Jeudi 19 août 2010 4 19 /08 /Août /2010 18:49

 

Malou,


Je peux te dire mort. Je peux te le dire, te le crier, et jamais ça ne sera plus que des crachats de chair. Sache qu'ici, il y a du raisin, du noir, et du bon ! A chaque fois que les lèvres atteignent sa peau lisse et noire, craquante sous la dent, et que le jus dévale la gorge sèche, c'est un goût sucré que l'on voudrait garder toute la vie.

Les terres sont grises partout alentour ; le sable (et quel sable ! il est fabuleux, celui-ci, n'en doute pas, avec ses larmes fauves et ses regards crispés !) semble s'incruster partout, même dans la bouche des gens quand ils l'ouvrent pour parler, ramper secrètement vers les façades des maisons, comme pour se les approprier, et même rire, parfois ; les oiseaux, aussi ! je n'aurais jamais cru qu'il pouvait y en avoir autant, et surtout jamais le plus improbable de mes rêves ne m'a fait imaginé des ailes si bleues, si longues, si gracieuses que le vent paraît lourd, malhabile et bruyant à côté d'elles ; les arbres, oh les arbres, si tu voyais avec quelle splendeur ils s'habillent au petit matin, alors que moi je suis encore nu, les paupières à demi fermées, prêt à me rendormir, et qu'ils s'éveillent déjà tout d'or et de tristesse (ou peut-être ne dorment-ils pas et grandissent l'ombre de leur beauté nocturne ?), me révélant le monde de leurs fières branches ; il y a bien aussi le temps qui, là où je suis, devient caresse, pose une paume rassurante sur les crânes inquiets, et accélère, ralentit, selon nos beaux désirs, offre le sursis et dissimule l'angoisse... mais les terres sont grises partout alentour et un liquide noirâtre, mystérieux, mord parfois ma jambe, toujours la droite, au même endroit, les nuits de pleine lune, et j'essaie depuis plus d'un mois de découvrir la nature de cette chose.
 
Les femmes sont nombreuses, agressives, titubantes. Ce sont des truites aux yeux blancs, aux têtes folles, aux nageoires atrophiées. J’adore me balader le soir et imaginer leurs visages souriants, espiègles, entassés par dizaine dans les coins qui tremblent. Je m’approche comme un insecte avec la délectation malsaine de celui qui désire être arraché, avalé et dégluti. Je suis sans voix et sans corps si ce ne sont leurs corps à elles, les corps de ces visages. Je me presse entre ces truites, je me frotte contre leur peau de bétail, leur peau commune, leur peau gluante. Et des rires, des jambes brisées, des flots de couleurs puantes. Je me traîne, je m’en vais, je souris, j’ai laissé encore un peu de mon âme pourrie à leurs visages terreux, j’ai laissé un peu d’épuisement et de souffrance à leur inhumanité pour moi aussi déguerpir plus loin, dans la boue...

*


Dix heures toutes crues, dix heures toutes crues gisant dans mon assiette. Je suis là à vouloir loger dans les murs tout ce que mon corps ne peut plus contenir de malade. Dans le noir illuminé de la chambre, le chien aux yeux trempés comme par des larmes court et se cogne aux meubles. Son pelage est comme la pièce : en mouvement, fou, bercé par les bourrasques chaudes qui viennent du dehors et envahissent notre carré nocturne d'une torpeur semblable à la torpeur de l'angoisse. Je dis notre carré nocturne avec toute l'ironie de la blessure. Ce bout de temps est juste le mien, malheureusement, concassé, morceau de nuit émergé de la liqueur des souvenirs et que je refuse inconsciemment de partager. Je dis inconsciemment parce que je rejette mon égoïsme tout en sachant qu'il existe ; je suis les paupières closes devant le miroir sec, le miroir clos devant les yeux humides. Qui sont les autres si ce ne sont mes cauchemars et mes rêves ? J'en arrive à aimer la confusion entre moi-même et l'aridité du monde. Peut-être que c'est ainsi que je sombre dans le sectarisme le plus total : la haine n'a pas de limites si toutes les fissures du soi persistent à me toucher dans le grand corps caméléon de l'étranger. Mais je connais l'étranger : il est eux, c'est-à-dire seulement moi avec mes grandes mains de diable qui prennent ma tête pour la sauver de l'absorption du malaise absolu. Je ne sais pas bien ce que je fous là, le regard halluciné, à me complaire dans le vide platonique et blanchâtre de la porcelaine – vieille assiette où des fleurs roses et kitsch renvoient au temps de l'aïeule bienveillante, et tout ce passé que je m'invente comme souillé par la déflagration insane sortie de mon corps.
Tout à coup, la poignée de la chambre bouge. Je sursaute quand la porte s'ouvre avec fracas puis se referme immédiatement. Des odeurs de croûtes et de cigarette se sont envolées en un instant et restent dans la cuisine. Je murmure son nom. Je suis en sueur. Pourquoi ne veut-il pas me voir ? Nous pourrions supporter le passé ensemble. Une bougie à la main, Maria s'approche de moi. Ça veut dire qu'il veut que je vienne, me dit-elle. Il fait toujours ça. Elle me sourit tendrement, me caresse la joue, me dit de me reposer, et s'empresse d'ouvrir la porte de la chambre. Je me rallonge sur la table en bois, la joue à côté de l'assiette dégueulasse. Tous les objets semblent m'envoyer des signes, éclairés ainsi par les cris bleus de la nuit. Le chien continue de heurter les chaises et les placards avec l'acharnement irrationnel propre à la démence.

*


Avec toute la rigueur – ce mot, importun, une contradiction, peut-être – à laquelle je m’oblige, je pourrais tout de même perdre l’essentiel. Ça n’a pas de nom, et encore moins de forme ; jamais ça n’atteindra ne serait-ce que l’état de la sensation, qui est, finalement, un état aussi figé que les autres. L’essentiel, qu’est-ce sinon le grand trou du cul, hein ? En toute réalité, il y a trop de conjectures, et à celles-ci trop de devins, pour espérer toucher du doigt le vide organique. Comment expliciter les criques du Sud où la lumière me paraissait si cruelle, les endroits où nous fûmes heureux, les extensions des ombres dans une place sans arbres, les cris dans le poisseux des draps – finalement l’angoisse comme une déclinaison du regard, et enfin cette contraction de tous les muscles, cette chute effrénée dans la tête et puis dans tout le corps même les roulements par-dessus soi, les vagues et l’impression de tomber encore, aspiré par l’absolu des choses, sans raison, si ce n’est la seule, puis carcasse ridicule au-dessus de la cuvette, il n’y a plus de beauté ni de temps, juste la merde, les déjections d’un peu d’être, d’un peu d’oubli ? Je m’en tiendrai généralement à tout ce qui n’est pas factuel, parce que si je suis là, dans cet endroit si lourd – lourd, laid, petite roche émergée des autres et qui fait comme un belvédère surplombant les cocotiers si hauts, le fleuve gangréneux, sur une chaise en bois je rédige sur une table en bois, buvant de l’alcool fort, alors je suis en fait là dans le flou tropical du passé, et j’écris au présent –, c’est que jamais je n’ai su te dire autre chose que toi. Ce sera long et à mille voix, je le crains, et si je risque parfois de me plaire à raconter, ce sera en espérant écrire les moments auxquels tu penses ou que tu occultes. Je n’ai pas la prétention d’échapper à l’hypertrophie : comme un enfant, je buterai sur des détails ; mes descriptions seront focalisées, malgré moi. Si certains mouvements naissent au plus secret de ma conscience, comme des tropismes, je les dirai ici, j’interromprai mes lignes, quelque photographie que ce soit, et je ferai des liens, des amalgames, à l’instar du macaque dont le poil ne bouge pas.

Je l’ai trouvée, puis je suis venu la voir. Elle avait conservé son nom naïvement. Le fait qu’elle habite toujours dans la jungle fut pour moi une évidence : dans dix ans elle serait toujours ailleurs mais bien là accrochée, conne et à se regarder, à peser le pour et le contre, à être tout ce qu’elle n’était pas, schématique. Je ne comprends pas bien sa manœuvre – et j’insiste sur le sa, car tu n’y es sûrement pour rien : tu es excessivement pleine, brute, sincère dans ton rapport aux choses. Tu fais partie de ces personnes qui n’ont aucune pudeur à dire ce qui les touche, dans le sens où tu n’entretiens de toi-même ni tabous, ni procédés qui viendraient à entacher ton sourire d’une couleur verte, comme deviennent vertes les eaux trop chaudes pour ne pas accueillir les algues, comme mûrissent atrocement les visages de ceux qui mentent. Elle a dû œuvrer en requin. Requin, danseuse à la nageoire morte qui se nourrit de son propre mal…

*


Au réveil, mes yeux sont dirigés comme automatiquement vers la porte de la chambre. Je l’entends faire l’amour. Quelle heure est-il ? Neuf heures. J’ai finalement peu dormi. Quand Maria m’a vu, ce devait être trois heures du matin. Ses gémissements me parviennent limpides : à la fois doux et criés, ils se conjuguent en vibrato qui, dirait-on, se bousculent entre eux, comme emportés dans le même élan irrégulier. Je l’imagine baiser ainsi, non dans les saccades typiques de l’épuisement ou de la bestialité, mais bien dans toute la fluidité propre à la tendre déstructure des vagues.
C’est un minuscule appartement. J’ai dormi dans la cuisine, sur un canapé. Sa chambre constitue la seule autre pièce. Les murs sont d’un gris si fade qu’on les croirait peints à l’ennui, et j’aime le dépouillement, la tristesse qui s’en dégage ; ils heurtent de plein fouet l’œil et semblent assumer cette provocation, révéler une douleur véritable, crier l’autarcie et la psychose, comme s’ils étaient dans leur apparence et dans leur essence-même, c’est-à-dire via la connotation agressive qui doit se former après-coup dans le regard des autres, les miroirs de la personne qui vit entre eux. Il y a dans cette pièce, et même de jour, une sombre neutralité, les zones d’ombre s’allongeant, se contractant dans une lenteur élastique, déliées comme des gouttes qui s’étirent, s’émancipent de leurs mères, ombres qui se meuvent, fluctuantes et trempées, puis soudain se tassent, cessent leurs pénétrations et leurs extractions pour se confondre dans les coins, devenues muettes, sèches, prosaïques, géométriques et dures ; ce sont des carrés gris, elles ont perdu leurs mains et leurs lèvres, leurs taches et le sibyllin de leurs ondulations, elles ne sont plus des corps vivants calligraphiés, juste des grosseurs féroces comme le vide.
Maria sort de la chambre, referme la porte derrière elle. Elle a une petite chemise blanche, c’est tout. Elle me dit bonjour. Elle semble gênée, mal à l’aise. Elle me demande si j’ai bien dormi, je lui réponds que non, le lit étant très inconfortable, l’odeur de la pièce désagréable, sans compter que j’avais espéré le voir hier en arrivant, quand bien même était-ce au milieu de la nuit, et que j’avais ainsi eu du mal à m’endormir, perturbé par son refus manifeste, la lenteur avec laquelle il avait ouvert la porte pour la refermer violemment, sans me montrer ne serait-ce qu’une trace de son visage, ayant juste laissé se consumer dans l’embrasure un peu de noir, un peu de douceur, comme pour que s’oublient dans l’ignoble cuisine qui m’était offerte des restes de choses mortes et adorées. Elle soupire et va préparer le café. Je m’assois et me mets à regarder les vieilles photographies accrochées au mur, silencieux. Il y en a de très belles : l’une d’elles représente deux jeunes garçons, dont l’un paraît plus vieux car il est plus grand, mais en vérité personne ne peut savoir, car les contours révélateurs de leurs visages sont camouflés par les bérets qu’ils portent, et que l’inclinaison à laquelle les oblige leur baiser – car ce sont deux hommes, deux hommes, qui s’embrassent avec fougue sur la bouche, près d’une bicyclette – ne fait voir que mal le profil de leur figure ; une autre montre les dos candides d’une dizaine d’écoliers en uniforme en train de pisser dans des latrines dégoûtantes. Elles sont toutes en noir et blanc, accrochées là, regards anachroniques, vestiges d’un temps et d’une atmosphère qu’elle ne connaît pas mais dont ils semblent se sentir proches, tous deux ; c’est comme si une espèce de tendresse marginale semblait l’atteindre dans ces portraits, et comme si les ayant mis là, dans la cuisine triste et étrange, elle pouvait alors se retrouver dans un temps figé que connaissent ces homosexuels, ces chiottes crasseux. Il est malade, me dit Maria, toujours préparant le café, le dos tourné. Il est malade et il ne veut pas te voir, continua-t-elle. Il a perdu tout réconfort. Il ne sort presque jamais de la chambre. Il veut que tout le monde le laisse tranquille. Alors toi, tu imagines… revenir ainsi, après tout ce temps… ce serait vous achever tous deux.

*



Il est très douloureux pour moi de continuer à t’écrire ainsi notre dernière rencontre. Je voudrais parler un peu des grottes à demi-fermées où nous entrions de dos, des poussins jaune clair qui naissaient dans le tumulte inconnu des églises, des croix rouge foncé plantées dans la terre rouge et sur lesquelles nous montions pour hurler, de la neige qui se dégénérait en rosées sur les carreaux des vitres des wagons tandis que nous devions rejoindre l’horreur… il faudrait commencer par le début, mais je ne saurai tout dire, tout me rappeler. Si je suis ici depuis plusieurs heures et sûrement pour de nombreuses encore, c’est que je cherche un peu de guerres lasses, un peu de bonheur dans la défaite, c’est que je veux te parler à toi des cauchemars que nous avons entretenus.

*


Il est dix heures déjà et je regarde la plage avec mélancolie. Nous l’avons laissé seul dans l’appartement. Maria tenait à me montrer certains cocons aux alentours de la jungle. C’est très beau, ce bras de mer comme un mensonge. Il y a toujours cette espèce d’ambiguïté, une odeur à la fois rassurante et malsaine : j’en arrive, encore aujourd’hui, à avoir envie d’elle. Elle est là, allongée, au milieu des coquillages et des algues noires, et n’a toujours pas ouvert les yeux. Les vagues se brisent avec force sur la côte moirée, et je déteste ce bruit, cette poésie lancinante ; ça me fait mal aux oreilles, puis la douleur redescend dans tout le corps, vicieuse.
Des heures que je suis ainsi, immobile, assis en tailleur sur un rocher. Je me demande bien quelle maladie l’a atteint. Maria me dit qu’il a toujours été un peu faible, un peu croupi dans sa souffrance, les bras serrés autour des épaules, se protégeant, s’armant tout à la fois, recroquevillé dans la douleur cultivée, se camouflant dans des regards en fuite, tel un loup traqué, la peau jaunie, finalement, oui, comme un malade qui se console ; un malade cynique, toutefois, ayant certes sur la figure douloureuse d’autres figures imbriquées, des histoires, de l’or – à l’instar du caïman dont certaines écailles reflètent les filaments de l’aube tandis que les autres demeurent molles et sombres –, mais aussi la conscience de sa perversité.
L’air brun m’étourdit. Je palpe ma peau pore après pore, persuadé d’avoir un monstre à l’intérieur de moi. Je regarde toujours Maria et c’est toi, Malou, que j’imagine mère. Je t’imagine t’appliquer quasi religieusement à border tes mômes, leur baisant le front avec un amour froid, distant. Moi, derrière, devinerais du dédain dans leurs regards au moment où tu leur dirais bonne nuit, et les sentirais consolés au moment où tu sortirais de leur chambre. Je regarderais leur porte fixement, avec toute mon angoisse, et l’air qui s’exhalerait par-dessous me paraîtrait tiède, puant. Je penserais à tes enfants ainsi, en aurais peur, croirais à des bêtes, des chiots, malades, ou des insectes, dégoûtants, paradoxalement la pubescence commençant à laisser place à une certaine vigueur, une belle et mûre harmonie dans les traits ; ceux-ci me sembleraient encore un peu erratiques aux moments tu les giflerais.

*


Je suis assis, toujours écrivant, étriqué dans un beau costume noir aux manches un peu élimées. Il me semble la voir, Maria, Maria sur la plage, tandis que je te dis cette scène. C’est comme si elle était toujours là, devant moi, continuant à se tordre, légèrement, les yeux clos et les sourcils se fronçant parfois. Peut-être rêvait-elle ? Ses mouvements de couleuvre sur le sable me font encore mal au cœur ; je regarde encore sa poitrine, qui halète comme un homme mourant ; ses longues jambes se perdent dans les mouvements humides de sa sueur discrète, ses genoux se resserrant, s’écartant, tandis que les orteils se plient et se replient dans l’arène, sensuels, tourmentés. Il est terrible d’actionner les mécanismes du souvenir.

*



Son visage prend à présent pour la première fois les touchants traits de la pudeur, fresques blanchâtres et rougies. Je respire un grand coup et me décide enfin à m’approcher d’elle. Sa nudité est encore plus terrifiante de près. J’ai beau lui chuchoter à l’oreille pendant de longues minutes, elle continue, frémissante. Nous sommes de longs tentacules dans l’air froid du matin. Elle continue de se masturber doucement.
Nous rentrons à l’appartement. J’entends de la musique à travers la porte de la chambre. Maria m’embrasse sur la joue, me dit qu’elle va s’occuper de lui.

*


Comment ne pas désirer une pièce vide et blanche avec un seul lit où nous serions tous deux ? Il y a maintenant huit ans de cela, après la scission qui mène à la connaissance, et en enfer, alors que je me trouvais, dépossédé – comme un animal, je crachais à même le sol, entre les tomates écrabouillées qui semblaient luire sous la chaleur étouffante, entre les millions de pages déchirées que j’adressais à mon père, les murs rouges des mers rouges de lave, la chandelle posée au milieu, point cardinal où convergeaient en boomerangs ses propres ombres projetées aux coins de la pièce -, je t’écrivais avec lenteur ces quelques mots que tu ne liras jamais, et j’écrivais à la fois à Maria, car je vous avais toutes deux profondément aimées, et c’est peu dire toutes deux car vous étiez une seule et même personne, ou alors Maria une excroissance de ta chair, une verrue (mais quelle belle verrue, ah ! un diamant, en fait) issue du cosmos de ton corps, alors j’oscillais, je m’adressais à elle, je m’adressais à toi, je m’adressais aux deux, à la seule : « Ma chérie, je t’ai tant désirée, tant espérée par le passé, et j’ai tant essayé de me convaincre de deviner un futur sans toi, tant redouté même l’impossibilité d’une trace concrète ou même sans contours de toi à moi, que je ne puis qu’être heureux d’un présent qui dépasse tout ce que je me résignais à ne pas étreindre en rêve, et même si je souffre de l’angoisse de la fin de ce qui n’est qu’une esquisse encore, j’ai tant fait l’amour à moi seul que je fais tout pour me préserver de ce qui adviendra et de ce qui est advenu – car je t’aime et tu m’aimes, n’est-ce pas assez pour oublier et vaincre ce que la lucidité nous présagerait comme belle part de nuit ? » et j’écrivais ceci alors que j’étais bel et bien pétri de solitude, abandonné par toi et par elle, enfin par vous, et par moi.

Je me rappelle l’année où Maria et moi t’avions laissée dans ta demeure à Paris. C’était à la sortie d’une période sans fin et sans nom, rappelle-toi. Alors je ne pensais plus à toi, et Maria non plus, ou du moins nous avions relégué notre souffrance dans un coin du crâne qui ne devait plus appartenir au crâne lui-même, bref, nous nous étions comportés comme des imbéciles, c’est-à-dire courageusement – courageusement pour t’avoir fuie, lâchement pour t’avoir abandonnée. C’est elle qui m’avait dit en premier partons, et j’avais accepté en pleurant, me frappant la tête cent fois et cent fois encore contre la bûche au fond du jardin (et quel jardin alors ! mes doutes s’y reflétant, les roseaux se courbant jusqu’à tomber dans les lacs devenus noirs pour s’imbiber de leur eau grasse, pâteuse, pareille à de l’encre, mais c’était une encre diabolique, et le vent soufflait fort) tandis que toi buvais et buvais dans le grand salon.

Etonnamment, je me suis levé du bon pied ce matin. Dehors, cela rayonne déjà, et le liquide noir n'est même pas venu, hier soir, dans mon lit, pour glisser sous mes draps et mordre ma jambe. Je crois que je commence peu à peu à reprendre le sens des réalités. Il est vrai que tout est distordu, par ici... il faut garder les yeux ouverts avec des épingles.
Tes ongles passionnés me lacèrent encore le dos en rêve ; la matinée d'automne où je t'ai quittée continue de faire frémir mes membres. Je pense à toi très fort et je suis là où je suis seulement pour toi, pour pouvoir entr'apercevoir de nouveau tes yeux d'amazone dans mon demi-sommeil, la lune mansardée mouillant ton regard d'une vibrante lumière...
A travers la fenêtre, le soleil n'est plus divinement rouge pourpre, il a pris la couleur des vieux papiers que l'on jette aux braises : livide et jaune et morne comme la déliquescence. La crainte pernicieuse se glisse dans les yeux et je crois la voir apparaître à travers tout roseau... une sangsue !
Je suis sorti quelques fois la nuit, ces quatre derniers jours, me réveillant à trois heures du matin. Dehors, les créneaux des chairs brillaient comme des lucioles, lanternes perdues dans la marée noire du ciel de la nuit, sentinelles des cieux et de l'éclatante lune pâle, bondissant comme des alevins dorés dans un lac insondable et sinistre.

*



Nous sortons, avec Maria. Elle me montre une ville que je n’ai jamais vue. Au cul de cette même ville, j’entends le ressac. Derrière nous, toutes les rues, éparpillées comme des souvenirs – et les nuances de tristesse entre les murs blanchis.
La fumée finit par s’éteindre, mais pourtant j’entends toujours les flammes crépiter, palpiter, orgueilleuses, derniers cœurs de la nuit. J’avais oublié que les villes vomissaient des corps, toujours. Je les vois, dégurgités, collés comme des orteils. Verdis, dégueulasses, bientôt des moisissures. La ville aurait pu jouir autre part : c’est moche, et ça semble détruire le silence, cette liqueur sur le sable froid. Jamais vu personne éjaculer des croûtes sur un si beau parterre.
Je me lave les mains dans la mer. Elle est noire, doucereuse. Ses moues ombragées sur le bout de mes doigts… quel accord tacite j’ai avec elle !
Nous observons deux formes s’agiter, fiévreuses. Ce sont deux femmes. Lassées, sans vie, clignotantes, ampoules à peine éteintes qui rythment l’atmosphère. Par à-coups furtifs, puissants, les regards se croisent, s’emmêlent, comme deux chatons qui jouent. Leurs lèvres sont épaisses, d’un violet sombre, mystérieux, et leurs yeux grands ouverts, rouges au pourtour, sensibles au vent, à la pluie, à la lumière, à toutes les échardes. Les joues rondes, lisses comme au premier jour, et toujours ses lèvres pulpeuses, vulgaires : des lèvres de prostituée. Ce sont des prostituées, croirait-on, dans la nuit câline, invisible, et leurs corps prolongés en extase, jambes douces, blanches, cette peau immaculée, secrète. Leurs seins chantent doucement. Seulement, leurs tuniques sont en lambeaux, trouées, déchirées, voletant en pagaille, et la chair saillante, blessée, flambeau qui tend la main. La nuit devient mortelle. Coulée de cuivre dans la bouche. Etouffement. Respirations. Leurs regards sont si longs qu’on pourrait les lire des jours. Leurs regards sont si intenses qu’on pourrait les palper et devenir des loups.
Une minute blême. Je vois les deux visages glacés dans l’attente.
Nous nous en allons.
Plus loin sur la plage, une jeune femme gémit. Ses bras semblent s’émietter, brûlés à vif, recouverts de pustules. Ses joues sont creuses, si creuses que les muqueuses doivent se rencontrer au travers de l’émail des dents. Sinon, elle a la gueule bien faite, dirais-je, et peut-être même le sanglot du grandir encore en son travers. Quinze, seize ans, tout au plus. Des fesses bien fermes, assurément, comme peut le laisser deviner la façon dont sa tunique bleue se tend alors qu’elle est à genoux, la partie supérieure du corps repliée de façon à ce que la chevelure baigne dans le sable. Squelettique, tout de même. A l’instar des joues, toute la physionomie semble avoir été marquée par le jeûne : une pression de l’index et ses bras tomberaient, fébriles, tordus encore de peur. Je ne crois pas à cette supplication : où en est la quiétude ? Je ne crois pas à cette prière, comme ordonnée, comme publique : où en est la pudeur ? Arbre mort, tais-toi, je n’aime pas tes paradoxes.
Un écho s’entend au loin : c’est la complainte de la femme excisée.
Nous continuons notre chemin au bord de l’eau. La ville est toujours là, flambante, nouvelle Jérusalem. Quel banquet ! Quel festin ! Ces viscères déployées ! La mer s’ébroue gentiment, spasme docile. Encore un peu de temps, et nous la verrons grandir, échapper à la tutelle bienveillante des jours. Incapable de s’acclimater à la torpeur de la civilisation, elle se jettera violemment sur le rivage, comme suçant le poison d’une plaie d’enfance. Depuis longtemps déjà je rêve de ce mouvement brusque, inconsidéré, de la bête sauvage.
Au petit matin, les oiseaux passent, diaphanes, chrysanthèmes sans désir. Quel est ce splendide cadavre d’enfant qui vocifère ? Ah oui, c’est la petite, elle a dû crever. Mais enfin, pourquoi transperce-t-elle ainsi le monde mécanique ?
Le calme semble avoir été érigé en doctrine.

