les nuits danser d’amertume, alors qu’elles m’attendent, toutes humides, ces grenouilles
chinoises. Je bois pas mal, aussi, du saké et de la bière, et elles aiment bien que je baragouine sur le sens du vent, ayant trop picolé et trop cultivé mes manques, pour me ramasser à la baguette,
ensuite. Je les prends souvent, dans l’étang.
Enfin voilà, t’auras compris que je m’ennuie pas, et que je suis mieux là-bas, pour le moment, même si vous me manquez un peu, toi et ta femme. Parfois, le soir émet des bruits singuliers, et j’ai
alors peur de la nuit bleue. J’entends des pas dans les couloirs, des allers-retours, et une fois j’ai même entendu deux « tocs » discrets, mystérieux, frappés à ma porte, et j’ai pu distinguer une
ombre qui marchait, s’en allant. Mais c’est pas grave. Ce sont les gens de là-bas qui me font cauchemarder avec leurs histoires, leurs légendes bizarres. N’empêche, un mec a disparu, celui qu’était
dans une chambre pas loin de la mienne. Il paraît qu’il s’est suicidé, sa sœur venait de mourir… enfin bon, j’arrête de t’emmerder avec mes histoires, et j’espère te revoir bientôt !
Bisous frérot,
Pascal. »
Coïncidence, sûr. Je n’ai jamais trop aimé faire des connexions hâtives, alors des amalgames, je n’en parle même pas. Que faire, et le passé qui irrémédiablement m'envoie des signes, des échos
lointains et rieurs, comme pour me désarconner davantage ! Suis-je en enfer ? La vengeance divine ? Dans ma tête
, je déambule entre les coteaux désolés, je valse nuits et jours, j’alterne peau bronzée et peau pâle, et la lune, boulangère nocturne aux baguettes
acrimonieuses, me dore de peines, tandis que le soleil me rappelle à l’ennui. Paumé, j’erre, la vue trouble, dans mes pensées qui s’emmêlent, à demi conscient. Je suis épuisé, seul, nulle part, à
vingt mille pieds sous terre, un mec clamse à côté de moi, charcuté, et quatre cents dans un état semblable voire pire marchent sur ma gueule, en ce moment même, dix tonnes de rochers au-dessus de
moi, avec leurs corps flasques et puants. Je halète. J’enrage ! Les larmes sont des mots qui ne veulent rien dire. Je me lève d’un coup, bruyamment, bien décidé à sortir de ce merdier. Il y a que
je t’ai laissée, toi, dans ton pauvre hôtel, et que tu ne dois pas tout comprendre. J’ai besoin du sel de la mer collant à nos rires écumeux, des petits oiseaux au matin qui me font détester la
beauté de la vie. Des jours, sans comprendre, rien à foutre, je viens te chercher à l’autre bout du monde, les crocs sortis parce que c’est plus simple de haïr en aimant que d’aimer seulement. Les
couloirs des cavernes défilent à toute vitesse devant mes yeux. Ma colère grésille, coït sans fièvre où se crayonne la mort, mes angoisses cadenassées, l’éclipse de ta voix à rattraper, ton corps
ployé comme une défaite, attaqué à coups de bambous qui résonnent dans le requiem du soir. Je ne viens que pour tes hanches suspendues au plafond, trophée éclatant du décès amoureux. J’accélère.
