Samedi 24 janvier 2009 6 24 /01 /Jan /2009 20:58
J’ai toujours couru. Depuis mon plus jeune âge, je fuis la vie. Je parle aux gens avec mes grands yeux bleus. Eux, en retour, me regardent et me jugent. Le monde est noir de sourires. Moi, je suis noir de vide. J’aimerais bien pouvoir construire ; mais je suis l’éternel damné, le veuf, l’inconsolé.

 J’ai un appartement gris, tout gris, et qui soupire sans cesse.

Je pense souvent à mes parents : il étaient laids, très laids. Ma mère mangeait les autres gens à coups de rires, et mon père semblait être une ombre en accord avec le monde, avec tout le monde.

Ils m’offraient plein de choses, mais surtout pas de l’amour. Tandis que, à côté de mon lit, siégeaient tous mes jouets avec lesquels je ne jouais jamais, je me glissais loin sous la couette, et rêvais d’une mère triste et fébrile qui le soir m’embrasserait sans feindre la joie, d’un père vivant et fort à la main calleuse dans laquelle poser la mienne.

 Je me rappelle aussi du bâton sur la plage que je plantais dans le sable le soir venu, toujours au même endroit, pour revenir le chercher le lendemain. C’était une épée, en fait, me disais-je, et je me taillais des chemins imaginaires à grands coups de lame. J’échappais ainsi à l’hypocrisie des adultes et me perdais dans ma toute innocence.

Parfois, la nuit, alors que mes parents étaient concentrés à leur devoir sexuel hebdomadaire (duquel ne résultait que le grincement du lit ; c’était une simple convention pour eux, et aucune passion ne les animait), je me glissais dehors, sous la seule lumière de la lune, je montais en haut du grand phare qui surplombait la plage, je criais à pleins poumons, crachais les peines de mon cœur face au vent, mordais de mon œil désireux l’horizon, et tendais l’oreille pour entendre le vrombissement de l’écume. J’étais la grande fournaise et les larmes de l’enfance, j’étais la névrose indomptable de l’autisme, j’étais le lyrisme brûlant de l’écorché vif, et je me façonnais des mondes par-delà tous les autres et auxquels je songe encore aujourd’hui car ce sont les seuls mondes qui m’aient jamais accepté.
Par Lucas
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Vendredi 16 janvier 2009 5 16 /01 /Jan /2009 20:14