*



Maria me parla de lui comme on parle d’un cheval mort, gisant là, sur le bas-côté, le flanc étalé dans le noir de sa propre graisse, pathétique – et hennissant peut-être encore, comme semblent hennir les herbes sur lesquelles il s’écroule et par lesquelles il est envahi – et le monde, ah, le terrible monde physique, avale, avale lentement la pourriture de son cadavre, respire, respire profondément les exhalaisons de sa chair morte, se nourrit de sa peau de cheval qui s’offre, à la lune, au soleil, à tous les astres – éclat terrible du monde physique à l’intérieur duquel ou serait-ce par lequel ou serait-ce même en dehors ou toute autre position indescriptible dans la langue, enfin il nous laisse là, peut-être pleins, peut-être consistants, ou à l’inverse vidés, béants, des trous noirs constituant la matière et non des densités combles constituant la matière, et l’angoisse, et l’angoisse, et l’angoisse d’être et de se mouvoir sans attache ou trop ancré, que sais-je (qui sait ?), la peur organique, encore, la peur d’exister à la fois en tant que substance et en tant que pensée (en tant que comète, finalement, traversant les concavités et les tubercules de l’agonie, comète imbibée d’alcool, en l’occurrence, sans foi, si ce n’est la foi en l’enfer – ah, doux enfer, divine comédie comme gueulait Dante, et je passe, et je passe, comète, à travers tous les cercles, et je souffre, et je souffre, et là je regarde les étoiles du haut de mon belvédère, c’est-à-dire je te regarde dans les yeux, les pieds enroulés tout en bas, mais pas tout en bas de la terre tout de même, dans les tapis persans, et j’observe un scorpion ramper jusqu’à ma table – il veut se piquer lui-même, l’idiot, ou plutôt, non, le génie, le lâche, non, l’invincible !). Maria me parla de lui comme on parle d’un cheval mort, elle semble vouloir dire qu’il est sur le bas-côté, fatalement, irrévocablement, définitivement, englué dans sa chambre et dans la fin du soi, boule de chair et d’os et de sang qui roule à l’envers et en rond, qui roule sur elle-même, qui se roule sur elle, qui se roule, comme une cigarette, comme la tempête passant et repassant et s’éteignant pour reprendre plus fort encore au moment où les têtes émergent du sol protecteur, alors restons-y, hein, Malou, dans le sol, restons-y enroulés, des boules, seules, prostrées, qui bougent seulement pour creuser dans la glaise ; creuse avec tes mains, avec tes dents, avec tes yeux ! creuse et ne ressors plus jamais, reste loin de tout, sois égoïste et soûle, nous ne nous retrouverons pas, nous ne retrouverons personne, seuls avec notre malaise, notre oppression, l’oppression d’une existence sans but – mais qu’est-ce qui est but, qu’est-ce qui sert à quoi, qu’est-ce qui fait danser les mains des hommes sur les cœurs des souvenirs, hein, qu’est-ce qui est utile, quoi ? –, alors buvons ensemble, ou non, ne buvons plus, ne faisons pas d’enfants, surtout pas, sinon que seront-ils ? Des chèvres affamées puis des faims qui se prostituent, puis des riens en guise d’écailles, finalement le vide, que disais-je, le grand trou du cul, la poche anale qui s’ouvre, se ferme, déglutit pour dégurgiter chaque merde et chaque chien et chaque tourment, tourment du corps et tourment de l’âme, il n’y a plus d’enfants heureux, juste des produits inexistants, juste des préconçus à l’absolu, des prémisses et prétextes à l’infini, au mal-être qui ne peut être que péremptoire, et nous voilà langue sans goût, et nous voilà sexe sans peau, à vif dans le froid, et malgré la beauté, malgré les grands soirs où se révèle en peintures le piaillement des oiseaux, malgré ta bouche sur mon – mais il n’y a plus de peau ! juste du rouge saignant et saignant et saignant… alors oui, Maria me parla de lui comme on parle d’un cheval mort.

Où faisions-nous l’amour ? Je ne sais plus vraiment. Avec toi, je ne me souviens que des corps. Je me souviens d’une fois avec Maria, où nous étions entre les herbes folles, veloutées de terre, et les montagnes gémissaient au-dessus de la jungle, de nous. Voilà.

*


Maria sort de la chambre. Nous restons un moment assis tous les deux, face à face, sans se regarder, sans rien se dire. Entends-tu le bruit de ton horloge ? désiré-je lui demander. Le bruit de ton horloge, le bruit de l’univers ? Sommes-nous là après des années à ne rien se dire et pourtant l’un en face de l’autre justement parce que nous nous sommes trop vus, trop aimés peut-être, et que le passé pèse, comme le bruit de l’horloge, comme le bruit de l’univers ? Te rappelles-tu la maison au milieu de la jungle encore où nous faisions cuire des œufs à l’ombre de la tonnelle de bois ? Malou disait aimer le scintillement des feuilles pluvieuses sur les gouttes du soleil, toi tu souriais adossée à la baraque, nous regardant, ou regardant le vide, sans rien, sans joie je crois, mais avec douceur. Maria se lève tout à coup et m’invite à la suivre. Je crois bien qu’elle se dirige vers la chambre.

*



Le fleuve charriait énormément de boue. De la boue qui pue et colle comme de petites taches verdâtres constellées sur une grande toile, aurait dit Maria en train d'enlever ses lunettes et de s'essuyer les yeux en regardant le ciel.
Quand je dis le fleuve, Malou, je parle bien sûr de cette coalition de vagues opaques que l'on appelle errance. Il est étrange d'observer ces eaux, de les regarder se tordre, agitées et suffocantes, réaction observable chez l'animal lorsque la douleur saisit à la nuque. Au moment où les spasmes s'accélèrent, les deux embouchures se rejoignent, comme les deux extrémités d'une corde se rejoindraient, mais sans décrire de courbe, sans forcer la matière à produire un effort d'assouplissement ; les deux embouchures s'embrassent, collent leurs lèvres, décollent leurs lèvres, collent leurs lèvres... et ainsi de suite, comme deux parties distinctes et inhérentes qui veulent leur indépendance.
Dans la savante jungle, les choses perdent de leur couleur, de leur goût, les blessures ne sont pas les mêmes, et irrévocablement on les oublie un peu, les blessures. Toujours est-il que certains dédales ne perdent pas de leur saveur secrète ! Les regards se teintent d'intrigues quand je dis aimer la lumière de la mésaventure. Pourtant, quoi de plus agréable que de se laisser mourir en ignorant l'heure de la vie, de descendre lentement le fleuve sans longueur ?
J'ai vu quelques acteurs sommeiller dans leurs pirogues et n'ouvrir les yeux que pour fumer une cigarette ou se masturber un peu ; plus tard, les premiers symptômes se faisaient sentir : la bouche s'ouvrait très grand, les yeux voyaient dans le noir et les pirogues s'en allaient loin avec la douleur.
Maria et moi avons vécu de drôles de choses. Parfois, c'était l'ennui.
C'étaient des courses folles, aussi. J'aimais leur chant de baleine figée sur le tapis du vent, l'eczéma derrière les genoux, et toutes ces sensations insupportables. Dans la savante jungle, les pieds sont dans la neige et les rues arquées, gouttes de pluie à toutes les rafales. Les formes bossues bruissent l'amour mal fait, baissées dans l'ombre géométrique comme pour la boire. On en revient aux sens primitifs, aux saisons arbitraires, au pragmatique quotidien.
Pourtant, un homme accroche le regard. Toujours le même regard sur le même homme et au même moment (au matin, à huit heures, quand les nœuds n'ont pas fini de se dénouer et que le sourire paraît étrangement un sourire, le silence provoquant toute chose vivante) : il a des épines blanches au dos et aux côtes, et des étranges signes japonais gravés dans les joues. Le soir, cela recommence, des dégradés se font et créent un kaléidoscope hypnotique, saturé et énervant. Ensuite, dans le lit, au moment de la perte de conscience, je crois être plus conscient que jamais, les monstres sous mes fesses et maman absente ; ce n'est pas stable et je m'en plains, paradoxe car j'ai toujours voté pour moins de stabilité ; la colère et son écran doré surgissent, puis me ramènent au fleuve de leurs mains calleuses.
La savante jungle est moche, et Maria aussi. Une odeur les délave toutes deux : une odeur de jaune, incrustée, comme dans quelque entrepôt niché au-delà du temps.
Et les rues arquées sous le soleil malade ?

Les jours sont tristes et longs et fades et semblables aux nuits. Parfois, aux heures où le soleil crépite comme un dard sur ma peau gelée, j'affermis ma vision en plissant les paupières, et je défie l'attente du soir, ce long soir cruel avec sa faux de bronze, m'amenant dans un monde au-delà de toute terre, de toute saveur et de tout bruit. Seul le cor de ton souvenir sonne parfois à mes oreilles et me fait oublier quelques instants le désir du sommeil... et je ferme alors les yeux, inconsciemment, tout en pensant à toi.
Je crois perdre la tête. Je ne puis vraiment plus sortir, tout cela me fait trop peur. Par ma fenêtre, il y a maintenant des landes mortes à perte de vue. Ton souvenir m'empale toujours de ses lames torrides... je ne fais rien de mes journées à part manger du raisin et penser à toi.
Te rappelles-tu nos journées à la mer ? Les crabes aux pinces timides grimpaient sur nos fesses, et nous nous taisions, tranquilles, les pêcheurs pêchant, les rochers gueulant leurs pointes hérissées. Le vent transportait maintes épices, douces et acides, qui piquaient le nez, faisaient rougir les yeux, mais dont on ne voulait se défaire, car elles sentaient bon la chaleur, le pain perdu et le sable fin. Je me logeais, content, en boule, près de ta petite âme qui chantait tout bas, et tu t’étais glissée, tranquille, protégée et souriante, sous mon bras posé sur tes épaules bien faites. Parfois, alors que nous regardions les vieilles personnes lassées de la vie qui court pour n'arriver nulle part, tu me disais que rien ne nous séparerait de l'existence que nous menions. Tu m'embrassais, les yeux tantôt rieurs, tantôt timides, et les fossettes heureuses qui naissaient de tes joues étaient comme mille petits aiguillons de soleil n'atteignant que moi. Puis nous nous disions bonjour au déclin de la nuit passée à ne pas dormir.
Quand je m'étire, je rencontre le froid d'un huis clos, les serpents venimeux d'une cellule. Je rampe, je hurle sans voix car personne ne peut m'entendre. J'entrevois encore ton visage malicieux, beau et rond, que je croquais à pleines dents, et qui aujourd'hui m'est inaccessible, tout comme les cliniques vertueuses de la liberté et du dehors.
Il y a un petit nuage rose, un nid d'argent, refuge de tous les flambeaux de nos histoires mortes, s'éteignant comme le cri venant des lèvres et sur lesquelles un doigt se pose. Ma raison est furtive et ne se love plus nulle part, glacée et tremblante, fluide folie que l'on croit peinte en or et qui grimace aux beaux matins d'hiver, ces lisses et tendres visages d'enfants. Des alvéoles tendent des fils de la mort et la raison emmène ses lierres vers d'autres murs, moins ébranlés.


Je ne peux deviner Maria, ce qu’elle était. Avec toi, ça me semble plus simple. Mais peut-être est-ce l’alcool, encore… Je me délecte dans cette non-structure, flot qui donc ne s’avale pas, comme je ne peux me résoudre à avaler les souvenirs. Traumatismes, traumatismes, traumatismes, j’écris vos noms cent fois et en noir et en orange sur les murs d’une chambre que je ne connais pas. Je m’accroche à des dates, des mardis, des dimanches, des points de repère ou justement de perdition qui détonnent dans l’aridité de l’ennui. J’écris vos noms, je ne peux plus souffrir les photographies de mes tremblements, comme si on cherchait à rappeler ma folie, comme si on la demandait : vous vous tenez là, vous ne bougez pas, et vous vous agitez devant mon visage, vous alignez des mots, vous êtes incrustés dans mon quotidien ou même certains en partent mais toujours pour revenir, cruels, incandescents. Vous venez vers moi, vous me caressez, vous cherchez je ne sais quoi. C’est terrible de penser que tout se répercute à l’infini, et je te regarde comme on regarde la terre desséchée, je crois ne plus te plaire, je n’en sais rien, tout est connoté, bourré de passé et de scandales. La pièce est si lente, obscure, dans son déroulement circulaire, dans sa spirale. J’ai beau aller bien il y aura toujours cette sensation de vide et d’angoisse sous-jacente, qui demeure. Le temps est chiant, nuageux, lourd. Ça empeste la torpeur, ça déshydrate, ça pèse dans tout le corps, ça me donne même des sueurs froides, des tremblements.
C’est dur de se donner, d’accorder du temps aux choses. On aimerait rester là, ou autre part. Parfois, tout amène à la conclusion terrible qui condamne le monde, les autres, soi-même. Moi aussi, je refuse souvent la chaleur, les rires. Les fausses notes, les amours jaunes.


Il n’y a rien de plus sincère, de plus immaculé que le délire. Il renvoie à des choses enfouies et qui ressortent, à des monstres sans cohérence. Fuir la réalité palpable et, simultanément, s’enliser dans une autre réalité, plus pure, sans artifices et donc sans cohésion, sans rationalité. Le monde disparaît ou apparaît comme plus féroce.
J’ai toujours ce besoin de me rattacher à la conscience que je souffre. Tout devient et plus grand et plus beau et plus sensible !


Tu me fascines, tu me ressembles. Je m’imagine parfois une autre naissance pour devenir dans le passé quelqu’un d’autre que moi et pour ainsi te plaire. Qui aurais-je dû être ? Un corps loin, une voix moins présente, un pantalon plus serré, des cheveux moins frisés, une lumière plus grande et moins semblable à la tienne ? Que deviendrai-je dans le passé pour mourir la lèvre de ta névrose, toucher peut-être, t’entendre crier un nom. Je suis là avec mes habits sales et mes mains sales et ces fausses joies que ta versatilité me donne. Peut-être aurais-je dû être le chien. Le compagnon, la langue, le misérable, l’idiot, le gentil, le drôle, le pratique, celui qu’on trimballe et pour qui l’affection est semblable à l’affection qu’on porte aux objets. J’aurais été là à me taire, à te regarder. J’aurais été là, sans splendeur. Même moche. On s’habitue aux moches, on les aime bien, ils nous apitoient, on les pardonne. J’aurais été donc là sans crier ton sourire par ma bouche, ou à fermer les lèvres. Animal perdu dans ton ombre. Tu m’aurais embrassé sur le front, tu aurais séché tes larmes dans ma truffe, dans mon corps de bête, dans mon corps d’idiot. Oui, non, je n’aurais pas été un de ces beaux visages auxquels tu aspires, car tu les perds tous, eux aussi.

Mais allons plus loin dans ce qu’on voudrait oublier, Malou. J’ai connu Maria quand j’avais quinze ans, dans un de ces bars près de la frontière, je ne sais plus lequel. Si je parle aujourd'hui de beauté lunaire, ou insulaire - comme sont la sueur et peut-être le sentiment de vacuité qu'on trouve dans le sourire -, c'est que j'évoque son éloquence, sa façon nonchalante d'exprimer ce qui se tord au-dedans. J’étais le garçon timide et cette faiblesse constante que je me plais à écrire. Je trouve dans ces descriptions qui touchent le même de la peau une espèce de complaisance, d'affèterie, justement parce que je m'efforce de m'imprégner des choses qui me touchent, et je tombe alors dans ce que beaucoup appellent le cliché égotiste, dans le sens où je ne suis pas seul à récolter, à labourer, à tenter de saisir ce qui sûrement s'accroche à tout être humain – la torpeur invisible, les sécrétions d'une évidence innommable, d'une existence calquée sur le temps et la pensée du temps, c'est-à-dire non pas l'individu créé par la société, mais bien l'individuel saignement. Alors, déjà quand j'étais dans le recueillement qui engage la tristesse, dans ce carcan propice à une réflexion faussée, réflexion qui me prend encore aujourd'hui et sur laquelle je ne peux m'empêcher de chier, persuadé de son caractère fallacieux, elle était venue me voir. Les murs du bar étaient en bois et moi je buvais de la bière, de la bière forte et irlandaise, tandis que des mexicains sirotaient le mescal sur le reste du comptoir. J’explorais comme chaque fois à marée basse les frasques de la fin de l’enfance dans mon verre, je refusais d’aimer qui que ce fût comme on refuse l’amnésie du sommeil, je demeurais dans l’inertie du demi-jour dans lequel sont plongés les bars, je me plaisais à croire que je cherchais dans les gravats du monde les formes diaphanes de la vérité, et tout s’étirait, peu à peu, puis dans ce flou qui m’est resté je distinguais d’autres indistincts, d’autres cimes nacrées oublieuses de leurs corps, et l’esprit, taillé dans cette abstinence de rationnel, vomissait tous les paradis déserts et les propos dogmatiques du monde lucide, travaillait à l’inanité et à la sauvagerie de son corps, corps magique et corps que les ténèbres tirent par les talons vers l’arrière, et la chaleur l’enveloppe, le corps, devenu un livide roseau à la tige si tendre que la peur le ronge, le fait saliver des orteils à la racine du crâne, du nord jusqu’au sud, et les bras écartés font une croix corrompue, chavirée de l’est jusqu’à l’ouest ; les terres anciennes psalmodient les vieilles habitudes oubliées, recalées dans l’alcôve la plus profonde et la plus obscure, et palpitent, émettent de petits bruits secs et fréquents comme des promesses. A la tombée de la nuit, au moment où les ténèbres tirent les talons encore plus fort, les chiens glapissent, déchirant l’air aride et sinistre de leur mélancolie ; seulement alors, les feuilles des grands arbres se déploient en charognes, bruyantes par leur appel sur le sol qui boue, et les chiens, debout, immenses et hostiles, ombres excroissantes de la colline, se profilent sur la lune luisante, cette malade qui éclaire les plus affreux sépulcres. Et quand les phalanges éparses de la nuit sans contours battent en retraite, il y a les yeux de l’enfant qui s’ouvrent et regardent dehors ; ses pupilles fragiles et toutes brunies de rêves se recouvrent de blessures malingres, esquisses en désordre de cauchemars où coagulent les sévices d’un monde à l’agonie ; la cohorte des songes se retire alors, comme la mer se retirerait du sable fin pour le laisser calleux, amer et jonché d’algues dégoûtantes, et fait place à la cohorte violente des inquiétudes. Maria semblait avoir deviné tout ça immédiatement, en un seul regard. Je la découvrais mais elle ne semblait pas me découvrir. Son teint pâle était comme l'image trouble du souvenir, malgré moi ; son apparence filiforme, ses membres minces et tombant, paraissant liquéfiés, s'agitaient devant moi telles des révélations. Elle commença à parler. Des mots d'enfant dans une voix d'enfant, une voix encore plus juvénile peut-être que toutes les autres voix des gamins de mon âge. Elle me causait au départ très brièvement, des fulgurances étranges, automatiques aurait-on dit, alors que j'essayais de soulever, en vain, de dépasser, autrement dit comprendre, ce que l'animal criait dans mon corps, un cri à la fois inconnu et avec lequel j'entretenais une formidable connivence, comme Maria, justement, totalement étrangère, et pourtant liée à moi par une corde secrète, profonde, son regard et sa silhouette m'évoquant le translucide, la chaleur noire de quelque morceau de passé que je ne pouvais saisir. Dans son regard paraissait s’amorcer de façon sous-jacente la perception aiguë et immédiate de l’autre, celui qui pleure sans savoir pourquoi – celui qui rôde partout et dans les routes sinueuses ou les ruisseaux – souviens-toi des berges verdoyantes et de l’eau qui coulait comme un dragon tigré de gris et de reflets clairs, sa froide saveur pareille au goût de la mémoire prématurée, et toi toute expectative dans ta nudité liliale – pour découvrir au hasard dans ce qu’on pourrait appeler guerre toutes les choses qui amènent au renoncement : l’anxiété et ses jambes solennellement écartées, le malheur qui s’enlise et disparaît pour mieux crier bleu et justicier, le malheur, mais pourquoi le bonheur, pourquoi progresser et ne pas juste mourir entre les coteaux salubres du néant – ah l’enfer, Malou, l’enfer, l’enfer ! Nous glissons tous les uns sur les autres, à l'instar de déchets qui en rencontrent d'autres et s'en vont dans l'immense tuyau communautaire, en se bousculant, mais sans jamais se guérir de l'angoisse substantielle de vivre. Avec elle, ce fut tout de suite différent. Les autres glissaient apparemment comme sur un autre, mais moi non, je la regardais, l'écoutais. Elle avait un grand corps et un visage très jeune. Elle se découpait dans la clarté perverse du début d'après-midi, et je ne pouvais m'empêcher de sentir une inhérence, un lien de corrélation entre mes terreurs d'enfant – les seules terreurs véritables – , mes souvenirs et sa gueule, ses mots, tout ce qu'elle dégageait. Dans ces moments je ne comprenais rien, et je n'avais pas besoin de comprendre. Le sentiment remplaçait tout ce que ne pouvait générer la raison. C’était autrefois, quand la beauté ne voulait pas dire douleur consciente.

Ensuite, je te l’ai présentée, tu te souviens… nous avons parcouru les grandes plaines du Nord où les troncs des pins sont blessés, nous nous sommes embrassés tous trois pour la première fois dans le silence cérémoniel des grandes églises, nous avons dormi le long des grandes fosses dans lesquelles nous nous sommes vus naître – et mourir, sous le charme fragile de la terre, sous les vestiges et la charité des pierres, reniés, anges parias, chiens dont les babines moussent et dont les yeux tournent puis se consument, au-delà des prairies cristallines et de leurs myosotis, pendus les jambes à l’envers et le monde se meut alors à l’envers aussi, ou à l’endroit, c’est selon, et l’on creuse, l’on creuse, jusqu’à être dénudés pour de bon, et, ah, enfin, loin du tumulte, aucun sommeil ne sera plus extatique –, nous avons croisé et croisé des voyageurs – les femmes de Katmandu aux cils tout droits qui transportaient du bois mort et te ressemblaient, Malou, avec leurs sourires blancs comme le riz et leurs regards de côté, ou encore les moines, fabuleux moines venus des confins du monde nous expliquant les marées de soleil couchant sur leurs marécages jaunâtres, leurs baraques en pilotis s’avançant dans le gargouillement de leurs profondeurs opaques, enfin, les reflets dorés et brillants sur la morosité des mers les plus calmes et les plus laides du monde, cloaques où la vie végétale et animale se développe difforme, tas de rebuts, guenilles amputées de la sainte Terre et qui s’évadent encore plus loin avec les monceaux de bois flotté vers les ciels pourris et osseux et délavés, mais ces moines s’y plaisaient, trouvaient réconfort dans la solitude de ces lieux où abonde la poisse luxuriante –, et somme toute nous étions des voyageurs aussi, qui finirent par aspirer au repos. Je ressens encore la façon dont nous avons oublié les hommes errants et spectraux, pleins d’écornures, de brèches trop profondes ; nous les avons trop vus, les hommes, et leur éclat d’amour, crier avec leurs langues toutes tordues de honte ; nous avons vu les songes accrochés à leurs jambes, à leurs mains, à leurs ventres, à leurs oreilles, à leurs yeux ; nous avons vu la maladie ronfler au fond de leurs entrailles et les faire grelotter ; nous avons vu l'écharde dans leur dos trempé : elle est habile, elle veut vivre et ramper sous leurs peaux comme un ongle avalé, elle veut fumer leur angoisse pour la recracher grandie et encore plus lugubre ; nous avons vu les tragédies de nos âmes et les leurs qui déjà s'estompent. Nous avons passé le petit pont rouge qui allait vers la jungle, hein, Malou, là où la rivière entrelaçait ses ombres. Les aubépines n’avaient de fleurs blanches que de funestes dards. J'ai entendu le son du saxophone qui s'essouffle, coupé dans son rugissement mordoré (un brun triste qui suffoque mais ne veut pas mourir ; un doré qui monte aussi haut et vole aussi vite que les grands oiseaux aux plumes bleues), empli de lamentations et de spasmes fugaces voguant sur le bateau de la nuit, et qui contemple les yeux du frisson, les yeux de l'homme perdus comme des tombeaux dans un champ d'iris et de peurs, les yeux de l'existence qui s'amassent et déploient leurs cils noirs sur la mélodie affamée, languissante. J'étais alors en osmose avec les pertes de chacun, celles oubliées au détour de la route broussailleuse, celles échappées d'une poche en velours et venues s'étendre dans les grands champs fangeux. Des membres égratignés se traînaient sur le flanc de la montagne ; des pupilles silencieuses s'abreuvaient de la chaleur de l'angoisse ; des visages sans bouche n'arrêtaient pas de rire, gisant çà et là, en travers du sol, sculptures figées comme le cri indélébile du chat transpercé entre les deux yeux, ou comme la blessure délicate atteignant le cœur de l'inconnu. L'endroit où se rejoignaient mes lèvres fut alors coupé avec précision afin que les étoiles, dans le bois aux murmures où les corps meurtris rampent jusqu'au petit matin, s'éveillent à travers les arbres et glapissent la plus belle des douleurs : celle de la solitude, glissant sur les souhaits avec la facilité du remords. Nos folies cadenassées, nos cadavres étaient là. Les yeux gorgés d'encre et de passion, je pris le mien dans mes bras : il était léger comme le soleil d'une peur.