Les salles s’enchaînent, tantôt obscures, tantôt éclairées d’une vive lumière. Je n’y prête pas attention, je me contente de regarder devant moi et de courir, me fiant à mon instinct. J’arrive à un
grand couloir, long comme l’érection d’un dieu. Je crois entrevoir la lumière du jour noir, au bout. J’accélère encore. Je ne sens plus mes jambes, ni mon cœur qui bat, et je me fiche de
l’obscurité envahissante. J’y suis presque, bientôt tes lèvres sur les miennes ! Bruit sourd, geyser de sang opaque qui sort de mon ventre. Un sourire sibyllin illumine le grand pieu de fer au
travers de mon corps. Mes jambes chancèlent, un frisson me parcourt des pieds jusqu’à la tête, sangsue gluante dans mon dos. Le trou est énorme, les plis de la peau s’y enfoncent telle de l’eau
attirée dans un puits. Le sang abonde autour de la plaie et du bout de fer rouillé, lèvres vaginales d’un rouge exsangue. L’homme a agité le biberon où dormait la douleur. Sa voix susurrante finit
de me plonger de nouveau dans les ténèbres :
« - Vous vous réveillerez dans un climat tout différent, là où le monde crie encore… »
L’air gémit. La torpeur est palpable, envahissante. Le décor est figé, léthargique, engourdi jusqu’à l’os. Tout semble avoir été généré à l’instant même, devant moi, immaculé de la souillure des
jours, le visage triste et innocent de la première respiration. L’atmosphère est guerrière par nature, montre les crocs immobiles et odorants du doute. Je suis seul, allongé à même le sol sur un
parterre de feuilles si vertes qu’on les croirait fluorescentes. La végétation est luxuriante, formation herbacée et proportion irrationnelle d’arbres. Une jungle. Je vois le ciel étouffer
subrepticement à travers un trou unique dans la canopée. Le percement est faible, mélancolique et terrorisé, symbole de la défaite du jour face à la terre sauvage et hurlante. Je reste assis,
perdu, angoissé par ces épouvantails qui me lorgnent alentour. L’inhumanité invivable est incarnée en ces lieux : je sens l’exotisme et l’inconnu infiltrer mes pores et m’infliger la sueur et les
miasmes, les relents putrides, les vermines, les cauchemars sortis des profondeurs. Tout est silencieux.
Seulement la jungle qui vit, bruit, respire, se tord. Les couleurs sombres brillent, le vert semble pâle et noirci à la fois. Les sens s’aiguisent, encouragés : la musique est inquiétante, susurrée
par une nuit fabriquée, artificielle, mystique. Des eaux calmes glissent : je les entends murmurer, porter les secrets du monde mort. Un serpent s’enroule autour d’une branche et regarde le
visiteur qui ne bouge pas. La chaleur et l’humidité hurlent avec douceur, m’empoignent, veulent m’attirer dans les bras des grands arbres ; je sens une force me décoller le visage, me tirer
puissamment vers le gouffre, vers le ventre de la jungle. Je résiste à ses pulsions, je sens les mains d’un dieu se refermer sur mon corps : les plantes, maternelles, semblent se rapprocher de moi,
progressivement, jusqu’à m’entourer, caresser mon visage, faire tomber la pluie dense et opaque sur mon corps, me bercer mollement au sein de leur cercueil. La lumière tombe comme un voile devant
mes yeux : les choses prennent une teinte jaune, floue. L’ombre d’un homme est là, discrète : seuls ses contours sont visibles, ainsi que ses yeux clairs, brillants, acérés. Elle entame une
mélodie, la transe chamanique, l’exaltation contrôlée et placide, la flûte de pan continuant sa course à travers tous les troncs et toutes les graines. Le soubresaut habite la chair, les yeux sont
révulsés. La vie est ritualisée, percussive, et je sens la sérénité et la violence de ces lieux : la connivence est grande, relie les essences entre elles, et je perçois une unité fantastique, les
mouvements de chaque élément étant coordonnés dans leur lenteur onirique, fascinante. Je suis oppressé : ce lieu est sacré, c’est un temple, un endroit où il faut se dépasser, être supérieur,
inquiétant, objet religieux dont on se sert, offrande cahotée, il faut se donner, se vider, et laisser de soi juste le nécessaire, c’est-à-dire la force de rester debout et de se mouvoir. Là-bas,
il faudrait s’accoupler, baver, trancher les liens, trancher le reste, la graisse, les ligaments, vomir tout de l’autre, qu’il passe par la bouche, enveloppé des glaires de l’existence, et s’en
aille en courant, fou, nu.