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Il m'avait donné rendez-vous dans ce petit bar rue Mouffetard. Cela faisait plus de trois ans que je ne l'avais pas vu, et j'étais bien conscient que les types comme lui changent très vite de chemise. La dernière fois, nous étions aussi bourrés l'un que l'autre, et c'est tout juste si je m'en rappelais ; je devais partir pour Lyon, et les lumières du port de Marseille ne m'avaient jamais parues aussi brillantes que ce soir-là ; on avait décidé, tous les deux, que des adieux déchirants ne nous convenaient pas, à l'inverse du bonne cuite qui semblait correspondre tout à fait. Et je me demandais ce qu'il était devenu, après ces trois ans, comme tous les bons vieux potes qui se préparent à se recroiser après s'être égarés. Je ne l'ai jamais vraiment compris, et je ne pense jamais y arriver - d'ailleurs, je n'ai jamais vraiment essayé. Pour moi, il a toujours été comme un de ces mecs-courants-d'air, qui te filent sous le nez sans que t'aies le temps de les attraper, un courant d'air avec une odeur d'alcool, de sueur et de rires, qui se mouchent dans les étoiles comme les marins dans l'Amsterdam de Brel, qui pleurent aux belles choses comme aux mauvaises, qui vivent fort tout le temps, et qui ont conservé cet instantané de l'enfance et par là même une âme lyrique et grande. Je le voyais comme ça, tout un tohu-bohu de sentiments bruts qui se bagarrent, se chamaillent, et demeurent à fleur de peau pour mieux l'écorcher. Je l'ai toujours apprécié car je voyais en lui quelque chose de véritable et parce que j'ai toujours eu l'impression qu'il vivait sans finalité à atteindre... non, non, c'est plus simple que ça : je l'appréciais bien et il m'appréciait bien parce que nous aimions tous les deux l'alcool, les joints, et les filles. On était aussi paumés l'un que l'autre et ça nous rapprochait, donnait un sens à tout ça ; on ne s'entraidait pas, même quand l'autre était dans la pire des merdes, parce qu'on savait qu'on était tous les deux taillés dans le même bois, massif et hermétique aux coups durs, et que quoiqu'il en soit, on s'en sortait toujours, et qu'on finissait par se retrouver, souriant, assis à un comptoir, regardant les déhanchés qui valaient le coup, et refaisant le monde tandis que nos verres se remplissaient du même coup que nos portefeuilles se vidaient. Et ce jour-là, j'allais le retrouver, ce compagnon de galères. Il m'avait appelé alors qu'aucun de nous deux ne s'y attendait, perdus dans notre quotidien respectif, l'autre plus ou moins recalé en des pièces plus ou moins anciennes et plus ou moins oubliées.
Le bar était un de ces petits endroits sympathiques et joviaux qu'on trouve beaucoup dans la rue Mouffetard, et qui pour moi reflètent le vrai Paris, un endroit où l'on se serre et où des latinos jouent à la guitare des chansons connues de tous afin que les voix s'élèvent à l'unisson et que règne une ambiance de fête à toutes les heures de la nuit. Malgré tout le monde, je l'ai reconnu tout de suite ; il était au comptoir, naturellement, et semblait discuter avec le serveur. Le grelot de la porte a sonné et tout le monde s'est retourné, y compris lui ; il m'a regardé, de ses grands yeux bruns où j'ai toujours vu s'amasser une profonde misère - mais une misère majestueuse car pourvue de failles. Il me regardait fixement, sans mot dire, ne clignant même pas des yeux, ne faisant aucun geste, et moi de même, comme bloqués dans un lieu étranger dont seuls nous deux avions la clé, notre calme et notre immobilité faisant naître un étonnant oxymore (un de ces oxymores de la vie réelle) par rapport aux gens autour qui avaient repris leurs discussions et leur joyeux tintamarre. Il s'était ensuite approché de moi en souriant, et j'avais souris aussi, et nous nous étions donnés une claque dans le dos, comme deux solides gaillards qui reviennent d'une aventure de laquelle ils n'étaient pas sûrs de revenir. De visage, il n'avait pas tant changé, et je pouvais reconnaître ses expressions ; néanmoins, je sentais qu'il avait traversé des choses, car il me semblait plus mature, plus dur encore qu'avant, et sa main avait sonné fort dans le haut de mon dos. Il m'a payé une bière et nous avons bu, lentement, comme avant. Je me rappelle n'avoir presque pas parlé ; lui me parla beaucoup. Il s'exprimait avec une certaine emphase, et je ne sais encore si j'aurais dû prendre ça pour de la sincérité ou bien, à l'inverse, pour une carapace. Il entama très vite un long monologue, qui me parut assez obscur, dont le sens, à l'évidence, m'échappait :
"Tout ce que je vais te dire, prends-le comme tu veux. Cela fait bien longtemps que mes jours n'ont pas été tranquilles, ni bons. J'ai erré dans de nombreux couloirs, sois-en sûrs ; des couloirs sombres et étroits où l'on se perd et où l'on se cogne. Je ne me targue de rien, n'ai aucune prétention à avoir beaucoup souffert ni à m'être beaucoup égaré. Mais c'est ainsi : pendant un certain laps de temps qui m'a paru plus long que n'importe quel autre laps de temps, je ne dormais plus ; mes journées ont été aussi noires que mes nuits. J'ai tremblé, beaucoup. J'étais un spectre hurlant enfermé dans une boîte que je m'étais moi-même construite ; j'étais de ceux qui, au lieu de réfléchir à une solution, se nourrissent du problème jusqu'à se persuader qu'il est irrévocable. Je me parais d'une tristesse vouée à s'alimenter elle-même. Je n'étais qu'un vers de terre, fuyant, zigzaguant entre les problèmes pour mieux s'y heurter. Parfois, des choses complètement incongrues, heureuses ou malheureuses, qui font avancer ou bien reculer, arrivent, sans prévenir, à l'orée de nos vies pour en retracer les lignes, en refaire les virages, en changer le sens. Je suis victime du fortuit : il m'a sorti de mon palais de chagrins, m'a arraché mes plumes d'infortune, et m'a fait percer la coquille toute fragile qui est dure à atteindre mais, qu'une fois touchée, il suffit de pousser du doigt pour qu'elle ouvre ses horizons ; aujourd'hui, je te revois, mon vieil ami."
Sur le moment, je n'ai pas su comment interpréter ces mots. J'étais partagé entre deux sentiments : soit il était devenu fou, soit il avait foutrement besoin de moi.
Par Lucas
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Lundi 22 décembre 2008 1 22 /12 /Déc /2008 20:57
Le rouge et le noir ne s'épousent-ils pas ?
J'ai toujours été orné de cette espèce de culpabilité qui vous prend à la gorge, vous assaille, une fois que les consciences qui mènent la vôtre ont été trahies, malgré les paroles qu'elles vous ont apportées et auxquelles, naturellement, vous avez acquiesées. Est-ce un trou dans la confiance que de braver les interdits fixés et par eux et par nous ?

J'aimerais rencontrer l'Amsterdam de Jacques Brel car elle est belle et terrible. Poésie du lugubre.

C'est en cette aube luisante et pendue au ciel que l'envie se prépare, s'essuie et se pare. Je m'estompe, les archanges se donnent la main et s'écorchent en une marée d'encre tachée du doux jaune du soleil naissant.


Par Lucas
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