*



Maria m’emmène dans la chambre. C’est une chambre sans vie, et –

*


J'ai mille fois tenté de naître à nouveau, comme nous l'avons tous trois tenté mille fois ensemble, pour laisser derrière moi et dans une autre vie tout l'espoir que constitue inconsciemment le sourire d'un gosse pour justement ce même gosse souriant. J'ai rêvé cette nuit d'une nouvelle naissance. Regarde, Malou !
Je me dégage, je m’extirpe des mollesses qui me retenaient immergé sous la terre. Les plantes et les langues abandonnent l’emprise qu’elles avaient sur mon corps depuis des nuits. Elles décollent leurs bourgeons et leurs pétales un par un, elles laissent mes membres de paria ressusciter, elles se désarticulent dans un mouvement lent, uniforme. Je respire pour la première fois et mon ventre se délie en un sursaut. Les marques de ventouses laissées sur ma peau disparaissent peu à peu ; leurs brûlures, elles, restent, un temps. Les sphères de salive qui les entourent finissent aussi par rentrer dans le corps. Les plantes s’enfoncent sous la terre, les langues s’échappent en ondulant, et je reste là, sur les genoux, la peau nue et jaune. Je me sens lassé comme si le temps ne venait pas de naître. Je suis dans une pièce grise, froide, nue comme moi. J’ai encore de la terre dans les parties chaudes et humides du corps. Je contemple mes mains drôles. J’observe ma respiration et je ne comprends pas sa brutalité, ses à-coups violents et théâtraux. Ils remuent mon ventre, mon thorax, mon abdomen. Ceux-ci ne tombent pas, ne viennent pas gésir sur le sol. Je les sens si épanouis qu’ils en ont l’air malade. Je les attends étendus sur les carreaux glacés dans la convulsion de la piqûre, mais ils persistent à subir cette respiration si nouvelle, si étrange. Je sens mes intestins saigner à l’intérieur de moi et je les veux atrophiés. Mon ventre est gras, laid. Tout cela me semble trop net, trop éclairé. Je suis habitué aux profondeurs de la terre, aux tunnels labyrinthiques, aux sous-sols. Je me sens chez moi dans l’absence de mouvement, de bruit et de matière, dans les alvéoles étouffantes, dans les magmas sombres, dans les cocons calmes et chauds, dans les asiles où rien ne passe, ni le temps, ni la pensée du temps. J’aime le noir. Là, j’ai les yeux grands ouverts, j’ai conscience de mes yeux, j’ai conscience de mes mains, drôles, de mon ventre, laid, de mes jambes, étirées, de mon sexe, pendant. La sensualité n’existe plus. Je suis un être grossier dans un cosmos grossier, tout est douleur puisque tout se perçoit de façon abrupte. Un miroir se trouve là-bas, au fond de la pièce. Là-bas, c’est loin. Il faut se lever, marcher, actionner des mécanismes. Je ne connais que le poids de l’inconscient et du refoulé, mes seules amies sont les pulsions. Je me lève et je me sens vieux alors que je suis au monde depuis un instant. J’ai le visage plein de poussière et d’eczéma. Des points rouges qui suintent le parsèment. Je suis le christ de la fausse couche.
J'aplatis ma main sur mon visage. Du lard, des nerfs, des énormes morceaux de viande.
Tout ça s’entasse et pue et semble coller, cloaque rouge. Je me mets à avoir des hauts-le-cœur. Des tonnes et des tonnes de jambons qui saignent dans la crispation du sommeil. Des corps vulgaires et gros qui étouffent dans la chaleur putride de l’atmosphère.
Il y a dans la pièce des mouvements et des cris et des diphtongues pleines d’obscurité, mais je ne l’aime pas, celle-là, d’obscurité. Un buffet. Sur son bois sans vie, un cendrier et un buste grec. Ils coulent, ils transpirent, ils soupirent, ce sont des objets moraux, des objets inscrits dans l’espace des pleurs. Ils ont une vie, un passé, des sensations. Ils ont même de longs bras maigres et pâles qui s’étirent, se tordent, s’enroulent.
Un caveau où règne une lumière de mystère. On s’y plonge et on s’y perd, il y a moi plus jeune, il y a mon père plus vieux, il y a ma sœur qui accouche de ma mère. Sur une petite table qui ressemble à une table de boucher, c’est Maria qui se fait violer. La petite lumière les baigne et je suis un public conquis.
Je voudrais retourner dans le calme limpide des sous-sols. Je me lève de mon lit et déjà ton visage.

Aujourd’hui, je suis un monstre bleu. La folie n’est jamais douce, même le soir. Au contraire, elle renverse, remue, renvoie. Je suis à la fenêtre à aimer la pluie, sa tristesse, la lanterne idiote qui se tient là avec sa gueule blafarde et l’arbre aux membres fous qui se découpe dans sa lumière, comme la route elle aussi tachée de gouttes ensoleillées. Je t’écris, je n’en peux plus de communiquer par les mots tout ce que le silence dit déjà et en mieux, je suis pris par cette espèce de vertige, je dis des choses trop vraies, trop pures, je m’approche de plus en plus de tout ce qui écorche, je souffre des échos, des remontées, tout est fait de non-dits ou de trop-pleins, et je suis là dans cette atmosphère surnaturelle à causer depuis six heures déjà dans la nuit, tout se mêle et, bien sûr, je ne puis me résigner à toucher la chose, la seule, la craquelée, cette angoisse que nous avons en commun, ou, non, peut-être autre chose d’encore plus secret.

Nous nous sommes écrit des livres de peurs, ces mêmes peurs que nous avons reçues ensemble. Dans la langue pré-natale – celle qui explose, annonciatrice –, il y a le chagrin d'un poids lourd destiné à descendre, le poids du père, et celui de la mère, les poids de la culpabilité. Dans la sexualité embryonnaire, celle qui se nourrit de la sexualité parentale, il y a les mélanges antagonistes de deux humains qui ne faisaient plus l'amour. La langue pré-natale, c'est-à-dire ce que les cellules contiennent de prévisions, interagit avec le passé, fait réapparaître un caractère latent de sorte que les générations se transmettent la pensée, la réussite intellectuelle. Nous souffrons ainsi, accrochés au parterre mauve.

Les choses se confondent, il n’y a plus de barrière entre vérité et mensonge. C’est ainsi quand la torture atteint la blancheur des nerfs qui gigotent : on se demande, on ne croit plus en soi. Alors je suis toujours ce monstre bleu, produit du passé.

*



– et noire, très noire. Il a des cheveux longs et gris, un teint dont je ne puis dire selon le jeu des ombres s’il est halé ou cireux. Ses yeux sont comme enfoncés dans son crâne, semblent s’émietter au fur et à mesure qu’ils papillonnent, à l’instar de tout son corps flasque et long qui palpite, se craquèle. Il a effectivement l’air très malade. Je lui souris. Maria semble s’effacer, –

*



Je suis si loin de la vie que la pensée se rapproche. La douleur est une femme en train de rire. Je suis une femme en train de rire. Je pourrai vivre, je pourrai survivre des années encore, à rester là, dans les paupières. Je pourrai continuer à supporter tous les traumatismes qui viennent du fond des yeux. Je pourrai continuer à enlacer le noir intimiste dans l'attente d'un son. Je ne suis que paupières dans l'absence de pensée qui se désarticule. Ça y est, je pense, donc je suis perdu. De la même façon qu'il y a une rançon à la réussite, il y a une rançon à la pensée. Il ne faut jamais abandonner le primat de la candeur, lui seul protège contre ce qui fait naître la chambre vide. Dans la chambre vide, quand s'éveille le ronronnement malsain de la blessure, il y a un tentacule plein de poussière et de noir qui vous retient d'avancer en vous entraînant, en vous attirant vers le fond. Rien ne se passe si ce n'est la chaleur dans votre dos, la chaleur d'un souffle brûlant qui vous aspire – l'haleine de l'enfance. La douleur. Il vaut mieux évoquer tout ce qui échappe à la substance de la réflexion, sinon le monde est là, véritable, immaculé, et toute l'horreur se dessine alors, la perversion de votre mère, de votre père, de votre sœur, de vos amis, la perversion de ceux qui vous aiment, la perversion de vous-même et la perversion de votre propre souvenir. Tout est pâteux, tout est collant, tout se craquèle en malaises, sillons bleus. Vous êtes là, dans la pensée, vous êtes des paupières closes, vous contenez les larmes. Vous fumez cette cigarette de douleur et vous vous tordez dans la position fœtale qui rappelle aux premiers chuchotements du corps. Autour, les objets disent un silence, et vous dites silence au passé dans le nœud des membres, vous voulez fuir le cauchemar esquissé dans le fond de la chambre, vous sentez que vous ne contrôlez plus rien, vous vous prenez la tête entre les mains car elle veut glisser décapitée sur le sol ; vous ne criez pas. Tout remonte jusqu'à provoquer l'engourdissement propre à l'anxiété. Vous comprenez que l'extrême sensualité permet la perception de la laideur. Les chiens sont là, se penchent sur vous, boivent l'eau de vos organes. Tout à coup, une sensation de vertige, vous êtes dans une ville faite de ruines et de fantômes, vous tombez dans un vide en regardant vos mains desséchées, une lumière blanche aveugle les demi-morts. Vous abandonnez peu à peu les gisements, les éreintés, les refoulés, vous revenez dans la structure de l'insouciance, emportée comme viatique. Les visages cachent pour quelque temps leur respiration malsaine. L'angoisse devient sous-jacente, oubliée. Elle reviendra.
Nous souffrons ainsi, accrochés au parterre mauve.


Je m’arrête là d’écrire, Malou, je le crains. C’est trop tôt, bien trop tôt, mais les mots me pèsent, et l’alcool me ronge. Enfer !

*



comme pétrifiée à la vue d’un père et de son fils.

*


Je t'embrasse.

Par Lu-k
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 4 mai 2010 2 04 /05 /Mai /2010 19:22



Explique-moi pourquoi je me sens forcé de te vouvoyer comme on vouvoie un spectre... Mon amour, ma terreur, mon démon ! Pourquoi es-tu si sensuelle sans même exister devant moi ? Je repense aux douleurs solaires et à nos récréations dans le noir. Aux échos de ton bain, comme des lampions mous, et la façon dont je cachais consciemment une impudeur innocente. Je désire un peu de tout ce qui appartient à ton silence. Te rends-tu compte du pouvoir de ton corps ? Il pourrait faire pleurer les objets.

Nous allions à Oxaca par la période la plus noire de toutes les périodes que nous n'avions jamais connues. La nuit était épaisse et mes yeux cernés menaçaient de tout oublier. Les points de lumière humide vibraient sur la route avec une agressivité troublante. Les phares de ma vieille décapotable faisaient ressortir de la mélasse tout ce qu'il y avait d'étincelles sur la route. Il était trois heures du matin, et je crevais de fatigue, je pissais de l'épuisement par tous les orifices impurs de mon corps. Elle continuait de me griffer au visage, de me frapper avec toute la colère puérile dont elle était capable. Ses cheveux paraissaient comme des vagues fluorescentes dans le noir et se débattaient derrière son crâne, emportés par la puissance du vent. Elle ne me faisait pas vraiment mal, quoique ses ongles eussent laissé des traînées rouges sur mes joues et mon front, mais je conduisais avec peine à cause de ses mains qui s'ébrouaient furieusement devant mes yeux. Cela faisait une heure que nous roulions. Cela faisait une heure que je n'avais pas prononcé un mot. Je la laissais me frapper, crier, pleurer, je la laissais couler en fait de tout son long dans la moiteur de l'obscurité, je lui laissais le temps de ruisseler à loisir. Tour à tour elle plongeait la figure dans ses mains et sanglotait, m'insultait, me blâmait tout doucement, m'embrassait, s'accrochait à mon cou, me suppliait, m'arrachait la peau du visage, me parlait tendrement à l'oreille, ou hurlait de toutes ses forces des onomatopées barbares, comme une enfant. Parfois, elle devait même faire tout ça en même temps. Je roulais à toute vitesse et la bruine faisait crisser les pneus.
Je ne lui avais rien dit : où nous allions, pourquoi, elle ne savait rien. Cela faisait plus de six mois que les tensions se renforçaient entre nous. Depuis six mois, la maison était comme un étau, ou l'éponge trempée qui ne s'essore jamais. La crainte coulait des meubles à grands flots : de longs filets glaireux, gerbants comme la bave des escargots et collants comme les toiles arachnéennes. Les pires boyaux émergeaient des draps de notre lit : chaque soir je redoutais le moment où j'allais devoir m'y enfouir. Toute l'habitation avait pris l'aspect de notre relation, était devenue poisseuse, puante, liquéfiée, olivâtre et ténébreuse.

Nous étions arrivés au matin et le soleil glissait sur nos têtes avec poids. Elle dormait sur la banquette arrière. Je regardais ses paupières sur lesquelles reposaient ses grands cils noirs et je pensais l'aimer comme j'aimais autrefois notre amour tranquille. Il faisait déjà très chaud : il n'y a pas de repos dans les limbes du vide. La nuit, étouffante, le jour, étouffant. Les cactus suintaient, l'horizon troublé en bandes rasantes et jaunes substituait les larmes qui ne viendront jamais, à l'instar de mes cris silencieux devant remplacer ce que mon corps n'arrivait pas à cracher. Je ne pouvais m'empêcher de prêter à sa figure et au paysage désertés une valeur proleptique ; la maigreur et la sécheresse annonçaient une angoisse plus profonde encore, je le sentais.
Je la vis ouvrir lentement les yeux. Je respirai une bouffée lente pleine de rosée. Ah, ces pupilles marron, irrévocablement vilaines dans ce qu'elles ont de doux... notre dernière dispute avait été terrible. Les vêtements et les vases volaient à travers la maison. J'entends encore ton cri à la vue de mon nombril plein de moisissures. La charogne de mon corps, je te l'offre ! C'est la marque de ton mépris ! Je te laisse la graisse, la décomposition de mon sexe, la pourriture de mon sourire, je te laisse notre maison et mes amis crapauds avec leurs cous gonflés, honteux, pleins de protubérances. Garde-moi des lampadaires qu'on peut apercevoir par la fenêtre de notre chambre et dont tu trouves la lumière éclatante, ils s'élèvent vers le ciel pareils à ton orgueil, pareils à mon phallus triste. Voilà ce que j'aurais aimé lui dire, à ce moment-là, mais non, je suis resté figé, hébété. Les charpentes de la maison paraissaient se liquéfier et elle était l'angoisse personnifiée, elle me reprochait mon indifférence, mon manque d'attention, mes absences perpétuelles. Je ne lui répondais pas.

Elle n'a rien dit en se réveillant. Nous avons continué à rouler sans nous arrêter. Une heure, puis je l'ai regardée tendrement. Elle est revenue à l'avant de la voiture, elle m'a souris timidement. Elle était de nouveau ma déesse, assise en lotus sur mes cuisses, fumant sa cigarette. Ses cheveux semblaient rieurs, à présent, et se découpaient tels des algues dans la clarté grisâtre du matin.
- Où allons-nous, mon amour ?
- A Oxaca.
- Pourquoi ?
- J'ai des amis là-bas.
- Ah ? Et pourquoi est-ce qu'on est partis ?
Mes lèvres se sont rentrées dans ma bouche. Je l'ai encore regardée ; son visage a dessiné une pagaïe de refoulements et d'aversions. Je me suis dit : pourquoi sommes-nous ainsi ? Des injustices ambulantes, des écorchés. Nos âmes qui se décousent, qui se découvrent, deux linges blancs qui se salissent l'un l'autre. Oxaca était à plus de quatre cents kilomètres. Nous étions ensemble depuis plus de huit ans, Marie et moi. Il y avait quelque chose d'excessif dans notre relation, dans cette façon que l'on avait de s'effriter mutuellement : j'étais de la résine de cannabis, j'étais un afghan noir, dur, et Marie le briquet qui me flambait. Ses angoisses étaient persistantes, témoignaient d'une fragilité et d'une lucidité immenses. Un jour où elle était en ville, elle attendait que je vienne la chercher. Elle ne m'avait pas appelé, ni rien, mais était persuadée que j'allais venir, là, dans la minute. Evidemment, je ne suis pas venu. Je l'ai retrouvée aux alentours de minuit, dans le noir, sur la nationale, en train de marcher et de verser toute une mer de larmes. Elle a crié en me voyant, elle a crié de terreur comme si elle ne me reconnaissait pas. Quand je l'ai prise dans mes bras, quand j'ai serré ses épaules, sa taille, pris entre mes paumes ses joues inondées, tout son corps frêle tremblait, s'agitait, suffoquait d'une quelconque douleur enfouie, une de ces douleurs puissantes qui viennent de l'au-delà. Nous avons marché dans le noir, elle s'est calmée tout doucement. Elle m'a dit s'être rappelée avoir attendu sa mère à la sortie de l'école, un jour, et celle-ci n'était pas venue à l'heure, elle l'avait oubliée. Elle m'a dit s'être rappelée ça tellement fort que des voix bougeaient dans sa tête, glissaient partout autour d'elle, puis des visages, beaucoup de visages, des visages qui l'observaient, des visages étranges. Elle s'est sentie terriblement seule, seule au monde, si seule qu'elle croyait que je l'avais abandonnée comme tout le monde l'avait abandonnée. Elle m'expliqua avoir toujours été seule, aussi loin qu'elle se souvienne. Parfois, dans ces moments-là où elle perdait tout contrôle, où elle me semblait en proie à toutes les pathologies issues de l'enfance, à tous les traits autistiques émergés du divorce, je ne savais plus me contrôler, je me mettais à gueuler, à devenir violent, je la traitais de malade, pour la faire réagir, mais aussi parce que je croyais réellement qu'elle était cliniquement traumatisée. Marie était faite de traumatismes, tout était prétexte aux traumatismes, ils se glissaient partout, une chose en remuait une autre, et c'était tout un tourbillon psychique de carences, d'images qui remontaient. Nous parlons de blessures alors tordons-nous dans le vent des feuilles de l'enfance comme l'euphorie est une douleur construite sur des manques ! J'ai dit je me replie, viens avec moi et on sera deux idiots devant l'écran du souvenir ! J'ai dit je crache je sue je spasmes je n'oublie rien, mangeons les autres ! Viens avec moi ! On pourra s'embrasser et déchirer tout ce qui nous sort du ventre, colmater nos orifices en trop pour que le corps arrête de vomir le tombeau de la cellule familiale ! Parfois, je la frappais, elle était dans mes bras et ça pleuvait, ça rouait, ça faisait mal, dans mes bras elle était l'orfèvre de la confrontation, le cochon pendu et qui halète. Je te masturbe, j'entre en toi avec une violence inouïe, tu veux t'arracher de ces mains, de ces premières mains à l'odeur que tu devrais aimer. Combien de fois avons-nous fait l'amour si brutalement que nos bouches tentaculées avaient la noirceur de la colère et l'odeur du genièvre renversé sur le tapis ?

Ma cigarette était craquelée à l'instar de mes lèvres sèches et du paysage toujours aussi désertique. Des étendues de sable blanc et la sauvagerie dissonante de ma voiture cuivrée avec son moteur qui palpitait et les Doors qui déchiraient tout un pan du monde, When the music's over, l'orgue scintille, aigle de faïence plus courbé dans les aigus que n'importe quel castré. Je voyais tout près la route bordée de champs de cotons, et j'avais terriblement faim. Sa taille mince fit un demi-tour, et sa petite joue ronde se colla à la mienne. Horreur à la mesure de l'infini.
Je m'arrêtai pour prendre de l'essence. Les premiers signes de civilisation commençaient à se faire sentir.
- Quand nous arrêtons-nous ? J'ai terriblement faim, me dit-elle !
- Bientôt, chérie.
Je l'appelais ainsi parce que j'étais programmé à être gentil. Ça lui faisait terriblement plaisir : elle était à présent couchée de tout son long sur la banquette arrière, étirait ses bras, fermait les yeux et souriait. Je savais qu'elle se sentait très désirable. Le quotidien happe, filtre comme une passoire, ne laisse que des petits bouts, ceux jugés meilleurs, ceux jugés rationnels. Elle aimait l'orchestre amoureux, je le savais, les cadeaux pour les anniversaires, les mots gentils. Moi, je détestais les anniversaires. Mais les attentions rassurent, dictent une existence rythmée de façon régulière, des prisons auxquelles s'attache l'être angoissé. Je ne pouvais pas lui reprocher.
Tout ce qui se rattachait à Marie était un véritable séisme du cœur. Elle m'avait tout dit, de sa petite enfance battue par les vents mauvais, jusqu'à ses nuits adultes et solitaires où elle criait d'envie de s'enfoncer plus bas. Ses crises de larmes subites la perdaient, c'étaient pour elle des lames glacées qu'on passe sur la joue, des rongeurs frôlant des occidents envolés à l'ombre de ses désirs... et elle crachait ses doutes parce que c'était plus simple, comme aujourd'hui. Marie, Marie, Marie, quand aurais-tu cessé d'être une enfant ? Ta vie était un talisman de bohèmes sans fin où s'alignaient les pertes.
Elle attendait que je la baise, je le savais. Je roulais jusqu'à deux cents mètres plus loin et garais la voiture derrière un cactus gigantesque. Elles commençait à faire glisser lentement ses bas le long de ses jambes, en me regardant et en se mordant les lèvres. Je ne comprenais pas cette comédie, mais j'avais envie d'elle. Parfois, je me demandais si je ne restais pas avec elle que pour le sexe. Bien des fois j'avais essayé de me séparer d'elle. Notre relation était tellement complexe, sous-tendue par des éléments si blessés, que je m'épuisais de plus en plus. Je ne savais pas où me situer, et parfois j'étais sûr de ne pas l'aimer. Je la voyais le matin, et je la trouvais laide, elle me dégoûtait. Elle me semblait idiote. D'autres fois, elle demeurait la plus belle des femmes, et la plus intelligente. Mes sentiments dérivaient, s'alternaient, et j'avais la sensation que nous nous détruisions mutuellement, que nous perdions des années de notre vie à nous accrocher ainsi. Chaque miette du soi se perdait pour aller s'enfouir dans l'autre. Et malgré tout, je n'arrivais pas à la quitter, je n'arrivais pas à m'y résigner. Peut-être était-ce de la peur ? de la lâcheté ? peut-être étais-je encore trop attaché à elle, trop amoureux ? Je ne savais pas. Je compare notre relation à une spirale infernale.
Je me mis nu. Je regardai son bas-ventre bombé, ses jambes pâles et ses côtes qui émergeaient dans la courbure du dos. Ses seins se gonflaient dans la chaleur torride. Trois gros oiseaux au bec jaune s'étaient posés sur le cactus et semblaient nous observer. Je pressentais la même faiblesse, le même malheur que d'habitude. Versatile morceau de chair, je la pris dans mes bras ; douce et placide, elle se répandait ; je l'enveloppai de mes mains minces pour que s'exile sa torpeur. De sa moiteur miroitait tout un nid de terreurs, mais je la caressai, je la pénétrai passionnément, ses membres rampaient, spectres dégarnis et mouillés contre ma peau dingue ; ronde et gracile comme le vent, elle m'arrachait, elle m'échappait ! Je ne voyais rien pour la sortir de sa démence, de son supplice, je ne m'apercevais qu'en complice de sa folie, de son martyre. Ses yeux étaient clos, le soleil flamboyait autour, je l'emmenais se balancer dans la douce nuit rieuse. C'était une angoisse hululée qui ricoche. La déferlante, l'oriflamme, s'abîmait dans une crevasse d'éclipses et de déroutes. Je la laissais valser derrière les dunes de son inconscience. Elle criait, elle s'égarait. Qu'importe ! Surveillant son ombre qui tremblait et s'arc-boutait, j'émoussais le désir de son cul vagabond.

Une nouvelle fois, je n'étais pas arrivé à éjaculer. Depuis deux semaines, l'orgasme ne venait pas. Rien à faire. Les fellations de Marie s'éternisaient, devenaient malsaines, sinistres.
- Mon chéri, ce n'est pas grave, vraiment, ça n'a aucune importance... ça ne signifie rien.
Ces mots-là et sa main sur mon torse ne me rassuraient pas du tout. D'ailleurs, je n'avais pas besoin d'être rassuré. Je savais très bien que cela, au contraire, signifiait tout.