En proie au délire, je me mets à bouger frénétiquement, à suer sur place les dernières putains de terreurs encore coincées dans mon corps. Les secondes sanglotent comme des heures et je vois se
profiler des tigres aux yeux d'ambre entre deux grandes herbes. La dernière phrase de l'homme fait écho en moi... là où le monde crie encore... j'entends le glas de cadavres qui s'entrechoquent et
imagine la vue glaçante de la mort en masse, les couvertures marron, dorées et illustrées d'aigles, et les faces mythiques d'aborigènes m'en enveloppant d'un regard sans vie, avec les lances
pointées vers le ciel comme des accusations, la légende du fleuve qui promène sa litanie en bruit de fond, et le décompte assourdissant, omniprésent, caverneux. L'homme avait raison : tout hurle
ici. J'en viens à regretter les plaines arides, dures, rachitiques, brûlantes. Je pense aux photographies alléchantes sur les guides touristiques : la jungle y est belle, paisible. Mais oui, la
jungle a une beauté noire, agressive, calquée sur l'agonie, avec ses cohortes de rires diffus, ses processions d'ombres agencées de façon précise et hypnotique, ses nœuds encore chauds de la
langueur d'un pas, encore souillés de la pisse d'un malade. La splendeur y vibre en notes crades. Et les êtres sont sans âmes, attachés à inspirer l'air comme des asphyxiés, crucifiés la tête à
l'envers. Les cris viennent des entrailles et grouillent dans les vôtres, enfants sans couleur, réfugiés et fantômes, martelés par les crampes et le dégoût de soi. Je me regarde me traîner : mes
jambes sont des guenilles, la crasse est dans mon cœur, la pluie déverse sur mes yeux cinglés la douceur d'une blessure, et je regarde alentour, perdu, claudiquant dans la boue, la furie des
bourrasques sur les feuilles glauques. J'avance à contre-courant, la scène est épique ; je glane la douleur en salves compactes, passionnées ; pudiques, de petites chandelles me montrent
l'échafaud. La bataille est d'une atroce bestialité : les éclairs silencieux font des flashs, les singes font briller leurs canines, ma vision est criblée et s'estompe. Le fracas de la nuit
bouscule l'unique rayon de soleil. Plus rien ne filtre. Me voilà seul dans le bide du diable.
Je tente de reprendre mon calme. Encore un autre endroit, encore de l'étrange ! Ma vie n'est plus un sac plastique trimballé par les reflux journaliers, le produit ordinaire lancé à la mer comme un
sépulcre, mais une succession sans logique ni coton de fantaisies macabres, l'objet tourmenté et victime du ressac. Une douleur aiguë me prend au ventre. Le trou est énorme, encore rouge clair,
vulve aux contours gluants. La tête me tourne, mais j'ai repris le contrôle de moi-même. Je me relève et tâche d'avancer, sans but, à la dérive entre ces branches qui se querellent, entre ces
arbres qui se disputent les étoiles. La chaleur étouffante a laissé place à une fraîcheur relative. Il fait presque bon, le vent siffle sur l'écorce, la pluie a cessé. Dans ce moment de tranquille
solitude, je pense à la narration échevelée et violente de ces derniers jours. Je n'ai pas eu le temps de souffler un seul instant et de chercher calmement des réponses. Et là, quand bien même, je
n'en trouve pas. Je préfère marcher, voguer et me sentir vivant, m'enfoncer et crever dans les profondeurs de la jungle.