Je fis une sieste sur la banquette arrière. La chaleur me transporta dans un rêve étrange. Chaviré, céleste, dans une mare silencieuse où se gondolaient les sens, je percevais au loin des crinières de cristal. Il y avait Marie. Sa peau, trouée de sphères étroites, palpitait doucement dans des coquilles brûlées ; il y avait l'écran noir qui avait faim et qui rampait religieusement sur la plage déserte. Les jeunes cuisses de Marie s'ouvraient, béantes, longs rictus malades qui essorent la fatigue. Elle faisait germer l'amertume à coups de lampées sensorielles, elle ressemblait à une humide photographie entrecoupée de souffles. Un cri de soleil ricocha contre les ornements de l'ombre : c'était le glapissement de grâce du bâtard, c'était moi, enfant, tombé sur le genou. J'étais tributaire de demain. Nous fermions les paupières et brûlions ainsi les lendemains ; la mémoire était malmenée par les bruits du soir ; des êtres sans souvenirs regardaient les couleurs, achetaient la beauté ; des crânes, ceux de ma mère et de mon père, je crois, étaient abrupts comme des falaises en pics. Les désirs étaient écartelés telles les jambes lisses et complices de l'espoir. Nous entrâmes dans une chambre chaude et rose, comme allumée par l'aigreur, et au sol semblait se dérouler le sacre de la mélancolie. A ce moment-là, Marie était nue, et n'avait plus qu'un œil, qu'un bras, qu'un sein, et qu'une jambe. Elle me dit : "Ceux qui agonisent s'allument comme des anges condamnés, les arbres dialoguent sur le roux de la toile trébuchante et damnée." Elle s'arrêta un moment, puis se mit à hurler : "Je veux de l'herbe sous le tombeau de ma peau terreuse ! Je veux des glaires sous le tombeau de mes rêves fades !" Les secondes crépitaient autour d'elle, et moi je mourais de peur. Elle sourit puis me dit : "Je ne veux que ton sexe qui brille alentour".

Nous arrivâmes dans un village étrange. Rouler m'épuisait, mais je voulais arriver à Oxaca. Quelque chose me poussait à partir loin de la maison, du champ de bataille, et je ne connaissais rien après Oxaca. Les maisons étaient toutes resserrées et construites en bois, les rues incroyablement vides, poussiéreuses, comme abandonnées. J'avais l'impression que l'on nous observait. C'était un endroit vraiment sinistre, isolé, sans compter que le ciel s'étirait toujours de façon étrangement métallique, comme artificiel et souillé de sanglots. Une petite brise faisait s'envoler quelques papiers, quelques canettes, et du sable d'un jaune foncé - la même couleur que la pisse à travers une bouteille salie. Un landau était seul au milieu de la rue. Des maisons émergeait un silence confondant, presque palpable. Il semblait si profond, ce silence, qu'il ne pouvait être que fabriqué.
- Allons-nous-en, me dit Marie ! J'aime pas cet endroit, il n'y a personne.
Je garais la voiture.
- Non. Il faut qu'on achète à bouffer.
Un vieil homme sortit de nulle part. Je lui demandai s'il n'y avait pas une épicerie ou quelque chose du genre dans le village. Ses yeux étaient incroyablement cernés, ses bras pendaient derrière son dos, inutiles, comme des bites épuisées. Son ventre saillait comme une grosse verrue. Il s'approcha de moi très près et me dit avec un accent étrange :
- Il n'y a rien qui vous intéresse, ici. Des petites filles n'arrêtent pas de crier. Vous voyez ce landau ? Celui-là date d'aujourd'hui. Les mères se risquent dehors. Il ne se passe rien. Tout à coup, leur enfant pleure. Elles essaient de l'arrêter, mais rien à faire, il continue de geindre, de gueuler, de pleurer. Il devient rouge, il semble vraiment mal, et ses pleurs ne cessent pas. Cela dure des heures. Tout le monde est à la fenêtre et regarde. Tout à coup, le bébé s'arrête, et de ses oreilles sortent du sang. Il y a un filet de sang qui coule par ses oreilles. Alors, les mères - elles font toutes pareil -se mettent à crier, elles prennent peur, et s'enfuient en laissant le landau au milieu de la rue. Voyez.
Il me fit un signe pour que je le suive. Nous nous approchâmes du landau. Dedans, il y avait un nourrisson à la peau foncée. Son front semblait en papier. Tout son petit corps paraissait desséché. Je détournai les yeux.
- Voyez. Vous n'avez donc rien à faire ici, vous ne trouverez rien, continua-t-il en élevant les bras vers le ciel. Dites au moins que les tambours jouent vite. Vous reviendrez quand tout aura coulé en dehors de vous et que cela sera devenu insupportable !
Je haussai les sourcils.
- Comment ça ?
- Un gospel rallume toujours la vigueur des oublis, un gospel rallume toujours la froideur de la sève. Puis les aiguilles d'amande s'accélèrent. Les armes s'enivrent d'encres drues et crispées, courantes déclinaisons échappées à la vie. Dites au moins que les tambours jouent vite pour qu'empirent les bleus sillons de nos sabots !
Bien sûr, je me dis qu'il était totalement fou. Je courus retrouver Marie, qui était restée en retrait, sans quitter le vieil homme des yeux. Nous montâmes dans la voiture et je démarrai le plus vite possible. Nous n'avions donc rien à manger.

Le jour suivant, Marie nous fit une crise. Tout à coup, elle ordonna que j'arrête la voiture. Je ne comprenais pas. Au bout d'une heure, je réussis à la calmer. Il nous restait de l'eau. Nous crevions de faim.
Je roulais, je vivais la route, je souffrais la route. A ce moment-là, je crois que Marie et moi, nous aurions tout donné pour quelque chose à manger, n'importe quoi. Elle commençait à me reprocher cette situation, et quelque part elle n'avait pas tort. Je gardais un calme à toute épreuve. J'étais en fait totalement impassible, quoi qu'elle me dise. Manière de fuir, évidemment. Tout le jour, j'étais au volant, et elle dormait sur la banquette arrière. La nuit, nous baisions. Mais je n'arrivais toujours pas à jouir. J'avais tout le temps disponible pour réfléchir à notre situation. Je regardais la route défiler, le béton luire, parfois flamboyant, morne, sec, humide. Le désert rocailleux persistait, orangé, méphitique, et parfois je délirais complètement, la fumée de nos cigarettes me piquait les yeux, le soleil troublait tout alentour, Marie parlait de tout et de rien, m'embrassait dans le cou. Je repensai encore à une fois où nous nous étions engueulés. Enfoirées d'engueulades. Il y en a eu tellement. Nous étions des récifs naufragés dans une mer de miroirs. Ah, Marie... tes jambes que tu élançais, déroutée, sur mes routes perdues comme les tiennes, mais que tu croyais solides et sûres. Non, je n'étais pas pragmatique, je n'étais pas la rigueur à laquelle tu devais t'accrocher, je n'étais pas la quille qui jamais ne tombe. J'étais un écorché, comme toi, j'avais la peau sensible et immature. Les froids qui t'embrasaient à chaque mot, à chaque déraison, tous ces maux qui raisonnaient comme des martyrs dans une prison de regards, ta peur lucide et folle des luttes solitaires, des carcans qui crissaient sur les rigoles d'absence... je les connaissais aussi. Tu étais la victime de tas de fêlures, et je n'avais pas d'alibi ; je ne pouvais juste pas me séparer de toi. Au début, j'étais bien cette poutre de marbre où tes bras savonneux s'adossaient sans glisser, mais j'étais toi, ensuite, avec tes angoisses, tes langueurs bâties sur des souvenirs qui sans arrêt reparaissent. Il y avait l'éclat de la sève pris dans un bourdonnement, les oreilles en partance vers d'autres trous à rats, le dégradé de ta bouche, sang-noir noir-sang, sur mon torse ahuri. Accrochons-nous comme des ronces puisque les égouts sont remplis de sourires, puisque l'ennui m'exécute. Accrochons-nous comme des ronces puisque les égouts sont remplis de sourires. Des yeux décalés, mon crâne à l'amont de ma tête, ma tête à l'aval de mon cœur. Tes ongles comme des promesses de cadavre. Mes paroles bénignes qui ne touchaient que moi, ta thérapie ratée puisque le fleuve emportait les morts comme s'ils étaient rescapés d'un monde malade. Les bons moments ? Ah ! De grands palais de sable balayés par les vents ! J'ai la mémoire qui flanche, héritière de rien. Peut-être aurai-je plus tard tes chairs sous mes doigts comme des hologrammes, des pièces détachées qui me reviennent sans joie, pour le simple plaisir du je me souviens. De vivaces flambeaux qui marchaient, radieux, vers la neige épandue où se dressait le grand arbre des tombeaux. Des acrobates pétillaient sur une page vide. C'étaient nous, Marie ! Nous menions cette danse folle, mes larmes s'agenouillaient tranquillement là où elles ne me concernaient pas ; j'étais l'incendie, le devenir impossible ! Inspire-moi, expire-moi. Le poison et l'orage étaient dans mes mains, ma douce et fragile schizophrène. Tu voyais bien que tu étais ma perte, le poison et l'orage étaient dans mes mains, et que j'étais la tienne. Convulse, étrangle-toi, crache ta glotte à grands coups de hoquets entrecoupés de pleurs, prenons nos anxiolytiques comme des drogues, saisissons le monde comme une illusion. Il y avait le point de gravité, l'essence même de l'équilibre : toi moi toi moi, tout a bouillonné trop longtemps et trop fort sans que nous prenions soin d'arrêter de caresser l'autre, croyant tout résoudre avec nos soies aiguisées comme des surins. Les brouillards n'auraient jamais décliné jamais puisque nous les entretenions avec appétit ; j'étais désabusé comme une ligne tracée sans règle et fatiguée de trembler, tu comprends, comme la petite feuille grelottante sous le poids du vent. Je continuais donc à mettre des arêtes dans ta petite trachée qui suffoque, à lancer des cadavres pour qu'ils dérivent vers l'été, à bloquer l'ascenseur, à faire passer des scandales pour des vérités, puisque l'hypocrisie est universelle, et puisque notre maladie était un fléau qui ne se résolvait que par la mort.

Comment échapper à la sexualité ? Elle nous aide à vérifier l'inaperçu, les non-dits. Dans le sexe de Marie, j'ai retrouvé toute son enfance, et nos enfances se sont mêlées. Il y a, dans ce qu'on se plaît à appeler le noir, une sexualité paradoxale, à la fois touchante et froide, bienveillante et visqueuse. Les corps sont lourds, pareils à des guerres inachevées. Il y a une main qui se meut en dormant, pendue à l'humidité de la mort, infectée et comme grouillant dans l'intimité fantomatique. Je sens la bataille sensuelle courbée dans mon bas-ventre ; l'information narrative est déjà présente dans l'afflux que supporte mon gland ; les formes emmêlées comme des sons, les ombres ayant l'odeur du macadam brûlé, ce qu'on devine au travers de la logorrhée indéfinie du temps, tout cela annonce la chair coincée au-dedans de la chair. Je comprends la rousseur des cheveux comme un prolongement de la blessure cachée, celle que je cherche désespérément avec mes ongles et mes dents à l'intérieur même du nombril. Je comprends la saveur du cul comme une explosion subite érigée en doctrine : refuser l'institut de la décence, de la modestie, éviter l'ablation des dernières parties du corps, conserver tout ce qui pue. Je ne suis pas un animal lové dans ce que le monde a tracé de meilleur.
Comment triturer les lardons des cuisses jusqu'à dénicher l'excroissance ? L'excroissance, c'est un père qui porte son enfant sur les épaules. Je voulais aller au-delà parce que mon plaisir avait mal, et mon plaisir avait mal parce qu'il allait loin dans le tuyau qui contenait la vérité traumatisante de l'autre.

J'arrêtai de rouler aux alentours de neuf heures du matin. Les Doors passaient en boucle. Je me retournai, allai embrasser Marie. Marie était morte.
Je continuais de rouler. Je ne pleurais pas. J'avais arrêté la musique. Je divaguais complètement, et je crevais toujours de faim. Je vis un bras de mer sur le côté de la route. Je m'assis dans le sable, puis m'allongeai. Tout tournoyait autour de moi. De grands aigles me contemplaient. J'étais perdu dans un palais d'encre et de brouillard. J'avais deux masures tapissées entre les deux saillies du cœur : celle de Marie, et celle de ma mère, qui me revenait. Toutes les deux mortes. Les ailes susurraient de petits mots, lovés comme des crânes sous une aisselle rieuse. J'enfouissais ma tête sous leurs grandes ailes, j'éclatais de rire, je regardais la mer. Je voyais le ciel ocre qui dépliait ses crachoirs : perles de lait pâteuses comme l'amande, stridentes lamelles de détresse au-dessus de ma tête. Les balles faisaient des lézardes, des vides entiers, des césures si pleines de sourires pétrifiés que la mort chantonnait. L'ode à la plaie s'ébauchait lentement, si rousse et si profonde que des bateaux s'y perdaient, si rousse et si profonde que des doigts pleins d'espoir s'y entaillaient sans comprendre, si rousse et si profonde que de grosses femmes noires aux paumes remplies d'or s'y élançaient sans remords, enceintes de malheurs et de rires sans écho, cognées et re-cognées contre les flancs délavés et osseux du désenchantement.
Les susurrements des aigles continuaient, se brisaient et s'entrelaçaient.
Les cigarettes s'agitaient comme tant de retours qui fumaient à l'infini. Les doux et subtils pas de Marie crissaient. C'était le désordre de l'âme qui agitait sa faux ; le sable s'envolait, se dispersait encore. Mille actes échoués sur les rivages de la défaite !
Et puis, il y a eu le petit homme qui suintait le bleu, qui suait comme un loup blessé hurlant dans les bois. Il me disait d'aller jouer avec les restes de moi-même, de lorgner l'hémorragie d'un oeil malin et cruel comme si mes pupilles aspiraient tout le sang ; il me disait de combattre, en soldat solitaire, là où les crinières ploient comme des tiges de roseau. Il me disait d'appeler ma femme, ce regret gisant dans une poussière d'étoiles grises et corrosives, lacet affolé qui relie la convoitise aux souvenirs. Puis il me disait d'aller voir du côté des deux maisons, à cinq cent mètres sur ma droite, derrière les rochers. Je crois que je m'y suis traîné avec douleur.


Je me réveillai avec une douleur dans le côté droit du ventre. Je saignais, et j'avais des bandages. Je ne me rappelai presque rien. Là, en me réveillant, je pleurai pour la première fois. Marie, ma douce Marie... avais-je trop exigé de toi ? Je me levai du lit sur lequel j'avais été installé. J'ignorais où je me trouvais, mais une porte était ouverte et menait dehors. Il faisait frais, c'était une petit cour fermée avec une fontaine, un banc, de l'herbe. Caresses veules, papillons dans la nuit d'octobre. Des hallalis résonnaient comme des carillons d'or, des sycomores ployaient sous les sons abusifs de mes pleurs, et je m'étendais, et je ne brillais pas, j'étais un pistolet sans balles qui incantait des gestes fous. J'étais un cierge éteint qui s'agitait dans l'air, qui criait famine, qui demandait l'aumône, puisque Marie ne voulait plus me rallumer. Elle m'avait soufflé dessus, violemment. Marie, tu as eu ces soubresauts synonymes de défaite, et tu as joué la dernière carte, celle de la traîtrise camouflée derrière un retour confondant. J'ai vu les cadavres écarquiller leurs paupières mortes pour me regarder les rejoindre. Tu as chevauché mes œuvres entrelacées comme des pertes, et c'est moi qui ai convulsé, c'est moi qui ai hoqueté comme un monstre de lave crucifié aux poignets tandis que ses jambes battent l'air. Cheveux d'effroi dressés sur ta tête en un dernier spasme : c'est le son de l'alcool qui agonise comme la lumière d'une bougie. Je dévisageais le pourpre de tes yeux, chien de faïence, et tu avalais lentement ta salive pour bien me prouver que tu ne hoquetais plus, et que le sang que tu m'as fait cracher se répandait à tes pieds tel un triomphe d'amour.

Réveil sans fin de l'écorce ; les morceaux d'absence grincent sur les cils de la déception. Mourez comme des chèvres, vous allaitez le mal, mourez comme des chagrins qui empestent la bruine.

Je m'étais endormi sur le banc. Je sentais mon corps se détacher. Marie, ma mère, se tenaient en face de moi, mais je n'arrivais à me souvenir de rien, si ce ne sont leurs visages, ultimes buées sur la vitre du grand fourneau. La faim grimpait dans tous les recoins de ma chair et retentissait comme un gong, comme des appels à l'aide.
Dans ma conscience qui tremblait, je perçus un visage, une voix de femme, je vis quelqu'un s'approcher de moi. J'étais toujours assis sur le banc, la tête tombant en arrière, la bouche ouverte, les yeux hallucinés ou papillonnant.
On me versait de l'eau sur la tête, on me faisait boire, aussi. On me proposa des biscuits. Au début, j'avais un peu de mal à avaler, mais la voix continuait de me rassurer. Mes sens retrouvaient peu à peu leurs fonctions, je recommençais à percevoir les choses de façon cohérente. On me recoucha sur le lit.
De nouveau réveillé, je me trouvais dans un autre endroit, mais toujours allongé. Je me sentais mieux. Je sortis de la petite chambre dans laquelle on m'avait installé par la seule porte qui se présentait à moi. Elle menait dehors. Il y avait un jardin, encore, plus grand que la dernière fois, un saule pleureur, de la neige. Il faisait nuit, la lune était pleine, je n'avais pas froid du tout. Des feuilles mortes gisaient partout sur l'herbe tondue et je vis une grande piscine, à l'eau bleue et claire, mais sur laquelle flottaient des branches, des plantes séchées. Sur le plongeoir se trouvait l'être le plus étrange qu'il m'ait jamais été donné de voir. Une femme aux cheveux longs, gras, emmêlés, se tenait debout. Son visage était caché par l'abondance de ses mèches qui paraissaient gonfler. Sa tenue était des plus singulières : elle portait des sous-vêtements étranges, blancs, en fourrure, et de nombreuses autres parures, toutes plus extravagantes les unes que les autres, des bouts de tissu écorchés, de toutes les couleurs, du gris en passant par le vert et jusqu'au rouge, faits de longues plumes, de fourrures, et qui lui couvraient les épaules, les côtes et le haut du ventre. Les jambes étaient dénudées, mis à part des genouillères faites elles aussi de plumes, des bandages mal collés aux tibias et de petites chaussures blanches, des sortes de baskets, qui semblaient sales, barbouillées de peinture. Tout son accoutrement était d'ailleurs en fait assez repoussant parce qu'il paraissait dégoûtant ; la moitié de ses fringues étaient en lambeaux, des morceaux de papiers s'accrochaient à même la peau, collés ; mais les plumes et les fourrures par-dessus tout causaient l'effroi, sans compter les espèces de dessins qu'elle avait sur les jambes et aux creux des mains, des signes bizarres marqués en noir, des yeux, des orbites malades, des arabesques... de plus, elle dansait de manière inquiétante, ses bras et son buste se tordaient dans tous les sens, comme possédés. Elle chantait en même temps une chanson rythmée faite de sons gutturaux et de hurlements aigus, comme si elle se livrait à un rite incantatoire, à une chorégraphie malsaine, délirante. Elle ressemblait à quelque vaudou, ou à quelque chaman en transe. Ses mains faisaient des cercles dans l'air, et tous ses habits bougeaient comme elle, fous, déments. Tout à coup, je vis son visage ; elle était très jeune, pas plus de vingt ou vingt-cinq ans, de la peinture blanche ornait son front, ses paupières et les arêtes de son nez ; ses lèvres étaient gercées, fragiles, et ses yeux d'un bleu fantastiquement pur. Sa danse, son chant, continuaient toujours : elle s'accroupissait, tendait une de ses plumes au bout de son bras et la regardait, fascinée, ou se penchait subitement au-dessus de l'eau. Cette vision m'aurait paru moins étrange si cela avait été une femme d'un certain âge et si véritablement tout son attirail paraissait réuni sous une même volonté ostentatoire... j'aurais alors pensé à une vieille sorcière vivant en solitaire, ou à la doyenne d'une secte, n'importe quoi. Mais là, certains accessoires de son accoutrement contrastaient clairement avec les autres, comme ces chaussures semblables à des chaussures que portent les adolescentes au lycée. De cette confrontation naissaient de véritables relents pourris, dépravés, morbides, malveillants. Tout à coup, son chant s'amplifia, sa danse gagna en intensité ; la nuit qui jusque-là était calme devint orageuse, violente, de grandes bourrasques balayèrent les feuilles mortes et une lumière étrangement solaire apparut ; l'eau se mit à s'agiter, d'énormes bulles se formèrent, des vagues aux teintes noires tournoyèrent ; la puissance des éléments allait crescendo en osmose avec la noire fantasmagorie de la jeune fille. A présent, tout semblait vraiment se déchaîner, de la fumée sortait de la piscine, une fumée opaque et orange, tandis que l'eau bondissait à quelques mètres de hauteur. J'assistais à une véritable tempête ensorcelée. Je restais collé contre la porte de la chambre, ébahi. Subitement, tout s'arrêta. Son regard se tourna vers moi. J'essayai de m'enfuir, mais je ne trouvai pas d'issue. Elle s'avança lentement vers moi, me toisa de la tête au pied, me mit sa main osseuse et que je devinais glaciale sur l'épaule.
- Bonjour ! As-tu bien dormi, me demanda-t-elle ?
- O-oui, bégayai-je. Je ne savais pas quoi dire. De près, je m'aperçus qu'elle était belle. Une beauté arctique et terrifiante.
- Tu fumes ?
- Oui.
Nous traversâmes le jardin enneigé. Il régnait à présent un calme semblable au calme ancestral. Un calme tout asiatique, un calme de monastère. J'ai été très surpris en arrivant au bout du jardin. Ce dernier constituait en fait une gigantesque terrasse. Nous étions à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, nous surplombions une grande ville. Oxaca ouvrait ses horizons en contrebas comme une inconnue voilée de dômes, de parades criardes, d'élans introvertis. Oxaca, ville de mon enfance ! Ses lumières brillaient dans l'opacité nocturne. Je reconnaissais bien, à présent, ses lampadaires immenses et leurs éclats rouges, ses avenues en demi-cercle, ses pendentifs géants suspendus entre les bâtiments comme des lucioles de plomb, ses pavés, ses digues contiguës aux rivières, et celles-ci qui fulminent en vapeurs dorées, leurs canons retentissant en bouffées d'eau salée, leurs gouttes ocre qui s'esbaudissent dans la boue lumineuse comme des balles de flingue. Je reconnaissais également les déserts qui la bordaient, Oxaca, ces landes suceuses de chagrin. Nous fumions notre cigarette et je ne me souciais plus de ce que je venais de voir.

Elle n'avait pas voulu me dire son nom. Je ne lui avais pas posé de questions à propos de sa danse. A vrai dire, ça ne m'intéressait pas vraiment, et je crois que ma présence ne l'avait pas du tout gênée. Elle me disait que j'avais eu de la chance, car elle aurait pu ne pas être là, dans sa cabane, sur la plage. Elle m'a conduit jusqu'ici avec ma décapotable. A sa demande, je lui ai raconté mon histoire : Marie, notre amour, nos disputes, cette dernière dispute, le départ subit, le village étrange, la faim, la mort... apparemment, ça l'a beaucoup intéressée. Je lui étais très reconnaissant, évidemment, alors j'avais même été amené à lui parler naturellement des détails, en particulier des problèmes d'éjaculation que j'avais rencontrés les dernières semaines. Elle avait souris, hoché la tête, l'air entendu. Elle m'avait alors expliqué :
- Tu sais, j'ai eu, moi aussi, des problèmes de ce genre-là. Je crois qu'il y a un moment où la vie intérieure, et j'entends par là et notre âme et nos organes, car tout est intimement lié, cherche à se défendre de quelque chose, revendique une certaine immunité qu'elle avait trop longtemps refoulée. Ainsi, on cherche à expulser tout ce qu'il y a en-dedans parce qu'un événement a enclenché quelque chose en nous et a tout fait remonter dans notre corps. Alors, tout revient, toutes les douleurs du passé se démènent et cherchent à remonter à la surface, à retrouver une liberté, ou plutôt c'est notre vie intérieure qui cherche à se vider des trop-pleins, c'est l'âme qui cherche à se purger de tout parce que les parois n'ont plus la force de contenir les blessures... alors, d'un coup, sans qu'on s'en rende compte, notre esprit est chamboulé, nous met les nerfs à fleur de peau parce que nos souvenirs sont prêts à couler par la bouche. C'est la cohésion entre l'âme et le corps, entre le passé et les organes. Tout cherche à remonter, alors, comment dire...
Elle eut un petit rire.
- ... alors des embouteillages se créent, les plaisirs instantanés et extrêmes comme l'orgasme n'ont plus leur place, veulent s'enfuir également, mais ne peuvent pas, restent là, coincés dans l'enveloppe charnelle.
Je crois que je faisais une tête plutôt bizarre, car elle se mit à rire de nouveau. Je ne savais pas vraiment si je croyais à son charabia, mais j'étais tellement désespéré, et puis je la trouvais tellement jolie, que j'étais prêt à avaler ces paroles comme je voulais avaler son corps. Il y avait une grosse poche humide dans mon cœur, là où Marie ne se trouvait plus... mais j'avais été séduit, quelque part, par cette fille si originale, par ses paroles, ses fringues, par ce mysticisme qu'elle semblait traîner comme un rebut, à l'instar d'un membre atrophié, comme moi je traînais une tare romantique. J'avais envie de manger des corps : des corps ronds, placides, chromatiques, argentés et flexibles comme des reflets lunaires. J'avais envie de manger des corps, peut-être gonflés et de larmes et de choses tangentes dont on ne peut pas s'approcher, de rues fleuries de sang, de grands assauts pudiques, de chuchotements arqués dans la nuit, roulés sur eux-mêmes. Je ne voulais plus de corps souffreteux qui perdaient un peu de poussière de membres, je ne voulais plus de corps colériques parce que trop jeunes et trop fragiles. Cette fille était plus jeune que Marie, mais j'avais comme l'intuition que son corps avait une maturité que celui de Marie n'avait pas, une maturité profonde, sous-jacente, sensuelle et savante... avec Marie, il y avait des sursauts jugulaires, des duvets luisants, parce que les plus colériques se cachent souvent là où ça bruit de la douceur puante, là où ça glisse rougi et exigu. Des corps colériques, j'en avais vu des tas, avec leurs voix qui balançaient des flèches nitescentes, mais jamais, jamais je n'avais vu de véritables corps, vieux et beaux, comme je devinais le corps de cette femme-là sous ses plumes et ses petites baskets, un corps uniformément blanc, lisse, transparent de douleurs endormies...