J'entr'aperçois des lumières dans l'obscurité, cachées quelque part dans la flore. J'avance à tâtons mais rapidement, jurant sur les branches que rencontre mon crâne. La lumière s'amplifie peu à
peu et, au bout d'une trentaine de mètres seulement, j'arrive à un espace vide, dépouillé de toute végétation, comme une petite clairière. Au centre, une vieille femme est empalée à un énorme
piquet de bois passant par l'intérieur de son sexe et ressortant par la bouche. Le visage est immobile, l'expression statufiée dans la grimace de supplication. Le corps est balafré, les blessures
et les dernières pluies clapotent à l'unisson, la tête est renversée, les yeux pointés vers le ciel, grands ouverts, étonnés. Les lèvres semblent encore palpiter au contact du phallus qui a remonté
la gorge pour les écarter rudement. La peau protégeant la trachée est, elle, prête à craquer, la largeur du pieu ayant tendu la chair jusqu'à la fissurer. Le travail est celui d'un esthète : le
corps semble avoir été minutieusement travaillé, sans une rature. Ainsi, la femme est positionnée parfaitement droite, les jambes écartées comme il le faut comparativement au pic, pas un pouce de
plus, pas un de moins, les bras dépliés le long du corps de façon symétrique. L'eau et le vent ont quelque peu rebattu les entailles présentes au ventre, aux seins et aux jambes, mais l'attention
qui leur a été portée est remarquable, les bordures immaculées de toute trace de sang. Au final, seule la peau ridée, flasque, tombant jusque dans les jambes et rendant la poitrine filamenteuse,
contraste avec cette application à la tâche, cette ardeur et cette verve avec laquelle l'artiste a su créer sa sculpture. La laideur du corps fait comme dépoussiérer des éléments trop poétisés pour
les renvoyer à un certain prosaïsme. Je détourne un instant mon regard pour aller vomir. Le spectacle est dur, en effet. Je m'approche, une main à la bouche. Je regarde plus attentivement le visage
atroce : le salaud qui a fait ça a pris soin de ne pas défigurer sa proie. J'entends la jungle vibrer. Moi-même, je tremble, croise les bras et me serre très fort. Je continue à admirer les traits
livides. Une mouche se pose sur mon oreille. Ma mère est là, devant moi. Je m'en vais gerber de nouveau. Me voilà seul dans le bide du diable.
Bizarrement, je ne me suis jamais senti aussi impliqué. Je me meus dans ce monde étrange, agencé de telle sorte que la moindre chose en vient à me surprendre ; depuis un temps indéfini, je flotte
dans ce bateau sans cohérence, et j'ai le mal de mer, les cils tirés vers le haut avec la force de l'incompréhension, la vessie qui travaille, les neurones en perdition à l'instar de tout mon être
restant sans voix, sans corps pour le rassurer, juste la violence, l'absurdité et l'aspect pathétique de la situation ; et pourtant, ma mère, devant moi, transpercée de haut en bas et figée dans sa
splendeur de machine de guerre arrêtée, fait que jamais je ne me suis senti aussi impliqué : moi qui suis en dedans de tout ça, et pourtant si involontairement en dedans de tout ça, jamais je ne me
suis crié si fort : c'est ma faute.
Une machine de guerre, oui. Vous l'auriez vue, ma mère, avec ses cheveux battant aux vents comme des reptiles, la colère de la corne de ses pieds, sa voix qui en quinconce dépose sur les autres ses
boules de haine : aux épaules, aux pieds, et au milieu du ventre, et la tempête de la jeune fille au visage ridé commence, les premières déflagrations d'une douleur secrète, cachée dans le cœur
d'une vieille femme qui s'essaie à la psychanalyse, se retourne soi-même, une résurrection, et tâte de ses crocs les malheurs de sa jeunesse, distanciation critique et délavant tout objet tâté dans
l'enfance avec de belles mains encore épargnées de la souillure du temps. Une machine de guerre : yeux bleus sur un corps froid frissonnant au contact d'un autre, se soulevant, périmé, agressif,
honteux, petite flaque dans laquelle on marche et qui nous éclabousse, machine de guerre reposant sans paix avec toutes les peines, elle qui n'a connu aucune guerre, aucun malheur, si ce ne sont
les échos de sa lucidité, son extrême et dangereuse lucidité qui la rendait vulnérable à tout, à elle-même, aux autres, à la beauté des choses, et à ce contact physique comme une chaleur avariée,
la prosternation refusée par orgueil, l'accomplissement charnel décliné pour toujours se taire, pour toujours que se taisent les mots.