Je restais dans son appartement à Oxaca. Elle parlait peu, mais l'observer suffisait à ne pas s'ennuyer. Elle ressemblait à une pieuvre toute faite d'azur. Le matin, elle démêlait ses cheveux épais, et préparait du café en chantonnant. Une fille faite de contrastes, comme me l'avait annoncé l'allure que lui donnaient ses vêtements.
Parfois, quand j'étais seule chez elle, je pensais à Marie, et je sombrais pour un temps dans la morosité. Mon cœur était comme ces champs de mûres labourés, ravagés. Il balbutiait, deux fois, se demandait où était la colère. La colère, c'est un peu de raison sur un visage froid. Je regardais Oxaca et tout remontait, effectivement. C'est une sensation extrêmement brutale. Dans ces moments-là, je baignais dans la fange comme un taudis humain. Je m'écoulais avec lenteur sur les lèvres idiotes de l'affolement. Je périssais, sans voix, ma main droite balancée par les fantômes de mes amours mortes, ma main gauche ratissant les souvenirs qui me revenaient comme des feuilles corrompues. L'air avait une odeur de gingembre. Le coma nous a mangés, Marie. Aujourd'hui, mes yeux se consument gaiement, contents d'échapper à la laideur de ton sourire délavé. Tout est oublié ou tout est perverti.

Un jour, elle me dit :
- Tu sais, je crois avoir une solution pour que tu retrouves l'orgasme. Ça te dirait d'essayer ?
Je répondis oui.

 

Elle m'amena dans une pièce contiguë au jardin dont je n'avais jamais vu l'entrée. Une pièce immaculée, aux murs blancs, baignée d’une lumière vive. Il n’y avait aucun meuble, mise à part une couche surélevée située en plein centre de la pièce à la manière d’un lit d’hôpital.
- Allonge-toi, me dit-elle.
Je m’exécutai.
- A présent, enlève ta chemise. Détends-toi. Je vais essayer de te faire jouir.
J’étais donc torse nu, étalé de tout mon long sur les draps blancs. J’avais un peu froid, tous mes membres étaient tendus, appréhendaient. Elle commença à appliquer ses mains pâles et élégantes sur mon torse. Je frissonnai à leur contact. Elle m’ordonna de ne pas bouger, de me calmer, et commença à me caresser doucement du menton jusqu’à la limite de mon pantalon. Je retenais un rire impulsif : comptait-elle me faire jouir grâce à un simple massage ventral ? C’était néanmoins très agréable. Peu à peu, mes muscles se décontractèrent, mon corps cessa de se cripser tandis que ses doigts se baladaient sur mon torse. Les caresses allaient aux côtes, aux abdominaux, aux pectoraux, et parfois autour du cou. Je ne sais pas combien de temps cela dura. Je me laissais faire de plus en plus, je m’abandonnais à ses mains gracieuses et sensuelles : je fermais les yeux, je sentais le frémissement de ses dix membres contre mon corps. Jamais ses doigts n’allaient sur le sexe, sur les jambes ou sur le visage. Mes côtes semblaient saillir, comme désireuses de perforer la peau pour trouver l’air libre, mes tétons pointaient, ma poitrine respirait avec force, se bombait et se taisait brusquement, tout mon corps avait en fait l’impression de vivre une saveur nouvelle, insoupçonnée, d’être guéri de tous les maux, de toutes les imperfections. Je me sentais vibrer, à la fois détendu et formidablement énergique, mon ventre connaissait des minutes aériennes, légères comme ces mains, ces mains dures alors que je me sentais devenir de plus en plus mou. J’étais à présent un objet, une offrande, un objet conscient de se faire manipuler et qui s’observe en train d’exister, renouvelé dans son essence. Ses mains devenaient des virtuoses, bougeaient peu à peu de manière plus rapide, concentraient toute leur habileté à animer mon tronc d’une saveur magique. Je m’abandonnais, je laissais des électrons, de petites salves de foudre traverser mes os. Mes épaules et mes hanches paraissaient devenir dingues ; tout mon corps à présent ondulait de façon fiévreuse, mais intérieurement, j’étais tranquille, le plus apaisé des hommes. Je connaissais le désir comme je ne l’avais jamais connu auparavant : ce n’était plus le traditionnel désir sexuel, mais bien une espèce de folie sereine, indescriptible ; je ne vivais plus que pour ces mains qui me touchaient et pour leur corps que je ne voyais pas. Bientôt, les attouchements se firent encore plus intenses, presque violents, les paumes frottaient contre moi avec vigueur, et je répondais par sursauts. Les caresses se concentraient maintenant sur le ventre, autour du nombril ; elles n’étaient plus des frottements, des glissements, des douceurs dispersées et incohérentes, mais semblaient vouloir se rejoindre. Les mains descendaient à présent de façon symétrique jusqu’à mon nombril afin de l’entourer d’une coupole de chair. Et moi j’ondoyais toujours, je flottais dans les substances marines d’un apaisement paroxystique, je n’étais plus que sensations, substances. Ses mains s’agitaient autour de mon nombril, sur mon nombril, le reste de mon organisme n’existait plus, je n’étais plus que ce trou par lequel je me suis décroché de ma mère, je n’étais plus que ces mains et ce trou adjoints, je percevais les labyrinthes de l’intérieur, les limbes de sous ma peau, mélanges insondables et visqueux entre ce qui persiste et ce qui veut s’enfuir. Je coulais, je m’approchais d’une exaltation secrète, insane peut-être car je sentais les doigts de la fille s’insinuer par mon nombril, le triturer furieusement, comme s’ils voulaient s’emparer de quelque chose au fond de moi-même. A ce moment-là, je perdis conscience, et je dus faire face aux souvenirs.

Je suis enfant, je suis dans la grande maison. Je suis collé à la porte des toilettes et je me plais à entendre un petit compte à rebours doré : j’écoute, avec stupéfaction et émerveillement, ma mère pisser. Cette espèce de mouvement à la fois subtil, langoureux, monotone, me fait toucher de près les parois d’une chose que je pressens comme interdite, une extase inconnue que je devine malsaine. Je prête au bruit de l’urine de ma mère, sons délicieusement squelettiques et entrecoupés à travers l’émail de la porte, une beauté indéfinissable, secrète.

Je me réveillai. Quelles étaient ces images qui apparaissaient subitement ? Pourquoi est-ce que je me souvenais de ça ? Et surtout, quelle était la chaleur que mon corps d’enfant ressentait ? Etait-ce l’orgasme typiquement physique que je sentais arriver par avance, ou peut-être une sensation autrement charnelle, l’amour inconditionnel de la figure maternelle qui se glissait, limace, dans mon corps, et le forçait à écouter avec dévouement ce clapotis tout en délicatesses embrasées ? Je ne comprenais plus rien, j’étais sur la couche, hébété, assommé, réfléchissant à ces brasses obscures et incestueuses qui réapparaissaient avec précision. La jeune fille me dit de me détendre, et je sentis ses mains de nouveau sur mon corps.

Je marche dans la nuit. La maison prend feu devant mes yeux. Maison familiale. Mon père crie sur ma mère juste devant l’entrée, et moi je suis allé me réfugier dans les déserts qui bordent Oxaca. Je marche dans la nuit, je regarde les chacals gueuler leurs esclandres aux doux palmiers passifs. C’est une nuit qui gondole tel un vieux papier assaisonné d’eau froide. Je suis un enfant qui fait face à la destruction barbare de sa chambre, ce refuge. Je suis un chéri enseveli sous des pierres de défaites et qui pleure sous la nuit assassine d’où s’élèvent des visages, laids et difformes, bleus et roses, polis par des froids qui s’effacent. Une petite maison isolée et la façon nette, précise, dont les étoiles s’y déposent, une par une, décollées du ciel comme on vomit l’amour. Des bruits balancent, j’entends toujours mes parents crier, et je puis voir les stigmates de l’enfance décoller, une par une, les bandes d’un visage, comme on arrache le scotch d’une tapisserie malade. La petite maison est en feu. Je vois ses longues branches prendre des teintes grises, se consumer, doucement. La sonate du monde brûlé. Je me griffe les bras sans comprendre pourquoi ; le crépitement des flammes se mêle aux violons de la peau arrachée. Pas de douleur ce soir.


Je suis dans la cour de l’école. Je me cache. Je suis la proie de toutes les mains, le monstre parmi les jeunes filles. Autour de moi, les glaires, la cruauté de la gentillesse, le sang orangé des feuilles en automne. Les autres m’attaquent car je n’ai qu’une perfection, la laideur de mon père : bras maigres, jambes écourtées bien avant le sol, visage tendu, aux plis qui se chevauchent comme de vieux draps entassés les uns sur les autres, abandonnés, au fond d’une cave. Je rentre chez moi en traversant la ville. Oxaca a toujours été comme un rocher. Je l’assimile à un désert rouge, avec ces crânes qui ne pensent pas, avec ces bouches qui ne parlent pas. Parfois, juste l’orgasme de papa qui déchire le silence. Les choses sont d’un vert pâle, bâtiments et visages. Les choses sont sèches, immaculées, rarement drôles. Souvent, la lueur d’un astre illumine le port de reflets bleus, saccadés. J’aime les voir danser, bouger. J’arrive à la maison, il est tard, et mon père, le front en sueur, les yeux exorbités, hurle une dernière fois le nom de ma mère avant de s’endormir.


Ma mère est morte, ma sœur aussi : j’habite dans mon père, et c’est très inconfortable – étroit et noir. Je suis brinquebalé de tous côtés, j’ai le mal de mer. Les vents vont avec la lenteur artificielle du bonheur.
Les arbres noirs sont autour. Un drap de sable danse entre les mains de ma sœur, et ses avants-bras, ses chevilles, ses lèvres... frémissent. Au loin, les dunes s’éteignent en un murmure brûlant. Les ciels sont longs et ont le bleu de la nuit. Sec. Tout est sec. Ma sœur a toujours le corps qui crache, qui crie, qui soulève des larmes et de la poussière. L’air me semble épais et palpable : chaque mouvement est comme ralenti, décomposé. Des éclairs surgissent parfois, sans un grondement. Attendre. Trop attendre. L’ennui est terrible, comme la mygale grimpant très lentement sur la chair, ses pattes velues progressant avec précision de la corne des pieds jusqu’à la tête. Il se mêle à l’atmosphère oppressante, suffocante, et tout résonne, scintille. Ma sœur n’est que démence, à présent. Je touche mes bras maigres et ma salive prend la douloureuse couleur de l’amer. Allongée, enroulée dans le drap, les genoux sous le menton, elle se berce avec violence. La lumière grise du soleil découvre son visage... je ne veux pas le voir. J’entends les pas vibrer, là-bas, à l’extérieur, sur la route maculée de sang. J’entends les pas vibrer, là-bas, dans la tempête d’air frais, et jouer un requiem, un glissement que rien n’interrompt, comme le temps qui regarde ma sœur de ses mille yeux d’émeraude. Tout s’envole avec les rafales du noir été.


Cette fois, je suis adulte. Je n’ai pas d’amis, et j’ai jeté les cendres de mon père. Chez moi, cela soupire. L’absence est omniprésente et, tous les soirs, j’avoue me masturber. Tout semble joli, avec les guitares de Hendrix qui sifflent, les motifs colorés sur les murs. Là où je suis, la vérité est une anguille, bouffeuse de rosée, au noir corps de plastique, et qui descend parfois dans les jardins pour cueillir de petites perles d’amour, les enlevant aux vieux qui reprennent leurs cernes et quelque goût à l’inhumanité. Je décide de partir aux confins du monde, dans les îles en montagnes de la profonde Casous. J’y trouve des femmes qui n’ont dans les yeux que le blanc du présent, la joie, et peut-être du foutre, de l’illusion en liqueur. Elles ne connaissent pas, en tout cas, les cabanes du passé. Je reste un an sur cette île à être exposé au soleil. J’admire la tige de l’indifférence, cette légèreté terrible qui laisse au bout des lèvres un de ces regrets abstrus. Je me regarde, là, allongé, nu, dépossédé, les mains derrière la tête, et ces femmes, allongées, nues, dépossédées, les jambes autour du cou et leur cul marron, découvert. Martelés, nous savons l’existence.
Il y a des embryons de colère qui gesticulent fort dans l’air, qui étreignent l’atmosphère orange et drue. Tous les yeux sont comme on peut imaginer les yeux d’un pareil soir, étincelants, un peu jaunes, un peu éloignés. Nous savons les blessures : les heures de terrible effort, angoissées, tenues là dans nos corps et dans nos cœurs comme tant d’heures crispées, épuisantes, se répondent en sortes d’échos tacites, en non-dits coincés là dans le vent, dans nos bouches. Petits nœuds de folie, de fatigue. La lune est carrée, et je ne comprends pas bien ce qu’elle éclaire et ce qui me fait tant de mal tellement ça me remue, tellement ça secoue ma peur d’y plonger, dans cette torpeur à laquelle on ne s’acclimate pas, ces tensions silencieuses…

A ce moment-là, je me réveillai en sursautant. Je transpirais, je pleurais. Je ne voulais pas aller aussi loin, trouver des séquelles encore vivantes qui s’ébrouaient, encastrées. Ça réveillait des bruits que je n’aimais pas, ça réveillait des odeurs, de petites choses furtives qui me donnaient la nausée. Vieille cicatrice de mon angoisse. Je cherchais à éviter l’origine du malaise, l’origine des cris et des brèches de ce soir-là, l’origine de mes nausées qui continuent encore aujourd’hui.
- Courage, c’est presque fini, entendis-je, et des mains me forcèrent à m’allonger de nouveau.

J’ai les genoux sales. J’ai les genoux noirs, rouges, et d’ailleurs tout le corps comme émergé de sous la terre. Le sable est froid, glacé en fait, et je devine les dunes autour de moi, seins sur un long corps marécageux qui pointent vers le ciel une mélancolie troublante, presque agressive. Autour de moi, sinon ce désert sombre, gelé, gluant, il y a ma sœur, bien sûr, repliée sur elle-même comme une coquille d’anxiété, hoquetant doucement, et qui se balance, litanie sans bruit, tourmentes sous le ciel humide, bleu. Mon père est debout, je ne vois pas son visage, il est de dos, l’ombre de sa silhouette prolonge son inquiétude au pourtour des flammes, seules lumières à des kilomètres à la ronde, lumières doucereuses, chantantes, presque religieuses… il discute avec un touareg, mon père, oui, c’est ça, un de ces hommes à la peau ridée, marron, et leurs yeux bienveillants qui me donnent l’agitation, la fièvre, pressions agréables et pernicieuses à la fois… il tremble, mon père, comme s’il essayait de résister à quelque chose montant en lui, une chose mauvaise, que je sentais parfois se glisser dans le cœur des hommes comme des sangsues… la même chose que mon père contient quand il rentre du travail tard le soir et que maman l’énerve…

J’étais toujours allongé sur le lit, paralysé. J’étais dans un état de demi-conscience, et je ne pouvais plus échapper à l’accueil dur du souvenir. Je me rappelais maintenant avec précision ce requiem, ce silence brûlé à la lanterne. Je me rappelais cet instant où toute l’âme connaît une espèce de remous, ahane, se réfugie là où il n’y a rien, ni honte, ni sanglots. C’était l’apnée, entre les paupières gonflées et rouges, les regards affolés, caféinés, trop sensibles, agitation substantielle, eczéma au creux des bras, ou les regards sans vie, consumés de tristesse, erratiques, sauterelles abîmées

Nous sommes fatigués à en mourir de ces quatre jours de marche dans le désert. Maman est tombée du dromadaire, d’un coup, et nous nous sommes dépêchés autour d’elle. Je la vois rugir, allongée, seule, rugir du suint, du pus, de la bave, de la graisse et peut-être même un peu de larmes, tous les liquides du monde ayant réuni leur pitié en liqueurs effilochées, toiles visqueuses... je la vois dégurgiter sur le torse de papa tout ce qu’elle a de rancœur et d’épuisement, tombeaux jaunes et pâles s’agitant fiévreusement comme des pustules, nuages pestilentiels et fumants qui roucoulent un doux murmure de maladie. Des bulles se forment sur le ventre au milieu d’un liquide verdâtre de grippes et de tendons : clapotis mélodieux de la peau qui éclate. J’écoute les pleurs de maman comme on écoute les pleurs d’un monstre, et je commence à vomir du sable par les yeux, par la bouche, par le nez, le sable jasmin et la roche un peu noire, ténébreuse. Tout ce blanc, ce ruissellement malsain et presque glaireux, je me sens en mourir, peu à peu.

Et ça a continué, rite tremblotant, fallacieuse harmonie de la cellule familiale... encore aujourd’hui ces images me font vomir tout ce que j’ai en moi, souillure du monde passionné quand mes souvenirs surgissent telle de la bile, peaux de fromage coincées entre les plis et les replis comme des lèvres dorées, et les croûtes noires ventousées en décomposition… encore aujourd’hui je revis ce moment comme un condensé de la fureur de ma mère, comme un hurlement, un rejet du cadre familial, et je ne puis plus faire l’amour sans penser à cette beauté lumineuse jetée en esclandre, à la charogne de son corps, aux flancs de sa colère, aux marques de son sang et de son mépris coagulant ensemble. Aussi loin que je remonte, sa figure a toujours été recouverte du cachemire de la douleur.

Papa crie après tout le monde : après nous, après les touaregs, après maman, aussi, et après lui-même, surtout, lui-même qui ne savait quoi faire devant ces édredons colorés nerveusement, devant maman battue, saignée par le désert. Moi et ma sœur, deux corps d’enfants enroulés dans le noir...

Je me réveillai une bonne fois pour toutes en criant. Je venais de revivre avec une intensité incroyable une horde de souvenirs que ma mémoire avait inconsciemment occultés. Le point d’orgue le plus enfoui : la chute de ma mère. Si pendant les dernières années j’avais réussi à me séparer de toutes ces images, c’était grâce à Marie. Aujourd’hui, je lui en veux. Quels droits avait-elle sur moi pour se permettre d’expulser de si douloureux moments ? Aujourd’hui, je ne veux plus les portraits de la famille. Ils sont laids et tendres, tous, avec leurs mains levées et leurs yeux profonds, comme si c'était la dernière seconde de la dernière minute de la dernière heure du dernier jour du monde. Malheureusement, je me trouve laid, moi aussi, lorsque je me regarde, debout, juste devant le ravin, juste devant les grands massifs d'argent, et les auréoles roses comme des oriflammes. Et devant ma table en bois, entaillée de partout, si vieille, je me trouve laid. Mes cheveux las, mes mains calleuses, mes yeux sombres, ma grimace cruelle, typique de la face en pleurs, et mes petits sursauts, comme les hoquets d'un nourrisson. Et la bave dense, en douloureux accrocs, qui semble mugir parfois aux commissures des lèvres, l'atroce eczéma, découpé en quartiers, qui ronge mon corps d'un chagrin humide, visqueux. Ma peau, fade jusqu'à l'écœurement, et ses cicatrices bleues, comme transies de froid et d'un temps trop long, semblent appeler à l'aide, et le ciel, insipide, dépose les étoiles là où je ne suis pas.
Devant le vide, je me trouve laid.
Jamais le baiser d’une mère n’a soulevé plus d’un sourire. Mais tes baisers, Marie, ils m’ont tout fait oublier ! Ils m’ont fait oublier ce qui rugissait au fond de moi et expliquait tout. Et tu es morte, Marie, tu es morte de faim, encore une fois dans ce désert, ce terrible désert où toute mon enfance s’est perdue. Qui as-tu entraîné dans les jardins de lilas, Marie ? Est-ce ma peur, ou la tienne ? L’exil de tes maux ? Qui as-tu entraîné pour partir vers ailleurs ? Es-tu allée là où les loups sont caressés et domptés ? Je sais qu’il y a des mondes où la sueur est un vice. Je sais qu’il y a des mondes où il fait plus chaud, où le ciel ne délire pas et où tout semble rangé, à sa place, avec les objets utiles d’un côté, et les inutiles de l’autre. Je sais que le regard est dur, surtout le mien. Mais tu serais encore plus mal à l’aise de découvrir mon regard d’aujourd’hui, avec ses cernes et ses contours ridés, noirs, gluants. Tu serais encore plus mal à l’aise de voir le matin tomber sur mes jambes avec le poids d’un monstre, d’entendre craquer les os de mon sourire, de sentir la sale odeur de mon sexe que je ne lave plus, par dépit, tu sais, par dépit. Moi aussi, je te veux en errance, spectre qui hurle dans la nuit à une fenêtre ouverte d’où s’exhalent la chaleur du pain et le frissonnement de l’âtre ; je te veux encerclée par les lueurs tamisées de l'ennui, rongée par la couleur du regret. Ton ventre a-t-il grossi ? Et tes doigts perdu tout réconfort ? J’ai une entaille aux sens, une marée au fond de moi, et le cri du vent sous mes muqueuses mortes.

Au moment où je sortais de la pénombre de mes réminiscences, l’étrange fille souriait, toujours près de moi. Lorsque je l’avais regardée, elle s’était même mise à rire, à sautiller de joie. Moi, je pleurais, bouleversé. Je ne comprenais rien. Voyant mon désarroi, elle pointa son index vers mon bas-ventre. Une tache de sperme déteignait à travers mon caleçon. Avec ces souvenirs, je suis revenu aux véritables sources de la sexualité. Vous repensez à votre vie, cette grande fresque irrésolue, et le rire s’amorce. Marie, l’orgasme le plus pur ne peut se trouver que là-bas... dans le passé perdu.

Par Lu-k
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 17 mars 2010 3 17 /03 /Mars /2010 00:37
Voici la mort : belle, seule, une ombre bleue. Voici la terre où nous prenions le large.
Nous portions, dans nos bras maigres, quelque enfant trouvé là, gisant. Il y en avait des centaines, des hallucinés, défoncés au peyotl, mangeant nos ongles comme de la cire.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants, alors qu’ils passent, vers l’ombre bleue encore lointaine, encore jonchée, un peu, à un endroit, de grises paupières, qui s’ouvrent, qui se ferment, alternativement.

Il serait doux de caresser d’argent les soirs endormis, et ma main enferme la mer et le silence. Il serait doux de dire bonsoir aux passants pour laisser ces enfants là, seuls et autre part, alors que l’horizon se déploie en corolles. Les laisser morts, voguant sur l’ombre bleue, et leur cracher encore un peu au visage alors qu’ils croient le ciel très proche.