Elle est là ma prison, ma despote de toujours. Ses globes oculaires trahissent encore la cruauté, la façon dégueulasse, amère, avec laquelle elle pissait sur les autres : sans remords, sans regard,
sans combat intérieur. Enchâssée dans la mort, elle doit bien rire, première victime du courroux qu'elle a toujours rêvé de m'infliger. Enfin seule, doit-elle penser en me regardant purger les
derniers liquides de mon corps. Et moi, comme un con, charcuté par le regret. Le regret de n'avoir su sourire à ses injustices, de n'avoir su pleurer de joie au bruit de son silence ! Tandis que je
reste à maudire et à aimer ma mère, d'énormes limaces noires me grimpent sur les jambes, dans le dos. Je sens les caresses gluantes de leur salive, leurs pattes comme des ongles mous. Une piqûre au
nombril finit de m'arracher au temps, et je divague, soûl, les pensées exacerbées.
Ah ! Me voilà bien seul. Des souvenirs me reviennent de manière disparate et je me perds dans l'espace-temps : une seconde semble une année, la chaleur devient insoutenable, et je me tourne, me
renverse, collé au sol, le visage de ma mère comme un fantôme maquillé de sang, de honte, de dégoût. Je revois la voiture cahoter sur le chemin de terre : les plus hautes aspérités nous faisaient
bondir vers le soleil rougeoyant - voilà mon émotion. Je me rappelle la nuit douce et sa teinte océane, nos pieds trempés dans le sable froid, les ombres qui se meuvent, mystiques. El Mouden
faisait des lueurs d'or et nous montrait, de son doigt marron et ridé, les courbes du chameau au-devant de la lune. Le vent passait sur les crânes chauves des dunes.
Tous les endroits attrapés entre deux de tes courbes, maman... ce corps si pur, clandestin, camouflé, traîné comme une tare romantique, désireux d'être haï. J'imagine à nouveau les graines
rugueuses de tes joues au contact de ma main, celles que j'ai toujours voulu toucher. Je me revois à rêver de tes lèvres si belles alors que je pleure toutes les sueurs de mon corps, seul, dans mon
lit, alors que claironne l'été, et que les gosses de mon âge sont là, anges de la rue. Je préfère les grands champs où s'accroche la pluie, où s'éteint le soleil en petites zones d'ombre, où je
peux imaginer la couleur de ton baiser. Ensuite, je m'émancipe, je valdingue dans les rues noires de Paris, je polis le mystère et m'y réfugie. Les rues moites et solitaires, la route comme une
saveur sans nom, le piano de Jackson Brown qui hurle sa mélancolie : je suis grand, je suis immense, je suis en direction de n'importe où. J'oublie peu à peu les cris de mon enfance, je vais au
bout de la fatigue. Je rencontre la vie au détour d'un paquet de gauloises : je nomme juste ses petites joues rondes, son sourire, ses yeux nuancés, sa taille mince, tout ce joli corps qui
m’appartient... ses angoisses persistantes, qui témoignent d’une lucidité et d’une fragilité immenses, relation complexe, excessive et écorchée, où chaque miette du soi se perd pour aller s’enfouir
dans l’autre. J'éteins peu à peu les autres, j'éteins peu à peu ma mère, et nous allons là où il n'y a plus personne. Mais le mépris dure toujours.
Je t'ai vue barioler la vie de teintes noires, de gouffres pourris où tu élançais des saveurs inconnues, cherchant les déroutes et leurs revers ambrés. Et moi je m'étire, disque d'or menaçant pour
tes ténèbres adorées. Je me cache dans tes bons jours, rares et fragiles et si précieux, je gratte le peu de bonheur qui reste parfois sur tes voiles désabusées. J'ai la vie facile et les conquêtes
nombreuses, des chemins blanc safran et d'un rose d'aurore cannelés en forme de rêve. Tu hurles les peintures de la mort, perdante, asphyxiée, plage blonde et frêle où ne souffle plus que le néant.
Tu achemines tes pertes par des boulevards sans cœur, et je suis là, moi, dans une allée parallèle où dansent désirs et désirs. Satanée jungle ! Pourquoi m'ôtes-tu ma seule blessure ?
Je me rappelle gamin les jouets avec lesquels je ne jouais jamais. Encore une fois, je fuis le monde noir de sourires. Encore une fois, je me glisse dehors, je monte en haut du grand phare qui
surplombe la plage, je crie à pleins poumons. Je suis la grande fournaise et les larmes de l'enfance, je suis la névrose indomptable de l'autisme, je suis le lyrisme brûlant de l'écorché vif, et je
me façonne des mondes par-delà tous les autres et auxquels je songerai toujours car ce sont les seuls mondes qui m'aient jamais accepté.
Cet appartement est gris, tout gris, et il soupire sans cesse.
J'essaie d'avancer. Je me suis pissé dessus. Les arbres ont des troncs ridés, et je gueule maman au milieu des visages malfaisants. Je continue dans les ténèbres. Je suis trempé : de la sueur, du
sang, de la pisse, de la pluie, des larmes, tous les liquides du monde ont réuni leur pitié. Encore un peu de chemin et je rattraperai ma mère, je nettoierai l'orifice déchiré qui m'a donné la vie.
Encore un peu de chemin et l'homme soupirera d'avoir manqué mon corps.
Je préfère crever. Par dépit, je continue d'avancer, en rampant, parfois à quatre pattes quand j'en ai la force et le courage ; cette position, singulière en pleine jungle, m'évoque un tas de
choses et me fait rire malgré moi. Dans ces cas-là, je tâche de me ressaisir, de bien comprendre la situation terrible dans laquelle je me trouve. Mais souvent, rien à faire, je rigole de plus
belle quand viennent à moi les images de mon corps piteux, sale, les souvenirs de toutes les merdes qui ont pu m'arriver auparavant ; l'hilarité s'accentue encore davantage aux peintures cruelles,
immondes, de ma mère empalée, le corps comme transpercé par un sexe masculin - et celle-là, d'image, ne fait qu'en rajouter : un gros sexe masculin au travers de ma génitrice, c'est drôle,
incroyablement drôle.
Délirer ainsi est quelque chose de terrible durant les quelques moments où ma lucidité réapparaît. Exténué, tout espoir ayant disparu, je m'étais traîné puis allongé au milieu d'une clairière afin
de mourir. Comme pour répondre à mon appel, de petits tigres arrivèrent sans bruit et s'approchèrent de moi, sûrement attirés par l'odeur du sang. Je pleurais d'avance de mon bonheur prochain :
leurs crocs sur ma chair tendre, les griffes dans les yeux et jusque dans les entrailles, les boyaux jetés en l'air, et la longue dégénérescence du corps, dénué de toute enveloppe, s'enfonçant
lentement, très lentement, prémices d'un voyage tranquille, à l'intérieur de la terre, parmi les feuilles et le dépôt du sol. Malheureusement, les sales bêtes m'ont reniflé, de très près, m'ont
même balancé au visage un peu de leur haleine putride, féroce, puis sont reparties, l'air de rien. A croire que l'estomac des bêtes ne veut lui non plus pas de moi. Je veux crever !
Je me réveille. Mes membres sont toujours aussi douloureux. J'ai l'impression d'avoir quitté le flou de ces derniers temps où les mouvements de la jungle étaient omniprésents et où j'échappais au
sommeil seulement pour ramper, me rendormir, délirer, ramper, me rendormir, délirer... spirale infinie. Cette fois-ci, j'ai dormi plus longtemps, je le sens. Je suis réveillé mais n'arrive pas
encore à ouvrir les yeux. Néanmoins, je sais que je ne suis plus dans la jungle. Je ne reconnais pas les bruits, les odeurs, l'atmosphère. Là, cela semble plus tranquille, moins acéré, moins
oppressant. L'espoir surgit : peut-être suis-je mort ?