Les routes seraient vagues ; les routes seraient vagues jusqu’au matin de cuir et nous resterions là, songeant au sang de nos yeux, songeant au délire des centaines d’enfants, qui, sûrement, attendent encore, et voient leurs mères transies de froid alors qu’ils sont là, allongés, contigus à l’ennui, avec leurs rêves chauds. Plus rien n’a de raison, des silhouettes se dessinent, personne sur l’asphalte sauf l’aube qui grouille. J’entends un bruissement.
Encore un peu de corps déchirés, là, sous le vent calme. La peau est bleue, les yeux sont rouges ou alors ne semblent plus avoir de paupières, les lèvres sont cachées dans la bouche. Nous les portions, les gosses, et nous les jetions, à la mer, sur le sable, sous l’ombre d’un grand arbre, ou bien les laissions, les abrutis, incapables de bouger, occupés à respirer l’ombre bleue avec leurs narines folles, écarquillées.
Les yeux du quotidien ont la couleur du rêve, m’avait-il dit en laissant ses bras baller dans le vide comme des choses inutiles, détachées, dont il n’avait jamais pris connaissance. Je renifle lentement ses nœuds de mots agrippés à la gorge de la nuit, et je démêle, et je démêle, et je démêle… à l’infini la saveur des secondes.
C’étaient des os, des mots, du sang, de l’ombre bleue disséminée sur toute la longueur de la plage, accrochés au sable comme des piliers à l’horizontale, noirs et bleus et rouges, perdus quelque part, et nous ne les ramenions pas. Il serait doux de tuer le sourire des pauvres.
J’écoute le soleil, personne sur l’asphalte. J’entends un bruissement : demain.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants et de rester là, immobiles.

*




En file indienne. Je n’ai jamais aimé cette expression : je suis français, et je ne parle pas à des Indiens. Je les compte lentement, et mon regard se pose dans celui de chacun d’entre eux telle la ventouse à la fois sensuelle et agressive du poulpe. Mao : putain de regard, putain de ventre qui nage en-dessous des côtes dans le prolongement de l’angle droit du torse, putain de sourire effacé. Je lui donne un coup de poing là où le renfoncement est si profond qu’il paraît être une douleur pudique. Il se plie en deux, gémit, et se redresse. Putain de regard.

Je les observe, à la lueur du feu. Quelle est la vitesse du regard, maman ? Si le regard est un segment droit défini, le temps est un cercle sans limites. Les braises gémissent et laissent des odeurs de fin dans l’air. L’océan monte, doucement ; l’eau est toujours douce, par ici, bienveillante, et sa lenteur me fascine depuis des années : elle se soulève, sans crainte, dans l’apaisement du vent, comme un drap qui ondule. J’ai cherché le pourquoi de la mer et, non, rien à faire, je me résigne, elle me paraît être, comme toute chose, une éternelle solitaire. Le scintillement du jour ou de la lune sur son tumulte est ennuyeux, banal, et ne dépend d’aucune connivence secrète, magique, par laquelle on pourrait les lier, elle et le ciel : seule face à la terrible et noire chronologie, voilà. Heureusement qu’on a l’orgueil.
Je les observe toujours. Je sais qu’on peut m’entrapercevoir, même dans la pénombre du soir ; je suis très indiscret, une tache blanche. Leurs peaux mates ne laissent que des traînées dans l’atmosphère, des poussières impalpables qui sentent l’urine. Ils se confondent avec la nuit comme s’ils faisaient partie d’elle ; des excroissances, des ambiguïtés de la nuit. Je les connais bien, c’est pour ça que je puis les distinguer.
Présentement, je suis dans une position assez complexe, c’est ce que vous dirait quelqu’un qui dessine : allongé sur le flanc gauche, le bras replié et le coude au sol de façon à ce que la main tienne la tête, la jambe gauche étendue, la droite pliée avec son pied sur le genou de l’autre. Ce n’est pas une position naturelle – je n’aime pas le confortable. Eux sont debout, droits comme les lois pragmatiques de l’ordre établi, et pourtant ils paraissent plus malléables que moi et mes membres emmêlés ; ils sont ainsi, sans frontières, sans substance, perdus. Même dans la plus grande homogénéité, ils arrivent à perdre toute rigueur ; c’est le propre de l’errance.
Leurs verges se dessinent, pendantes. Elles me fascinent, ces verges brunes, lisses, et plaquées dans le vent comme des tableaux grotesques. Le sexe de l’homme est la chose existante la plus merveilleusement protéiforme. Mao n’a pas encore son érection. Je crois sentir le vide de ses yeux tourné vers moi. Du moins, son sexe ne l’a pas encore.

Aujourd’hui, nous irons dans la forêt. Je les réveille de bonne heure ; la journée s’annonce particulièrement chaude et sa brûlure risque de nous assiéger dès dix heures du matin. En général, ils aiment aller dans la jungle. Ils ne le disent pas, ils ne le montrent pas, ou du moins ne veulent pas le montrer, car je ressens leurs joies, leurs peines, leurs craintes, comme je ressens les tiennes, maman. Je sens un frémissement léger et inconscient se propager dans leurs corps de paradis perdus, et ils retrouvent de la vigueur même si leurs visages gardent la même vivacité : celle des pierres.
Ils ont tous des corps très poétiques, particulièrement Mao. Il a tué un singe, aujourd’hui, dans la jungle. Les feuilles frémissaient et perlaient la lumière : il est monté très rapidement dans l’arbre, a poursuivi le primate de branche en branche. Ensuite, il a serré fort son pelage hérissé, plein de peur, et l’a mordu au cou avec la rage de l’animal. Son corps, sa peau, étaient magnifiques, luisaient dans le flou de la chaleur comme des talismans sacrés. Je voyais sa sueur couler, construire des miroirs clignotants sur sa poitrine décharnée. Il avait l’allure de la bête, ses os criaient alternativement victoire et douleur, et je le voyais haleter, semblable à un courant d’air puissant qui s’engouffre et fait claquer les fenêtres d’une maison. Je savais qu’il se retenait de mugir. J’ai eu une impression similaire de nombreuses autres fois.
Souvent, quand je le frappe, et que le sang coule sur le sable gris, alors à mes genoux, il relève la tête, dégage de son visage ses cheveux épais et noirs, et me regarde dans les yeux. Il allie la détresse à la rage, l’aridité du regard à l’explosion du corps, comme le chien. Tout ce qui les sépare de l’animal, ce sont les souvenirs.

C’est ici, une nouvelle fois, ce sera ici encore dans deux, trois mois, et cinq ans bien sûr, et tant d’années qu’il n’y aura plus de mer. De la pierre nue, froide, tous les jours.

Les journées passent très vite, quand bien même le soleil se couche tard. Nous travaillons dur, tous. Les gamins vont chercher des fruits, de la viande, toute la journée leurs pieds balayent le sable. Moi, je continue à creuser, et j’en suis las. Parfois, je demande à Mao qu’il vienne m’aider. Les autres n’ont pas ce privilège, je ne veux pas le leur accorder.

Je te vois à nouveau rire, seule là-bas, dans le coin de la pièce qui paraît être un coin du monde. Je te vois à nouveau rire, et je comprends que c’est ainsi qu’on perdure, n’est-ce pas, dans l’équilibre de l’invention, dans la stricte rationalité du faux.

Ils ont toujours été fascinés par les blessures. Les balafres, les égratignures, les hématomes, les plaies larges comme un pouce. Ils regardent, tâtent, font respirer leurs petits corps, et ça fait bouger le sang, ça le rend comme fou. Les spectaculaires pérégrinations du sang sur le caramel de la peau. Aujourd’hui, ce sont deux lèvres fascinantes et entrouvertes qui ornent un dos : le soleil y fait jouer ses bulles brûlantes, ça suinte, et tous les garçons sont autour, admirent. Pourquoi serons-nous toujours si étonnés, si vierges, face à la logorrhée de ce qu’on ne voit pas ?
Aujourd’hui est une autre survie. Creuser me demande de plus en plus d’effort, de volonté. Un enfant est tombé dans un trou, à midi. La malchance, la sévérité du hasard. Sa jambe était trop tendue, elle s’est brisée comme un bâton posé verticalement et sur lequel on marche. Ce même garçon avait perdu une de ses mains quelques semaines auparavant, suite à une infection gangréneuse. Une fois sorti du trou, il a pleuré pendant une heure, une longue heure jaunie ; le vent se taisait, et c’était insupportable, ce cri, cette litanie fébrile. J’ai tant souffert de le voir ainsi souffrir que le noyer a été un geste érotique. Nous étions deux au large, et lui, superbe faiblesse qui glissait de mes bras, s’en allait paisiblement dans le noir marin… tous les gosses m’attendaient sur la plage, au bord de l’eau, et me regardaient, inexpressifs. A présent, ils sont tous partis chercher à manger. Mao n’a pas voulu m’aider à creuser la tombe ; je crains son refus quand il faudra qu’ils y entrent.

Le soir, nous explicitons l’amour au cœur des ombres. Je les mords, je les embrasse, je convulse, je deviens de la chair folle, je les fais tomber par terre, je serre fort leurs poignets maigres et salis, je me moque du vide de leurs visages, je jouis dans le sable, je les frappe, ils viennent tour à tour, essuient le sang sur leur visage, j’implore leur pardon, je baise leurs pieds, je baise leurs genoux, je me cache, je pleure, et je retourne les secouer, je redeviens vivant. La sexualité est une religieuse criminelle.

Mao est gris comme la cendre. Nous l’écoutons se taire.
Hier, il y avait nous. Aujourd’hui, il y a moi, et les gosses, sur le sol de l’île.

La pierre est froide. Maman, tu sais bien que je regrette. Mao, j’ai le sentiment que tu refuseras de t’enfouir dans la tombe.

J’ai fini de creuser. Enfin ! Un nouveau départ. Je suis excité comme jamais, je lance la pelle au sol, je me précipite dans la jungle pour chercher les gosses. L’air est plutôt frais aujourd’hui. Je cours sans m’arrêter, je sens les coupures des feuilles sur mes joues. Je les vois, ils sont tous là, ramassent des fruits, silencieux.
Ils sont tous devant le grand trou, devant la tombe. Ils y entrent lentement, un à un, sans ciller. Je les ai assez préparés à ce moment. Je suis sur le point d’exulter, les couleurs ont la beauté placide de la victoire. Les quinze que j’ai jetés à la mer au cours des dernières années ont eu une mort sublime, mais ceux-là, entassés, prostrés et tremblotants, sous la terre molle de la jungle, les bras serrés autour du corps, ils seront si loin que jamais plus l’un deux ne reviendra par le large, comme cela est déjà arrivé une fois.
Ils sont tous à l’intérieur, coincés ensemble dans l’exiguïté des profondeurs. J’entends leurs halètements, leurs respirations saccadées, agitées, et qui ne cessent de s’accélérer.
Je regarde Mao. Il ne bouge pas. Il me regarde.
Maman, est-ce que les excuses et les pleurs auront jamais suffi ? Est-ce que le sanctuaire, la pierre nue et froide, l’apaisement de l’endroit où je t’ai déposée, auront jamais pu me faire pardonner ?
Mao, je te tuerai à mains nues. Je l’amène sur la plage et lui troue l’estomac. Je refuse les remords, massacre une seconde fois le frère que je n’ai jamais connu.
Par Lucas
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 11 janvier 2010 1 11 /01 /Jan /2010 22:51


Je baisai doucement le cadavre. On était en bord de Seine, et les eaux coulaient gravement tandis que j'étreignais son corps blanchi par le soleil. Je n'eus l'envie de partir qu'au moment où ses yeux prirent définitivement la couleur de la pierre. Le fleuve grinçait, comme pâtissant un peu de sa douleur, et je mêlais un sifflement tranquille, impertinent, à cette symphonie. Si les passants avaient baissé la tête, ils auraient aperçu mon sourire ordinaire. Bien sûr j'avais pris le soin de me situer aux environs de nulle part, là où les regards ne portent pas, là où tous les éléphants du monde pourraient copuler sans qu'on les remarque. Ah ! le moment doucereux où j'enlevai ses fringues, déposai un peu de ma salive aux contours de son buste, laissant grandes ouvertes ses paupières comme pour qu'elle eût l'air illuminée, et fourrant mon nez dans son vagin tout rose et tout brun à la fois, perdant la sensation de la terre moulue à mes genoux, perdant les autres, le monde, je crus avoir atteint l'instant où l'âme s'émancipe de toutes les serrures, oublie les questionnements, et incline légèrement, mais de façon suffisante, vers l'autre côté, celui de la fabuleuse déraison du sentiment, celui où l'amour n'a jamais pu me porter, malgré tous mes efforts, toutes les vérités laides et difformes que je lui ai données. Je crois même que je perdis M. Bertrand, sur le moment.

Dans les rues, je pris mon air halluciné. J'aime bien donner à mes yeux des couleurs violacées, dégénérées, et regarder les autres, leurs façons de détourner la tête, par pudeur, par crainte. C'est drôle la foule quand on prend un visage étrange, ça se tait devant l'invraisemblance, ça baisse les paupières comme pour ne pas qu'on la contamine, et quelque chose gigote dans les gorges comme des gamins gigotent dans des ventres. Ça pue la haine ravalée, inconsciente, et je sais que beaucoup de marginaux veulent les bouffer ces joues roses, ces gorges satinées, tout cet éclat qui n'est pas le leur. Enfin cette matinée-là me semblait si câline que je jugeai bon d'arrêter mes provocations, et je me laissai porter par le mouvement harmonieux et douillet de la rue toute droite, sage, colorée de visages beaux et beiges et souriants, de chaleurs rassurantes et reposantes comme la laine, de jaillissements indigos qui éclataient à chaque mètre, tout cela très concentré et giratoire, comme un lac mobile tantôt bleu, tantôt rouge, et qui vous fait voir la vie par son côté vivace, agréable, presque jouissif.

Je tournai à la ruelle. Une fois sorti de l'armada des grandes rues, il y a toujours une chose qui semble nous manquer, qu'on croit avoir perdue. On regarde ses pieds, on palpe ses oreilles, son ventre, ses fesses, et il y a comme un objet lourd, ou une tumeur, qui est resté trop longtemps accroché à notre corps pour tomber sans qu'on le remarque. Alors oui ça fait un vide, on se croit léger et presque vert fluo, scintillant seul dans le silence et l'atmosphère alors qu'on pense avoir coupé le cordon de l'agitation pour toujours. Heureusement, la sensation disparaît vite. J'avais senti comme à chaque fois l'inquiétude me gagner subitement, une écharde. J'avançais, comme toujours étonné de l'aspect religieux et sombre de l'endroit : le ciel semble à des milliards de kilomètres au-dessus de la tête, les pavés glissent, trempés dans un humide brouillard, et pourtant l'on distingue clairement les façades sombres où poussent éparses de minuscules fleurs, les draps et le linge suspendus qui semblent abandonnés et tristes comme des visages. Chaque fois je ressentais cette sensation à la fois oppressante et délicate à l'approche de la maison de M. Bertrand. Il est juste de dire que ce matin-là tout semblait encore plus contenu qu'à l'habitude ; la crasse se répandait en petits filons vermeils, serpentait sur le sol et sur les murs comme les multiples veines du cœur, et l'on entendait cette fois-ci une ballade jazzy, parfaitement claire et qui résonnait pareille à un entrebâillement. J'avais une énième fois la sensation d'être arrivé au bout du monde, vous savez, quand on s'attache à la pensée puérile de la destinée, et qu'on croit que toutes les litanies vécues de l'enfance à l'âge mûr, et même celles qu'on imagine, qu'on s'invente, qu'on désire, ne se sont succédé et n'ont été oubliées que pour mieux aboutir à ce moment, à cet endroit, ce fantastique bout du monde qui réunit toutes les saveurs et d'où l'on entend le mieux le bruit de la mer. Enfin, à ce moment-là déjà cela faisait longtemps que je ne m'illusionnais plus sur les pouvoirs de ce lieu, semblables aux pouvoirs qu'ont certaines œuvres d'art, et je savais qu'après avoir entrevu l'amour englouti sous la fange, c'est-à-dire l'amour authentique, prosaïque, qui ne se camoufle plus, on découvre le monde et les hommes, ces monstres noirs et belliqueux qui mettent une capuche au soleil, une langue cloutée au clitoris des pucelles, et vous font découvrir la langueur et la souillure de chaque accouchement, de chaque étreinte, la langueur et la souillure qu'ils ont eux-mêmes déposées au-devant des regards.

Les deux petites filles étaient là, comme je m'y attendais. Les mêmes jupes rouges, les cheveux lissés en arrière avec une précision maniaque, les chaussures plates, noires, et leurs collants blancs. L'expression est identique, elle aussi, la rigueur du faciès impressionnante, la pureté artificielle de figures jumelles comme tracées à la règle et moulées dans une crispation naturelle dérangeante. Comme à l'habitude, je leur dis bonjour, et elles ne me répondirent pas, sceptres immobiles dans l'obscurité, sculptures humaines. J'entrai chez M. Bertrand par la porte quelconque qui au début de nos relations me croyait témoigner de son impersonnalité. D'ailleurs, chez M. Bertrand, tout semble neutre, nu. Il y a une seule pièce d'environ vingt mètres carrés, relativement vide, sans couleur, ou du moins le croit-on, car chez M. Bertrand règne toujours une nuit quasi totale. Il n'y a pas de fenêtres, seulement une table basse au centre de la pièce, quoique située plutôt vers la droite, un portemanteau à l'entrée, juste à côté de la porte, et une lampe halogène qui éclaire faiblement d'une lumière orangée, tamisée, le sol terreux sur lequel elle se tient, bancale. J'entr'apercevai des formes dans l'ombre, près de la table basse, et je distinguai la voix de M. Bertrand : « Alors ? », et je lui répondis d'un hochement de tête. M. Bertrand voit très bien dans le noir. J'entendis un bruit étrange, non identifiable. Cela voulait dire que je pouvais aller m'asseoir auprès d'eux. Je m'approchai, croisai mes jambes, lentement, et me laissai tomber en tailleur. Il me semblait deviner cinq ou six silhouettes dans la pièce, disposées autour de M. Bertrand, comme il se doit. Je croyais voir Nicole assise à côté de moi, ses lèvres tuméfiées, et ses jambes longues et félines, désirables autour des reins. J'ai toujours bien aimé Nicole, même si je crois que c'est une de ces personnes qui s'occupent un peu trop d'elles-mêmes, comme savent le faire les faibles. Je l'ai vue rentrer un jour chez M. Bertrand et tomber, se balançant d'avant en arrière, labourant la terre rouge de ses talons, les poings sur le ventre, fredonnant et sanglotant à la fois, son visage soûl de chagrin et son expression douloureuse exacerbée par des traits erratiques, comme disposés au hasard et pourtant si nobles dans la tristesse. Ensuite, elle a renversé la tête en arrière et a ri à en avoir la voix rauque. Elle est restée là, allongée, au milieu de nous tous, essoufflée. M. Bertrand s'est approché d'elle doucement, puis lui a fait l'amour doucement encore.

Nous étions tous restés silencieux pendant un moment, jusqu'à l'instant où un soupir indéfinissable, long, grave et strident à la fois, comme un violon, comme l'agonie d'un mort, se laissa glisser dans la léthargie de la pièce. Aussitôt, nous savions que M. Bertrand allait prendre la parole.

« Ecoutez plutôt : je suis allé chercher hier, alors que vous étiez tous occupés ailleurs, loin de moi, à réaliser ce dont je vous avais chargé, les bras de ma mère. Je ne l'avais pas vue depuis bientôt douze ans. Autant vous dire tout de suite que je n'ai pas été surpris : son immeuble était crade, situé dans une rue crade où des hommes défoncés au crack s'insurgent de la beauté des trottoirs, gueulent un peu de tout ce que nous distinguons mal. Je suis entré là-dedans, il était quatre heures de l'après-midi, et déjà les allées et contre-allées et quartiers perpendiculaires, qui se croisent, s'enroulent confusément à l'approche du soir, commençaient à allumer l'ennui et la dérive et la lassitude ; ça puait la laideur et la tristesse tandis que je montais les escaliers. Je sentais les vapeurs venant de dehors qui insufflaient leur désespoir même entre les murs, et elles semblaient mener à l'échafaud, ces marches qui montaient vers ma mère comme on descend vers le Styx. Je vous raconte pas tous les détails de la suite, ça m'a comme fait ravaler mon cœur, toutes ces conneries, les murs qui suintaient de la crasse et des cris, ce visage paumé, s'écroulant lui aussi, et la façon dont on asphyxiait au-dedans de ce salon d'un rouge pourpre et lugubre... ah, et ces miroirs qui vous font voir le pire reflet possible de vous-même, tout décomposé. Je ne suis pas fier de ce que j'ai fait, mais parfois, les hommes ont comme une rancœur, ou du moins une chose au fond de leur orgueil, et plus rien ne s'accepte, plus rien ne se rachète, et ça fuse, c'est un missile, la rancœur, la vengeance secrète, qu'on garde longtemps camouflée dans le corps, ignorée volontairement. Ma mère n'en a jamais eu, d'orgueil, et par là même n'a jamais su haïr qui que ce soit. Je crois pouvoir dire qu'elle est née morte. Là, sorti, devant sa porte, je me suis dit : cela ne sert à rien de vouloir se rattacher aux choses du passé car, irrémédiablement, on les détruit. Ça m'est venu comme ça, d'un coup. Ma salive a pris un goût terriblement âcre, et je suis resté planté là, devant la porte des enfers, à sentir la larve du mal éclore en moi comme une résignation. J'ai tourné de nouveau la poignée de l'appartement de ma mère, et j'ai hurlé de l'intérieur, très fort, vous comprenez, comme quand on arrive pas à chier, et ça continuait de grandir en moi, non pas un sentiment de culpabilité comme on pourrait s'y attendre, mais la résignation, ouais, de la résignation face à tout ça, face à tous ces animaux, ces bêtes, qui croupissent dans les faubourgs, et je me suis mis à tout comprendre et à vouloir tout repousser en dehors de moi... j'ai continué à hurler et j'ai comme rejeté toutes mes amours, toutes les choses que j'estimais, toutes les choses auxquelles je prêtais un sens religieux et magique, tous les corans, bibles, nourritures que je me suis appropriés pour échapper à l'ennui, à l'absurdité de l'existence, j'ai rejeté ces choses, et j'ai descendu lentement les escaliers, avec une fiévreuse sensation de victoire. La nuit était tombée, dehors, et les ombres dansaient dans la tiédeur, dans le tumulte des rues, éveillées complètement cette fois-ci. Je sentais des odeurs de sang, d'héroïne et de folie. J'ai marché très lentement jusqu'à chez moi, restant le plus possible dans le quartier de ma mère, appréciant le tourment et l'amertume de tous les hommes, de tous les chiens du dehors, qui se déplaçaient en glissant dans la pénombre et se collaient, furtifs, tentaculaires, emmitouflés dans la puanteur du chagrin. Comme drogué moi aussi, j'ai participé à leur recueillement, à ces avariés, organes sujets à l'exérèse du monde. Dans une petite ruelle, un homme secouait, frappait de toutes ses forces un grand portail de fer, en criant : « Je travaille pour la nuit ! ». »

Il avait débité tout ça sans reprendre son souffle, je me rappelle, et nous nous tenions tous tremblants, un peu camisolés de force à sa bouche tellement ça nous avait surpris qu'elle bouge de cette façon. Il arrive parfois à M. Bertrand de partir dans des sortes de monologues embrouillés, à la fois paradoxaux et logiques, discordants et lumineux. Ainsi, ce n'est pas tant son débit de parole qui nous fit rester cois, mais plutôt la manière sensible avec laquelle il évoqua un sujet purement personnel. M. Bertrand est, je crois, quelqu'un de réservé, et s'il lui arrive quelquefois de parler longuement, ce n'est jamais de lui-même. Je ne savais pas quel sursaut avait pu l'animer pour qu'il se livrât de la sorte, et je n'osais imaginer les changements profonds qui le tordaient alors, qui avaient pu ainsi briser quelque chose au plus profond de lui-même. Jusque-là, j'avais toujours admiré la façon extraordinaire que M. Bertrand avait de camoufler ses propres tiraillements afin de se plonger dans ceux des autres, parlant toujours avec une grandeur d'âme excessive. Je m'inquiétais de ces changements. Pour moi, M. Bertrand a toujours été le même, immuable, un rocher noir.
Environ cinq minutes après avoir parlé, il prit Nicole par le bras et entreprit de la pénétrer violemment contre le mur. Nous sortîmes. Les autres décidèrent de rentrer chez eux ; je restais là, moi, assis sur le trottoir. Les deux petits filles étaient parties, apparemment, et les seuls bruits de la rue étaient le murmure du vent dans les draps étendus et les sanglots de plaisir à demi étouffés de Nicole. Un peu plus tard, elle sortit, et je lui demandai aussitôt comment allait M. Bertrand. Elle pensait qu'il avait peur, me dit-elle. Je la questionnai :
« - Peur de quoi ?
« - Je ne sais pas vraiment, mais il ne bandait pas comme d'habitude. En plus, son corps tremblait, comme stupéfait. Je crois que M. Bertrand a peur de quelque chose. » Nous nous tûmes et laissâmes nos yeux divaguer dans le soir. Nicole finit par s'en aller, et je remarquai une marque rouge et bleue autour de son poignet. Elle avait omis de préciser que M. Bertrand avait été plus violent que d'habitude. Je ne comprenais plus grand-chose. Quelques minutes passèrent et, alors que je m'apprêtais à partir, M. Bertrand sortit.
« Je me suis encore rallongé, indéniablement. Avant cet événement de la veille, je ne connaissais rien, je n'avais guère de cohésion, de substance, me dit-il. Je l'interrogeai du regard. Il reprit :
« La vérité est laide et difforme. L'hypocrisie est la seule vérité. Tuer sa mère, c'est comme un miraculeux instant de silence. J'aurai de nouvelles missions pour vous demain. »
Je regagnai l'impudeur des rues.


Ce matin-là, je me dépêchais dans le vacarme du dehors. M. Bertrand m’avait convié très tôt chez lui. Il était à peine six heures du matin que je trottinais déjà dans Paris, la tête encore enfarinée, l’aspect incohérent, improbable. Le soleil éveillait sa petite larme circulaire à la rasée des toits, et je croisais quelques poubelles, quelques soucis, quelques mecs encore plus improbables que moi. La virginité des rues à l’aube m’évoquait immanquablement une de ces musiques lyriques, grandiloquentes, à la Walt Disney. Au moment où je passai devant l’appartement de Nicole, je pensai à ses petites fesses brunes et dorées comme du pain chaud, et aux striures serrées de ses hanches alors qu’elle s’étire au réveil, allongée sur les côtes, la main dans les cheveux et le bras levé découvrant son aisselle un peu humide. J’aime bien Nicole ; elle fut pute, à un moment, je crois. D'ailleurs, je ne veux vraiment rien du plaisir, car je ne le comprends pas. Le besoin impérieux du corps le camoufle vite, et on s'y retrouve souvent, entachés de bave, de sperme et de cyprine, dans cette machine bestiale qui répond aux demandes de l’instinct, tous les rejets et les sécrétions comme des trophées, croirait-on, de petites victoires, alors qu’on se livre simplement aux créations banales de notre animalité, qui ressurgit avec force et puissance tandis que l’index n’a même pas effleuré un centième du pouvoir intellectuel. Les contours d’un corps sont pourtant intrinsèquement délicieux et toute une vie on aimerait échouer en nomade aux abords d’un de ces périples, d’une de ces peaux panoramiques, brunes, à la fois rugueuses et humides, oasis troublantes du désespoir humain. Je croyais aimer le sexe, et encore aujourd’hui je croirais l’aimer encore, si seulement son plaisir et sa beauté ne me paraissaient à présent les substituts les plus agréables et inconscients de notre nature décérébrée.
M. Bertrand prit un air sérieux lorsqu’il me vit arriver. Il me dit clairement ce que je devais faire : le cadavre de sa mère, dont il avait négligé de s’occuper sérieusement, devait être transporté puis enterré dans des ruines près de Mexico. Tout cela le plus discrètement possible, évidemment. Il refusa de me dire pour le moment les raisons de l’endroit et d’autres précisions bien utiles à ma compréhension de l’affaire, mais me pria dans l’instant d’aller rejoindre un ami à lui qui s’appelait Tosca, et dont j’aurais besoin, apparemment ; après, je devais revenir le voir pour « les procédures quelque peu complexes en ce qui concerne la suite ». Il me répéta encore une fois d’être très discret, et me mit dans la main un papier sur lequel se tordait, écriture bleu pâle et frissonnante, l’adresse de Tosca. Alors que je sortais de la pièce obscure, je le vis se ronger un ongle, lever les yeux vers moi et sourire, fondu dans le mystère.

Combien de petits corps ai-je déjà tués pour lui ? Je prends l'avion, la place est payée, évidemment (d'où lui viennent ces moyens ?), et je regarde de mes yeux injectés de sang les passagers rubiconds, éternels angoissés devant le vide. Moi, toujours pâle, comme un spectre ou enfant tout sage, au milieu du tumulte des rangées bleues. Je m'apprête à tuer, à violer sûrement, et je suis étrangement calme, serein, alors que les autres, attachés au sol de l'appareil qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible, s'agitent, se contorsionnent, animaux farouches. Ces voyages en avion m'ont toujours fasciné, cette espèce d'entre-deux, ces prémisses au meurtre paradoxalement bien plus intéressants que l'acte en lui-même. Une fois arrivé à destination, une fois sorti de l'apnée du vol Untel en direction d'Untel, la face émergée de l'eau, je pose le pied à terre, et suis aussitôt replongé dans la spirale bénigne du mal. Je parcours une de ces rues étranges, où des adolescents traînent leur scrofule de faubourg en faubourg, ou bien une avenue lumineuse, large, imbibée des tendresses et des émotions populaires, aux Etats-Unis, en Corse, en Espagne, au Japon, n'importe où et toujours ces mêmes défilés maladifs, tour à tour opulents et prétentieux, rachitiques et glaciales, toujours ces mêmes cadavres. Comme cette dernière fille que j'ai tuée, à Paris. Une sournoise. Elle a voulu s'enfuir, je l'ai rattrapée et ai pris doucement son poignet au creux de ma main. Une jolie salope de vingt-quatre ans, déjà veuve, déjà rattachée à dieu ; M. Bertrand m'a toujours bien précisé qu'il était important de s'en prendre aux démunis. Ah, et elle me faisait rire, celle-là, avec son cul tout rond et tout nu posé sur ses petits talons (c'est terriblement délicat, les talons), les seins ballants alors qu'elle se tenait à genoux devant moi, en pleurs, son menton tout humide à côté de mon gland, et sa bouche si près elle aussi, tandis que je la toisais, regardais ses yeux qui m'imploraient et ses lèvres d'or scandant des choses idiotes de manière précieuse (comme on garde ses mauvaises habitudes, même dans la plus violente des situations, même proche de la mort !) : « Sil vous plaît, Monsieur, laissez-moi vivre encore un peu, laissez-moi jouir du temps qu'il me reste à passer aux côtés des hommes et au côté de la religion... je veux nourrir encore le bel aigle du Progrès, de l'Idéal, de l'Essor... je veux croire la vie... je veux gagner des choses, me gagner moi-même... s'il vous plaît, ne me tuez pas.. ayez pitié ! » etc, etc. Ce fut un moment très, très émouvant. J'aurais pu lui dire que le temps qui restait ne pouvait que lui faire perdre des morceaux du futur. J'aurais pu lui dire que son aigle, c'était un vautour déplumé, plutôt, et ressemblant à une conscience chrétienne. J'aurais pu lui dire : l'aigle, il faut le nourrir, non de son foie, mais de ses remords, de ses sacrifices. Mais on doit aussi savoir le tuer, le moment venu, et se libérer ainsi des contraintes morales, sinon l'on glisserait dans une sorte de délectation morose. Mais rien à faire ; comme à chaque fois, ce fut le silence de la déraison face à l'appel humain.


    Je conçois dans ma tête un magma de bâtisses jaunes et tristes, déployées librement sur la structure de l’azur. C'est toujours comme ça, la rue, des poésies idiotes qui côtoient du prosaïque.    Je sonnai à la porte de Tosca vers neuf heures et quelques. Dix minutes plus tard, nous étions tous les deux redescendus, en route vers l’appartement de la mère de M. Bertrand. Tosca puait le shit et le genièvre à des kilomètres. Un homme étrange, assez scintillant, tout en contrastes : un smoking entièrement blanc, assez tendance, et une figure particulièrement hideuse, mélange de barbes rousses et hirsutes qui poussaient sur les trois quarts de la partie inférieure de son visage, une bouche immense, tordue, des cheveux à la Bee Gees, des yeux minuscules, à la fois bienveillants et perfides, et qui tentent de s’écarquiller, parfois, comme apercevant un carré de ciel bleu dans l’épaisseur du brouillard. Je le palpais du regard : je ne savais pas si sa démarche me faisait peur ou me donnait envie de rire. Une espèce de déhanché, assez féminin, qu’il faisait avec ses hanches renfoncées et ses jambes longues et maigres comme des échasses, et puis quelques claquements de doigt survenant de façon assez irrégulière tous les trois ou quatre pas, coucou suisse déréglé simultanément autoritaire et sensuel. Une sorte de pédé parisien, un marginal à l’allure androgyne, je ne savais pas trop où le caser… enfin, dit-on, pour ne pas être victime des apparences, l’intelligence doit dépasser les contradictions, la différence et les invraisemblances. Si la trame linéaire des mésaventures traduit l’apparent désordre d’une vie découverte par un œil trop humain, victime de l’imagination et de son champ de vision limité, il existe des cycles faits de lentes ascensions suivies de chutes brutales qui nous invitent à réfléchir à l’ordre régissant toute chose et tout être, toute présence. Ouais, l’intelligence, si elle existe, devrait être capable de découvrir des lois sous l’apparent chaos. Un pédé, peut-être ? Je n’ai pas assez d’élévation spirituelle pour mieux juger de l’ordre universel.
    Tosca m’arrêta d’un coup, mettant son bras à l’horizontale au-devant de mon buste, sans se retourner.
    – Nous y sommes, me dit-il doucement. Prenons les escaliers sans faire le moindre bruit. Vous avez une arme ? Je répondis « oui » de la tête. Un colt, d’un noir ambré. Je l’adore.

    Certaines nuits, le remords me prend. Le remords, c’est généralement quelqu’un de laissé derrière soi, et jamais pourtant je ne me suis assez offert pour regretter avec égoïsme des gouttes de mon estime que j’aurais étouffées dans mon dos. Néanmoins, certaines nuits, je me réveille en sursaut, et ma poitrine me déchire comme si on m’en avait arraché une partie ; je me réveille dans un tel état d’agitation et de manque qu’on pourrait me croire drogué, mais non pas le drogué qui connaît l’angoisse, la chaleur et les miasmes des substances, plutôt celui qui, pareille à la femme enceinte, se voit dépossédé de ce qui germe à l’intérieur de son corps, les membres rendus violents et incontrôlables, comme on a la folie qui bouillonne dans les yeux, et qu’on s’attache aux barreaux en bois du lit jusqu’à s’en foutre des ecchymoses et des trous plein les bras, tellement ça nous a fait mal d’être débarrassés de la seule chose à laquelle on tient et qui nous tient au ventre comme une maladie, une maladie que l’on ne connaît pas et qui pourtant nous ronge.
    Je voyais M. Bertrand un peu dans cet état-là, après que nous lui avions ramené la dépouille de sa génitrice. Enfin, plutôt, je le pensais dans cet état-là, car son calme était en apparence le même qu’à l’habitude : imperturbable. Mais certaines moues discrètes, certains clignements de l’œil droit, me faisaient savoir qu’un peu de pluie nocturne se tassait auprès de l’immaculé de son cœur.
    – Emportez-la, cette plaie, a-t-il dit, tout en lui crachant sur les seins. Des seins dégoûtants. La voilà, la petite pièce en or, le droit de passage. Elle va pouvoir naviguer, la mère, sur les flots sales des enfers, on lui a payé sa dette, à la mauvaise. Encore une fois, M. Bertrand a su s’approprier les gens au-dessus de lui, au-dessus de lui dans la condition naturelle qui leur a été attribuée. Comme moi, la nuit, une femme enceinte, avec son gros ventre qui ramasse les débris du monde pour leur tenir chaud ; une cloque de satin pour tout le monde, on s’y installe, comme des fœtus, et on ronronne, on se laisse guider, respirant artificiellement. Une armée de nourrissons, tiens, voilà ce que nous sommes ! M. Bertrand est la plus grosse de toutes les femmes enceintes ! Mais quelquefois, y’en a un qui s’attable et boit sa bière, et se laisse trop bercer par les paroles de M. Bertrand… alors, il marche à reculons en fermant les yeux et en ouvrant la bouche, face aux caméras scoptophiles de l’opinion publique et de la mort, qui l’attend, elle, tapie dans les limbes de la poitrine de M. Bertrand, et pah ! survient, et M. Bertrand y peut à moitié quelque chose, à moitié rien.
    Une connerie écarlate, la mère, et qui dérive, sphérique, bras et jambes amputés, vers le royaume d’Hadès. Mais où vit donc M. Bertrand ? Ce huis-clos où les ténèbres se bousculent... ah, c'est terrible, n'est-ce pas ? Il n’arrive même plus à apprécier la couleur des instantanés qui font fermer les yeux : un paysage, un baiser, un sourire, une cigarette, toutes ces petites fulgurances sincères, débarrassées de la mosaïque de la raison et du cœur et de l’âme, sont connues pour guérir au quotidien… il ne les aime plus ! il ne les aime plus ! Les volailles, les rôtis, et toutes ces autres chairs, un peu lascives, un peu forcées dans l’assiette de se faire désirer et de saigner tout du jour, voulues ainsi par l’homme, qui les ayant attachées lui-même à l’idée de gloutonnerie ne peut empêcher sa bouche d'y souscrire, il ne les regarde pas, il ne les désire pas comme pourtant c’est un sentiment auquel devrait céder son impulsion. Voilà un homme qui ne résiste à rien, car indéniablement rien ne lui fait envie ! C'est terrible, n'est-ce pas, de se sentir ainsi rongé par l'existence et par le monde... elle avait une gueule de débile, la mère de M. Bertrand, nue et mal faite, la bouche grande ouverte comme préparée à l’assaut d’une bite, les yeux à demi-fermés dans le prolongement d’une extase (infinie, maintenant, infinie !), tous les nerfs décontractés, relâchés en un mouvement à la fois souple et lourd, et les membres alors qui balanceraient en l’air comme des poireaux tout beiges si on venait à les lever. Un truc spectaculaire et dégueulasse. Et toujours le visage de M. Bertrand dont l’expression paraissait neutre et blanche, mais faible, je persiste à le penser aujourd’hui, son visage avait ce jour-là des relents de faiblesse et de solitude, et alors, ce n’était plus la femme enceinte qu’on voyait se baisser sur un de ces enfants qu’elle avait tués, mais un homme faible, très faible, baisant les coupoles d’atmosphère qui entouraient les blessures d’un plus faible encore que lui, d’un plus démuni. Une figure christique, indubitablement. Mais quand M. Bertrand acheva de brûler les oreilles, les paupières et les lèvres de la morte, je me rappelai que le monde ne pouvait connaître qu’une seule véritable religion : celle de la mélancolie.
    – Amenez-moi l’homme en question, à présent, dit-il à Tosca, celui-ci étant resté debout à siffloter, ne se sentant apparemment que très peu concerné par la scène. Pour résumer, ça s’était déroulé ainsi : on est monté, avec des pieds en peaux de loups, arrivés en haut, on s’est collés au mur, la porte de l’appartement était entr’ouverte, Tosca a sorti un deagle aux allures de colombe, est entré, je l’ai suivi, toujours en avançant habillés de la nuit, tels des rapaces, on a vu le corps adossé contre le canapé, assis, et les reflets orangés du soleil jouaient avec le livide des yeux et la transparence des fenêtres, et hop, sursaut à peine discret de Tosca et moi, on voit le reflet d’un homme à quelque centimètres de nous, sur notre droite, derrière un mur qui séparait la cuisine du reste de la pièce, un homme tranquille, mangeant un sandwich, innocent, et se découpant avec incandescence dans le verdâtre des vitres sales ; Tosca a pas hésité, il a même pas respiré un grand coup une dernière fois, pour voir, s’est jeté dans l’endroit où le mur disparaissait pour laisser place à la surface homogène de la pièce, et a planté une balle parfaite, lumineuse, esthétique, dans la jambe du policier. Puis deux bons coups de poing, un grand sac poubelle sur les épaules, on sort ; les corps de Paris ne se retournent même pas.

    J’oubliais un peu d’agitation sur ma peau. J’étais encore tout essoufflé de notre marche lente, attentive, à travers tout Paris. M. Bertrand perdait ses yeux suaves dans l’ombre de la pièce ; Tosca et moi fumions un joint dans la rue, à l’entrée ; deux grands hommes cagoulés enroulaient la madre dans un linceul troué.
    – Que pense réellement M. Bertrand, tu crois, demandai-je à Tosca ? Il me regarda d’un air étonné.
    – T’es un nouveau toi ? me demanda-t-il, paraissant avoir soudain compris.
    – Non, pas du tout, lui répondis-je.
    – Eh ben, moi, ça fait depuis sept ans que je le connais, et m’a pas fallu plus de deux mois pour me dire que ça servait à rien de chercher : ce gars, il te dira rien, tu le comprendras jamais, et ça si seulement y’a quelque chose à comprendre.
    Je fronçai les sourcils. Je n’avais jamais entendu quelqu’un appeler M. Bertrand de cette façon, « ce gars »… les gens comme moi l’appelaient tous M. Bertrand et jamais autrement. On avait trop peur de lui désobéir, ou de le rabaisser ; les gens comme moi lui portent une estime incroyable, une dévotion anormale, on serait prêts à tuer s’il arrivait que quelqu’un lui manquât de respect. A vrai dire, je serais prêt à couler, glisser, ramper, presque, comme un tapir, à l’assaut de son corps, s’il me le demandait. Je pourrais le caresser, l’étreindre, toucher ses genoux, et ses pieds, avec la plante pliée et repliée en petits plis sensuels, je pourrais jouer avec tout son corps pendant l’amour, s’il me l’ordonnait. Je pourrais le faire devenir femme.
    – Tu ne l’aimes pas, M. Bertrand ? et à cette remarque Tosca me regarda, stupéfait, avec les yeux en forme de lunes, et la peau couleur de lune, tout pâle et tout rond, comme mis devant un juge. Quelque chose semblait s’être mise à trembler en lui. Il passa du blanc de la déliquescence au rouge du sang, et ses veines paraissaient à présent saillir à travers son front bombé, tandis qu’il agitait ses bras dans tous les sens, hystérique. Il s’arrêta alors de bouger frénétiquement, mais sa gueule gardait, comme celle d’un nouveau-né, la même couleur vive et bordeaux.
    – Je… je t’interdis de dire ça ! M. Bertrand est quelqu’un d’exceptionnel… un génie ! Je l’adore, oui, je l’aime, et jamais je ne me permettrai de dire du mal de lui, ça non… quand je cherche un frère, je pense à M. Bertrand, n’en doute pas, n’ose pas prétendre le contraire ! Enfin, quand je dis frère, tu comprends bien que je ne me compare pas à lui, ce serait ridicule, hein ! C’est tellement beau, un impassible ! C’est plus vrai que la nature ! Et la nature, je la déteste, comme me l’a appris M. Bertrand ! Des serpents, des fantômes, et le gargouillis de l’eau, c’est de la bile, de la carence, parce que les hommes ont besoin de s’inventer des choses, de construire des mondes sur leurs visages, de combler leurs manques et la laideur… je sais tout ça, et M. Bertrand, lui, il ne joue pas, il ne fait rien avec son visage, et je pourrais l’embrasser, cette inexpression, cette tache vierge !
    Il avait fini de parler en s’étranglant, sous le coup de l’émotion. Il avait hurlé et s’était empressé de déballer tout ça, comme si quelque châtiment divin risquait de le punir à travers mon regard. Je connaissais cet homme, Tosca, depuis seulement deux heures. Je l’avais vu serein, indifférent, et même un peu cynique, je lui devinais de l’assurance, du dédain, de l’intelligence ; en quelques secondes, il perdit tout ça, et c’est drôle tout de même comment les hommes réagissent au simple nom d’un autre : il s’est senti faible, et ça l’a fait redevenir un gosse, avec des angoisses de gosse, il a eu peur qu’on le gronde, il a eu peur d’avoir dit une connerie, il s’est senti partir, s’est couché sur le dos en levant les quatre pattes en l’air. Déshumanisé, le pauvre gars, un chien dans la posture de la soumission, ou juste un ver de terre. Comme la raison s’en va vite ! Comme elle laisse rapidement la place aux sentiments autistiques, à l’effusion emmêlée des affections primaires ! Ça bave, ça souffre et ça se tiraille au-devant du chef de la meute. Une irritation portée sur un seul nerf, un mot isolé, et tous les muscles se mettent à convulser, des drames se réveillent, des drames qu’on aurait jamais soupçonnés chez un homme.

    M. Bertrand avait dit « Vous partirez demain », alors je suis allé de mon côté, Tosca aussi, j’ai laissé mon maître et sa mère respirer ensemble dans les ténèbres. Je me retrouve chez moi, infortuné errant dans la foule. Il était dix-sept heures, j’avais encore toute une soirée et toute une nuit à attendre avant le départ. Je repensais à Tosca : drôle de gars ! Malgré son impulsion de tout à l’heure, son aspect général m’avait impressionné – ses yeux, notamment, avaient comme un objet à viser, alors le regard se perdait, rectiligne, vers ce point imaginaire, mais sans que ce dernier le monopolise, comme si cet homme arrivait à garder sa concentration sur toutes les choses qui l’entouraient, et à tout moment. Et puis, il connaissait M. Bertrand depuis plus longtemps que moi, sans compter que son habileté au tir m’avait semblé très bonne. Une enfant d’une douzaine d’années me percuta ; je décidai alors de me diriger vers un lupanar tenu par une connaissance de M. Bertrand, une maison close que j’affectionne particulièrement justement parce que les aides-soignantes y sont très jeunes, très habiles, silencieuses. J’allais donc aussitôt dans ce coin sordide de la capitale, décidé à m’y détendre une partie de la soirée, et peut-être à défouler sur quelques fesses impudiques, juvéniles et cambrées, un peu de cette colère trouble et bizarre que je sentais en moi depuis l’arrivée chez M. Bertrand. La baraque était toujours aussi sale, sans lumière, paraissant boueuse et malade comme une tranchée. Ça puait, aussi, mais moi ça m’a toujours excité, les choses crades et qui puent. Je fis signe au gérant de ma présence, sur quoi il me salua d’un signe de la tête en m’indiquant la petite Maude, dans la pièce d’à côté. C’était elle qui était de service, ce soir. On se connaissait bien, Maude et moi. Elle se tenait comme à l’habitude dans un des quatre coins de la pièce, en boule, les lèvres gercées, accroupie avec les jambes entre les bras, jouant avec les doigts de ses deux mains, regardant le vide et battant l’air de façon gentille et douce avec ses pieds noirs, sans eau, comme le reste de son petit corps frêle et souillé, sur lequel la vie et les hommes défèquent, jour après jour, nuit après nuit.    Elle avait quinze ans, Maude, une petite haïtienne qui ne m’a jamais parlé si ce n’est avec ses larmes tièdes, amères, après que je l’avais besognée, ou en même temps, parfois. Ce soir-là je tirais ses longs cheveux noirs et gras un peu violemment, je le sentais ; elle ne criait pas, Maude ne crie jamais ; mais les mouvements de ses fesses, dont je palpais la mie avec mes gros doigts, n’étaient pas aussi monotones, aussi apaisés. Je lui faisais sûrement un peu mal, à cette chèvre chétive, bronzée, pubescente et duveteuse, écarlate de tristesse, mais jamais de désir. Je pensais pouvoir y rester, là-dedans, jusqu’à ce que son corps s’évapore dans l’aube souffreteuse, épuisé. Ça me démangeait de partir en courant, peut-être plus encore que toutes les autres fois, mais j’étais tellement bien, là-dedans, à m’y abandonner. Je la voyais couler sur mon membre, et je faisais rien, je faisais rien, elle coulait comme un désespoir, comme un sourire qui trotte dans la tête jusqu’à prendre peur. Ses yeux, parfois, trahissaient une émotion en se fermant à demi ; alors, je me mettais à tenir encore plus fort les boucles visqueuses, je me mettais à frapper encore plus fort au fond d’elle avec un peu de moi-même, et je nous sentais tous les deux dériver, soûls de chagrin et de démangeaisons. Alors, sans prévenir, je me laissai davantage aller, je lâchai tout, et j’imaginai des foules admirant avec quelle virilité, quelle puissance, je montais Maude. Mes performances nourries par ces visages impressionnés, l’adolescente subissait à présent une logique de spectacle liée aux besoins du marché. Je réexplorais le goût ancestral des divertissements sur la place publique, par l’exhibition de monstres humains, par l’incitation aux plaisirs morbides venant de la délectation des tourments de la dégénérescence physique et morale de l’espèce. Maude se mit à crier et, au même moment, je vis un flic entrer brusquement dans la pièce. Etrangement, voici un bref passage de ma vie, sûrement une course-poursuite banale avec un policier à travers les rues de Paris, que ma mémoire a volontairement occulté, alors que je me rappelle avec précision cette scène violente et déraisonnée avec la petite Maude.

    Mes souvenirs reprennent aux alentours de deux heures du matin. Je suis chez Nicole, allongé dans son grand lit. Elle dort paisiblement, à côté de moi. Tout est calme, étiré ; le piano de Keith Jarrett scintille doucement dans le brun de la pièce. I loves you, Porgy. J’ai encore des bouts de méchanceté accrochés à mon corps… je pense, bras croisés sur l’oreiller et mains au-dessous de la tête… tout est paisible, et pourtant je pense à la pagaïe des tableaux, du pain et des couverts, jours semblables immolés dans le vide, et aux traînées rosâtres de tétons et de cornes, lave sur les murs, ces pelages bleus et hirsutes comme des cauchemars. Un cocktail empoisonné et fou s’empare de moi : un regret, un remords, une larme. Maude ! Nicole ! Je vous adore ! Je me dis : putain, ce que j’adore les femmes, quand elles tendent dans le noir des museaux odieux, et pourtant j’ai soûlé tous mes organes avec leurs habits d’été, ces nus, ces poils et ces odeurs humides ; j’ai abusé de leur compassion, à ces doux machins à la fois tendres et vulgaires. Mais, M. Bertrand ? Le Mexique. Le cadavre de sa mère, demain. Les femmes ne sont que des personnages, des actrices, quelques minois qui feignent l’horreur. Maude ? Oh, un souvenir. Là, volant, rieur, dans les rythmes trip-hop de la chambre. Les épices et les arabesques de la nuit ouatée commencent à camoufler mes doutes. Je vais faire comme M. Bertrand : manger les visages des femmes pour ne jamais les regarder souffrir.