" - Non, tu n'es pas mort, me dit une voix caverneuse.
J'ouvre les yeux, on m'y invite. A ma droite, l'homme. Je le retrouve identique, son sourire indéchiffrable toujours présent. Je m'apprête à parler. Il lève une main paume ouverte, cligne doucement
des yeux, et me met un doigt devant la bouche.
"- Non, tes questions sont inutiles. Je suppose que tu t'es plu dans l'endroit où je t'ai amené... d'autant que ma surprise a dû bien te réjouir ! Tu as crié très fort, cela m'a fait plaisir... ta
mère, elle, est restée silencieuse, étrangement. Je la pensais heureuse de te retrouver, j'ai dû me tromper.
- Où sommes-nous ? dis-je péniblement en avalant ma salive.
- Dans le monde réel, pris dans sa véritable et absolue conception. Regarde autour de toi."
Un pilier gigantesque se dresse : droit, noir, sans motifs gravés, sans contours remarquables. Immaculé de toute nuance. Un nombre incalculable de personnes tourne autour de lui, de manière
extrêmement régulière. Ces personnes ont des visages ordinaires, mais sont entièrement nues et ont des cernes immenses, glauques. Elles tournent à l'infini autour de ce pilier, dans le même sens,
et jamais le rythme ne change, jamais la cadence n'est interrompue. Tous marchent d'un pas uniforme, et pourtant chacun a une démarche particulière, comme dans la réalité. Je constate avec
étonnement et dégoût que certains, tout en marchant à la même vitesse, se touchent de façon vulgaire : une jeune femme écarte avec violence ses deux fesses et insère un doigt barbare dans son anus,
un vieil homme presse avec acharnement son gland entre ses doigts et celui-ci devient rouge, prêt à éclater. L'homme sourit en me regardant :
" -Voici le monde, voici
votre amour.
Des pensées conflictuelles s'agitent à l'intérieur de moi. Je suis comme étourdi par ces hommes et ces femmes qui tournent, tournent encore. Je préfère au monde fade, mécanique, articulé, les
surprises de la nuit qui tombent et balbutient, vous font traverser le matin avec la gorge encore enrouée des bonheurs du sommeil, les lèvres encore craquelées du long cri survenu à la vue des
pâleurs de l'aube ou bien à la vue du phallus sanglant qui s'est planté dans votre mère. Autre chose que les serpents venimeux du travail, une autre couleur que celle des chagrins visqueux de la
femme la veille au soir... j'espère faire le bon choix.
" - Tuez-moi, s'il vous plaît.
L'homme paraît surpris. Il me regarde de ses yeux verts étincelants ; j'y vois une certaine déception.
" - Qu'il en soit ainsi."
J'éclate, et je revois défiler à toute allure la souffrance de la bête, le paysage désertique, l'homme et les lézards, le canyon, le pauvre gars montrant son cul, la terrible jungle, ma mère
morte.
Entre les tempes maussades éclatées comme les cendres s’éparpillent dans le lit de la rivière, les senteurs sont sèches et roulent sous les regards en traînées impalpables. Des yeux rampants, des
tombeaux, veulent trembler encore et faire vibrer le marbre et le sable et les os, veulent dormir encore mais au rythme des pleurs et des joyaux sacrés du crépuscule. Aucun havre n’est tranquille,
à présent, même ceux au-delà des mers et des montagnes, au-delà des plaines et des lassitudes, au-delà des terres toutes d’or et de blessures. Les navires de perles apportent les souvenirs
vermeils. Merde... tout s'éteint vraiment, cette fois-ci.
*
Tout me semble s'en aller. J'entends les battements de mon crâne et les battements d'autres crânes au côté du mien.
Impossible de savoir si le temps se détourne à ma vue, craintif de mon regard jaune éclair d’espoir, ou si Dame Fortune n’est jamais avec moi lorsque, chaque matin, je scrute le dehors à travers ma
fenêtre. Impossible de savoir si les brumes acides, collées à ma vie depuis quelque temps déjà, comptent rester encore quelques nuits.
J’ai mis des bottes beiges, ce matin. J’aime le bruit de leurs talons sur les pavés glacés des rues piétonnes : un petit son craintif et élégant qui jamais n’est monocorde.
Une myriade de chuchotements est venue m’agresser, ce midi, pendant le repas. J’ai lâché ma fourchette parce que j’avais mal à la tête, parce que toutes les voix résonnaient, rebondissaient comme
des ballons sur les murs de mon crâne, et elle est tombée sur le sol avec un petit cri de cristal.
Des paroles arrosées de bêtises, de rumeurs, comme un visage féminin innocent et véritable sur lequel on éjacule. Les yeux se ferment, âpre silence. La maîtrise de soi est très importante, je l’ai
toujours su ; alors j’ai bu une bière, tranquillement, les nuées ardentes se baladant incapables au-dessus de moi.
L’après-midi est passé comme un cheval au galop, et je fus ma foi un cavalier peu inventif : les aiguilles sont allées vite sans que j’use du lasso. Je suis resté assis à côté du radiateur, une
place universelle je crois. Les visages ont défilé avec des airs de clone : sourires perdus en chemin, regards alertes et méfiants, grimaces pressées comme des citrons.
Marlène est venue frapper à ma porte. Aussitôt que cette dernière fut ouverte, ses pleurs ont traversé ma chemise et imprégné mon torse. Elle a crié des vérités que j’ai toujours jugées mauvaises à
dire. Marlène a cette émotion étrange qui, lorsqu’elle est éveillée, taillade à vif les plus profonds tabous. Peut-être que ce sont les femmes en général, je ne sais pas. En tout cas, même une
éponge mouillée et un grand soleil n’auraient pu réussir à ramasser les miettes de mon cœur, ce matin-là. Je lui ai servi un café bien chaud, j’ai retenu mes larmes et mon poing, et je lui ai
gentiment dit de s’en aller. Je l’ai regardée partir : elle a trébuché sur la marche du palier, comme d’habitude. Je l’ai imaginée, une heure plus tard, errante, un petit spectre aux longs cheveux
blonds, une bouteille de whisky à la main, qui valse vers des gouffres infinis.
L’après-midi, je suis sorti un peu. J’ai regardé la Seine déverser lentement ses peines ; toutes les scories du monde semblaient sortir de ses eaux, et j’ai pensé aux quotidiens striés de gorges
rouges, aux petits poissons épris de redondances et d’ennui, aux lueurs fragiles que les mains fatiguées n’effleurent même plus. J’ai pensé à la vie, un peu, à la vacuité du monde. J’ai fumé une
cigarette, je suis rentré lentement chez moi, en croisant des cadavres gonflés d’air qui marchaient d’un air las, regardant les points à l’horizon comme des sorties de tunnel que l’on croit ne
jamais atteindre.
Marlène et moi n'allons plus tarder à nous séparer, je pense. Elle est loin, l'époque où nous baisions sur la plage, le sexe dans les yeux. L'enterrement de maman est prévu pour lundi prochain. Une
maladie inconnue, apparemment, l'ayant comme rongée de l'intérieur, des pieds jusqu'à la tête. Une journée étrange... à mon réveil, je ne me souvenais plus de la veille. On m'a annoncé la nouvelle
quelques minutes seulement après que je me suis levé... je n'ai pas pleuré.
Tout est lent, figé. Le soir, le monde dort, et j'entends parfois, tremblements incertains, quelques cris miniatures.