    Le réveil avait été rude. Je me rappelle les grincements antiques qui m’accompagnaient. Je sortis hâtivement du lit, embrassai une fois Nicole. Il existe des matinées embrumées et qu’on ne se rappellera jamais, et pourtant ces mêmes matinées-là sont souvent les berceaux d’une agitation hors norme. Mes souvenirs restent à l’état de sensations : je me souviens du temps qui ronronnait, angoissant, et de mouvements indéfinissables, flous et désordonnées, du décor qui changeait au fil des secondes comme pour mieux m’agiter. Je me souviens du râle qui me suivit jusque dans la rue : le frémissement si particulier que prend l’appréhension lorsque l’on se prépare à devenir le héros d’une personne que l’on aime. A cette appréhension se mêlait une sorte de légèreté : j’allais quitter les sursauts morbides de la vie parisienne, et cet engourdissement causé par le quotidien, le ciel gris et les rues grises, identiques. J’imaginais le Mexique comme une sphère de tons doux et fumeux genre bel hiver, une pause agréable dans l’espace-temps.


    C'était une scène littéralement épique. Les jambes se mêlaient aux bras et aux yeux hallucinés émergeant de la boue comme des trésors. Quelques « maman ! » en toutes les langues se perdaient dans la bataille, et ça continuait à se piétiner sans relâche. Je me dégageai en râlant d’un magma improbable de touristes et de vase. Où était Tosca ? Je trimballai mes yeux aux quatre coins de la marée humaine : rien que des chemises à fleurs de type hawaïen et la chorale d’une centaine de gamines en train de s’asphyxier. Du poids ! Comme ça pèse lourd, l’humanité. On le voyait parfaitement, à ce moment-là, alors que les pleurs, les rires, se mélangeaient à une variété sublime de matières organiques. Un bordel innommable, un gigantesque urinal. Et des tonnes et des tonnes d’alités réunis dans un cauchemar commun : fantastique humanité, tu ne connais pas de distinction, des blancs, des noirs, des métisses, des roux, des handicapés, et qui se cramponnent ensemble à la trivialité de leur portefeuille, objet épais, noir, insipide, tombé à quelques brasses. Enfin, la panique avait été terrible, je me rappelle. Nous voilà arrivés au Mexique depuis seulement quelques heures, moi et Tosca, qu’on se retrouve submergés sous un torrent de boue, un véritable tsunami marron et fangeux qui engloutit une moitié de la ville. Petite ville bien sympathique, d’ailleurs, où se mêlaient selon mes souvenirs une bonne quantité de sourires marchands à la masse informe et engluée des sourires vacanciers, enfin, une bonne dose de bienveillance, et des pavés couleur désert, des fontaines safran et des maisons de pierre vétustes mais belles dans leur façon de décliner. On était tout près de Chichén Itzá, une ancienne ville maya ou je sais pas quoi, coincés entre Valladolid et Mérida, dans le Yucatán. C’était près de la cité en ruine qu’on devait enterrer le cadavre de la madre. A priori, ça se présentait plutôt bien : M. Bertrand avait contacté Tosca pour s’assurer de notre arrivée, puis nous avait bien précisé de pas trop nous trimballer longtemps avec le cadavre, facilement repérable dans son sac suspect (un machin gris et rapiécé dans lequel auraient pu se trouver des affaires de sport, enfin, quelque chose de grossier et puant, et assez grand pour contenir deux contrebasses), puis avait ajouté qu’on pouvait trouver de l’argent sur un compte au nom de Bertrand dans n’importe quel guichet du Mexique central, au cas où, et pour nos petites affaires personnelles, s’il arrivait que le séjour se prolonge et qu’on s’ennuie à mourir.
    – Eh ! Eh ! C’était ce con de Tosca, avec sa gueule d’ahuri. Ils avaient de la fange jusqu’au cou, lui et le sac. Je le voyais courir au milieu des débris et le soir perlait ironiquement ses premières douceurs au-dessus de ses cheveux roux braise et des étouffés ; des mecs chargés de canaliser le bordel commençaient à patrouiller pour recenser les gens, et des médecins lugubres annonçaient l’heure du décès à la famille sans faire du bouche-à-bouche à cause de la boue ; je rigolais en pensant au pauvre type dont seulement une moitié de la boutique avait été ravagée : la vague s’était arrêtée de façon étrangement nette, comme bloquée par un champ de force : si quelqu’un s’était placé à ce moment-là sur El Castillo, il aurait pu admirer une surface plane magnifiquement césurée en son milieu et délimitant deux parties saisissantes de contraste, l’une ravagée, noire, rouge, agitée, suffocante, et l’autre toute verticale, ordonnée, calme et lumineuse.
    – Ah bah, je t’ai cherché partout, continua-t-il. Le boxon, je te raconte pas ! J’ai bien cru que j’allais perdre le corps ! Les mecs ont commencé à courir de partout, et j’ai même failli tuer une conne de mexicaine qui me reprochait de marcher sur la gueule de sa fille, ou de sa cousine, je sais pas. Enfin, j’ai commencé par courir, puis après j’ai réfléchi et j’ai commencé à nager, ça allait en fait beaucoup plus vite. J’ai cru que j’allais jamais te retrouver, et hop ! j’étais parti pour aller l’enterrer tout seul, à minuit, au milieu des ruines incas, avec des voix autour me disant de ne pas réveiller les morts… enfin, ça va, t’es là. Comment ça a pu arriver, ce truc, sérieux ? Une mare de boue, jamais vu ça, j’ai fini par croire que le monde était devenu de la boue, ça se perdait à l’horizon, et je me suis dit que moi aussi je n’étais plus fait que de boue, Paris était en boue, ma cocaïne en boue, M. Bertrand en boue, tout ça à cause de ce putain de pays de merde où les gens te font des bonnes gueules comme pour mieux t’enculer…
    – Peut-être un tremblement de terre, ou je sais pas, y’a beaucoup de trucs comme ça par ici, il paraît. Allez, viens, on sort de ce merdier.

    Alors nous sommes sortis, contents de se débarrasser de cette laideur gluante, presque agressive. C’était à la fois terrible et agréable ces petits corps qui s’agitaient dans le bourbier tangible d’un pays pas vraiment développé : chez nous, ils auraient pu tous mourir sur place que ça aurait rien changé, tellement ils semblaient déjà plus bas que terre, ces saletés d’occidentaux, coincés dans le cloaque de la citoyenneté, tous perdus dans l’illusion la plus élémentaire, avec les rebellions idiotes de leurs enfants en guise d’avenir ; tant de réussites qu’on attache à soi d’une quelconque façon, le but étant de devenir de moins en moins crépusculaire.
    Enfin, ce soir-là, nous rentrâmes nous doucher à la chambre d’hôtel qu’on avait payée par nos propres moyens. Toute cette nuit est marquée par de grands flous alcoolisés : nous l’avions passée à déambuler dans les rues, de bar en bar, et je me rappelle avoir admiré, adossé à l’épaule de Tosca, le derrière de jeunes mexicaines dans de très courts shorts beiges… tous les deux en train de tanguer au milieu d’une avenue, et les rires autour de nous qui se répercutaient sur les lumières multicolores, traits fins, brouillés, graveleux au-dessus des débardeurs guépards qui jouaient eux-mêmes dans la demi-ombre avec des odeurs furieuses, malsaines, souillées, et des épaules maigres et nues particulièrement sensibles, des espèces de chiots paumés, hystériques, qui s’acclimatent à l’épilepsie du monde en la prenant tout de suite entre leurs pattes, confusions éclatantes. Je sentais que le désespoir était partout. Dans les toilettes, je sodomisais une mexicaine de seize, dix-sept ans. Ses fesses étaient horriblement crades et ça m’excitait. J’aimais bien les taches claires sur sa peau métissée, ses cris minuscules et brefs comme un hoquet d’enfant, ses yeux qui veulent m’insulter et me dévorer, larmoyants dans l’harmonie voilée des néons, langoureux, poétiques, illuminés de honte, d’histoires qu’on ne raconte pas. Elle me plaisait, vraiment, et j’étais ivre, peut-être désespéré moi aussi, dangereux point de folie dans des chiottes fétides… en sortant du bar, je me rappelle avoir vomi longtemps, et j’ai marché tout droit, toujours au milieu de bruits étranges, des moqueries, des grincements bestiaux, comme si on avait le droit de se moquer de mon état au moins aussi pitoyable que l’état du monde, et je rencontrais des fantômes qui erraient dans une nuit verdâtre et pourrie, et des urnes peuplaient les trottoirs : j’y mettais un déchirement glacial. La rue était un océan. Je continuais à me mentir, même enivré.

    M. Bertrand voulait qu’on se dépêche. Je me rappelle une voix enrouée, lente, à travers le téléphone, une voix qui ne lui ressemblait pas : « Il faut que vous vous dépêchiez. J’aimerais qu’elle soit vite enterrée. Faites-le vite, mais bien. » Des phrases concises et hachées. L’absence de profusion chez M. Bertrand devait souligner un certain mal-être, je le sentais.
    Le lendemain matin de la nuit bouleversée, j’éprouvais de façon très forte la haine des hommes. Je me rappelais certaines paroles, un soir… nous étions trois dans le petit carré ténébreux, trois à se tenir chaud avec sincérité, et il nous disait, vibrant :
    «  Je ne veux pas leur ressembler, à tous, ces bandes de guignols, ces acteurs. Ils peuvent tenir des années à ne respirer que de l’eau, ces cons, cette humanité méphitique, ils peuvent tenir des années à regarder l’espace béant du corps, au seuil de l’univers, ils peuvent tenir des années à regarder les bactéries et jamais ne les gober, car il y a un endroit où les choses gravitent, et tombent, puis remontent, des bulles déraisonnées ayant l'odeur du feu. Il faut savoir se dire : je vaux mieux que tous ceux-là, je suis capable de me défaire de la superficialité tout en continuant à dériver, lentement, à me décomposer, à cacher ce qui meurt d’envie de m’illuminer tout entier, cette démangeaison malgré nous chrétienne. Je gerbe sur le sourire, je préfère être un fruit à la peau noire et aux saveurs avariées. Enfin, quoi ! qu’est-ce que l’authenticité quand on se détourne malgré soi de toutes les valeurs auxquelles on se prétend attaché ? qu’est-ce que le véritable amour si ce n’est celui de se défaire du jeu pour contempler la candeur d’un regard vide, l’appel inconsolable du néant ? »

    Tosca se débarrassait des draps avec la vigueur d’un enfant, et déjà rythmait sa marche au son de la folie. Je ne savais pas quoi penser de ce personnage. C’était quelqu’un de déroutant, insaisissable, une rafale lumineuse et malsaine. Il faisait partie de ces hommes qui possèdent une aura dérangeante, vous attirent irrésistiblement et vous repousse à la fois, à l’instar de ces demi-sommeils où les nerfs se relâchent pour laisser place à une espèce de torpeur subite. Dehors, des marchands vendaient leurs étalages à la criée, des enfants jouaient pieds nus dans les ruisseaux couleur ambre coincés dans les dalles des venelles comme de petites hontes. Comme c’était triste, et comme ça puait, à travers la fenêtre de l’hôtel. Des mondes noirs et jaunes et verts, trop réveillés comparativement à l’engourdissement du monde.
    C’était pour ce soir. Il fallait y aller aux alentours de minuit, pour ne pas être emmerdé par les touristes. L’endroit avait été apparemment désigné comme l’une des sept merveilles du monde ; ça devait donc bien bouger là-bas, et même le soir, entre les journalistes forcenés et les glandus archéologues qui recherchent l’émoi sexuel… en tout cas, il fallait mieux ne pas prendre de risque. D’après les informations de M. Bertrand, la présence d’une cité maya à cet endroit est due à deux puits naturels qui constituaient un trésor inestimable dans cette région dépourvue d’eau. Le site doit d’ailleurs son nom à cette source d’eau souterraine : Chi signifie « bouche » et Chén, « puits ». Itzá signifie « sorcier d’eau » en maya yucatèque et est le nom du groupe qui, selon les sources ethnohistoriques, constituait la classe dirigeante de la cité. Mais ça, on s’en foutait un peu. L’important, c’était notre itinéraire : on devait pénétrer en plein dans la cité, dépasser El Castillo, une grande pyramide de vingt-quatre mètres de haut à base carrée, un immense temple avec plein de piliers, emprunter un sacbé (« une sorte de chemin pavé et surélevé ») jusqu’à trois cent mètres vers le Nord, et là nous arriverions au cénote sacré, puits de soixante mètres de diamètre et de vingt mètres de profondeur, au fond duquel ont déjà été trouvés de nombreux trésors, et des corps d’enfants, aussi. Mais pourquoi l’enterrer ici ? Par dépit, peut-être, ou par rancœur… quoi qu’il en soit, nous devions nous dépêcher, et c’est ce que nous fîmes.
    Je balançai à Tosca un coup de pied mémorable aux alentours de onze heures du matin, histoire de faire un peu gicler sa dope – des larmes –, de l’énerver, de le réveiller. Nous rendîmes la clé de la chambre en fin d’après-midi ; nous avions pour projet de traîner dans les bars tout ce qui restait de la nuit après avoir fait notre travail, et prendre un avion dès huit heures le lendemain. Au dehors, la ville souffrait encore de la grande vague de boue : ça restait dans les coins, ça s’incrustait, et même les visages paraissaient un peu sales. Une place en particulier empestait la catastrophe, la défaite, je me souviens : des nuages sang sur un ciel blafard la surplombaient, et tout était gris, entassé, comme des vieillards blessés qui se serrent les mains. Un autobus d’un rouge éclatant gisait au milieu, à demi enseveli sous les débris du sol, et une voiture jaune pisse était plantée là, aussi, pas loin, à la verticale, vaisseau pourri venu du ciel, le bec dans une immense flaque d’huile et d’eau de pluie. Les maisons en pierre perdaient bras et jambes, gros trous pitoyables, et tout ce bazar était éclairé d’une lumière spectrale, mystique : on se penchait sur cette place, là, et on la caressait avec un peu de divin, un peu de surnaturel, et ça s’assombrissait comme de coutume, ça perdait son sens au profit du miraculeux, à la manière des autres espaces du monde, et des autres hommes qui, eux aussi, erratiques, se courbaient grands ouverts, vampires aux malaises refoulés, prismes qui découpent leurs hantises, ces lumières oubliées. Ça me rappelait Paris, ces chaos ferreux dont l’emprise est infinie. M. Bertrand ne veut pas se faire rattraper ; il a tué sa mère. Le monde, c’est la grande moquerie oblique de l’enfance. 
    Nous avons marché dans la nuit. L’air était lourd, déjà. Nous avancions dans l’herbe grasse très silencieusement, mais à bonne allure. La lune, gigantesque œil féminin, ou visage vide, semblait nous observer attentivement ; le vent ricanait comme des milliers de vagues soubresautent sur le sable ; des arbres peignaient leurs feuillages noirs sur le ciel bleu.
     – Ça fait vibrer, cet endroit. J’ai l’impression de flotter.
    Je regardai Tosca, intrigué, et continuais à observer autour de moi les édifices qui se succédaient, monstres dans l’obscurité.
    – Non, c’est vrai, il y a quelque chose de planant dans cet endroit, tu vois. On marche, respectueusement, on fait gaffe, on tâtonne, on scrute, mais on ne pose pas de question, comme si on se terrait devant une chose venue d’un autre univers, une dimension nouvelle et qu’on ne mérite pas. Pourtant, je suis plutôt du genre profanateur, mais…
    – Je sais pas… est-ce que tu comprends pourquoi ?
    – Pourquoi quoi ?
    – Pourquoi cet endroit ? Pourquoi ici, dans des ruines, au Mexique ?
    Il soupira.
    – Non, j’en sais rien. Je te l’ai déjà dit : j’adore M. Bertrand, mais je ne le comprends pas toujours. Tu sais, des fois, j’aimerais être comme lui, et contrôler des peuples entiers par la seule magie de ma voix. En fait, j’aimerais avoir sa sincérité. C’est si… idéal de fonctionner comme lui, tu trouves pas ?
    Il ne me regardait pas pendant qu’il parlait. Il se rongeait les ongles, et ses lèvres humides brillaient.
    – Ce lieu possède tout ce qui manque à la religion chrétienne, à nos églises, je trouve. De la puissance. Regarde-la, Marie, avec son sein pourri, son fils Jésus, l’ultime torturé, et enfin, toute cette bienveillance… ça me déprime. Ça ne donne pas de véritables espoirs parce qu’il n’y a pas de véritable douleur, juste du faux, du merveilleux. Alors que ici, regarde… c’est religieux, pas de doute, ça pue le rite, le spirituel, et la résurrection, voilà, on la croit possible, parce qu’on a peur, parce qu’on sent les ombres et les doutes au creux des pierres ! Comment veux-tu croire si tu n’as pas peur, si tu te sens pas dominé ? Même les vieilles églises ne sont pas inquiétantes ! Toujours une espèce d’austérité minable, un silence ridicule. Ça me fait rire, moi, les vitraux, les fresques, les bougies. Trop de sécurité ! On est trop couvés, chez les chrétiens ! Ici, regarde, c’est la nature, la vraie. Tu te retrouves seul, et tu te sens petit, minable, tu te dégoûtes presque, tous tes membres tremblent. C’est ça, la puissance de la peur, c’est elle qui te retourne et te fait deviner des choses que tu ne serais jamais allé chercher tout seul. Tu entrevois la mort, la vie, des images violentes et bizarres se font dans ta tête, des images que tu ne comprends pas.
Il regarda autour de lui, et se tourna vers moi. Ces cheveux roux éparpillés sur son front semblaient vivants.
     – Au milieu de ces ruines vieilles comme le monde, tu découvres l’intensité de la respiration.
    Nous nous étions arrêtés de marcher, et nous étions tournés l’un vers l’autre, face à face.    Je le dévisageai longuement, puis éclatai de rire doucement.
    – Je sais pas ! Tu as peut-être raison… personnellement, je suis athée, et je m’en fous. Je pense le monde malade, de toute façon.
    – Oui, bien sûr, comme nous tous, comme M. Bertrand nous l’a appris… bien sûr, le monde est malade. Le monde est englué. Ça tourne, et tout le monde se laisse faire, y’a pas de surprises, ni de colère. En fait, tout le monde s’en fout, et tout le monde s’attache à être comme ça, ou comme ci, sans vraiment s’interroger. Ce dont on a besoin, c’est d’un sursaut ! Voilà ! Un mouvement brusque ! Regarde, M. Bertrand… j’adore sa tristesse…
    A ce moment-là, nous cessâmes de discuter, baissâmes les yeux et continuâmes notre chemin. Je traînais le sac par une poignée. Le frottement de la texture sur le sol m’irritait. Les minutes passaient avec lenteur, et je ne pensais à rien. Voici les prémisses banales d’un acte proprement extraordinaire. Dans un geste contrôlé et sûr mais auquel je n’avais pas préalablement réfléchi, je sortis mon colt, m’arrêtai, mis une main sur l’épaule de Tosca. Il eut à peine le temps de sourire.
    Comment penser, après cela ? Aujourd’hui encore, je ne puis expliquer les raisons de mon geste. C’était incohérent, et ça devait déjà bien se bousculer dans ma tête sans que je m’en rende compte, car d’un coup, ça s’est mis à tanguer, et je n’en ai plus fini de délirer. Tous mes membres étaient lourds, terriblement lourds, des fardeaux ventousés à ma peau comme des sangsues d’acier… j’avançais avec fièvre. Mes souvenirs sont à la fois flous et extrêmement clairs : je me rappelle avoir pleuré, crié, mais toujours je continuais à avancer en traînant le cadavre, la mère, le rebut. Les formes et les couleurs tournaient autour de moi, et le ciel semblait annoncer l’apocalypse. J’étais seul, vraiment, et je me courbais le plus possible, la tête entre les épaules, la joue collée à la poitrine, en sanglotant, comme une bête apeurée. Je sentais la folie me déshumaniser et je serrais mon flingue avec une force désespérée. Les derniers jours se bousculaient dans ma tête comme tant de naguères immobiles, figés dans l’horreur, portraits tordus et dérangeants aux regards réprobateurs. Toutes les ruines de Chichén Itzá grandissaient comme des cris éperdus, et j’avais peur, j’avais peur, je ne comprenais plus rien, et je m’imaginais la mère renaître, ressusciter, faire glisser lentement la fermeture éclaire du sac et se lever, majestueuse, lugubre, pleine de boue. J’imaginais des bras émerger de la terre, des bras blessés, des bras vaincus, pustuleux, noirs et verts comme l’humus, me tirer fort la jambe et m’entraîner au fin fond de la terre, là où les larmes s’assèchent. Je repensais à ce que m’avait dit Tosca sur la puissance religieuse de cet endroit… mais, Tosca ! Pourquoi l’avais-je tué ? Il pleuvait très fort, à présent. Une pluie bruyante comme la guerre. Je me retournais et croyais voir le corps de Tosca, allongé à l’endroit où je l’avais tué, son visage immonde et inondé où se forme un sourire, la pluie battant ses poils roux. Nicole, où es-tu ? Et tes fesses ? Je les voyais coulantes, à présent, sirupeuses, dégoulinantes comme du jaune d’œuf. Maude ! Pourquoi ne pleures-tu pas ? Pourquoi ton sexe ne souffre-t-il pas des coups et d’une enfance qu’il n’a pas connue ? J’entendais des cris de femmes tout autour de moi, de longs soupirs qui s’éteignaient dans le noir. J’allumai une cigarette nerveusement, tout en continuant à avancer. La pluie tombait toujours avec le poids des remords ; le sac était trempé, le tissu semblait absorber avec peine des tonnes et des tonnes de liquide, et j’avais peur de je ne sais quoi. La blonde tirée était du velours, les sexes aborigènes des forêts à trésors, et la volute crispante expirée, comme on s’endort, comme on s’éveille, face au délire du ciel qui dévergonde ses froids sur l’herbe brûlante, de petits oiseaux furtifs criaient autour de moi. Je délirais. Je n’osais même pas penser à M. Bertrand. Qu’aurait-il dit de moi ? J’avais tué Tosca, et j’étais pitoyable, un enfant dans la nuit. Néanmoins, je continuais à traîner sa putain de mère, je ne la lâchais pas, pour rien au monde. Des corps dansaient autour de moi, comme en harmonie, des corps tricheurs, des corps tristes. J’étais au centre d’un grand ballet de folie. J’empruntai le sacbé. Le sac imbibé d’eau de pluie m’angoissait de plus en plus. Je sortis alors le corps, le mis sur mon épaule. Je le portais ainsi, femme morte, vieille, dégueulasse, cadavre putréfié, et qui semblai n’avoir jamais fini de mourir. La puanteur était horrible, et l’averse semblait émietter des bouts de peau, qui tombaient sur mon dos épuisé avec le crissement de la dégénérescence universelle. La madre était horrible, détestable, même, puisqu’elle avait fait souffrir M. Bertrand, mais elle était là, avec tous les autres corps, c’était la même laideur, les mêmes germes horribles, tourmentées… des contrefaçons qui regardaient ensemble mon désespoir ! Le corps de la mère, symbole de la maladie humaine. La colère vint soudain remplacer l’abattement, et je maudissais les autres, et je recherchais M. Bertrand, sa petite ruelle, sa petite pièce sombre… il me manquait, M. Bertrand, j’espère qu’il me pardonnerait. Et toutes ces filles, toutes ces choses dont j’avais besoin, mes pauvres terres sanglantes, mes pauvres dératées qui me fuyaient, me noyaient… j’avais encore dans mes rides les saveurs de leurs ombres ! Où étaient les bordels et les assassinats, mes chez-moi rassurants ! Prêtez-moi un peu de sel, j’en ferai des constellations de grêles, et je verrai les filles, les petites filles silencieuses, qui attendent comme on attend le jour. M. Bertrand, vous êtes la plus belle de toutes les femmes, vous avez un visage magnifique ! Voilà ce que je pensais, dans ma folie, et il y avait une colère véritable, une colère sincère, qui me submergeait… une colère profonde, je me rappelle, et en fait tranquille, apaisante. Elle avait l’odeur des vêpres de Juillet. Êtes-vous déjà allés à ces messes d’été, en Occident, à ces défilés ? Les gens pleurent, doucement, des larmes cérémonieuses, chaudes et solides. On y perdrait ses sens, dans ces pompeux cortèges où la religion se bouffe comme une denrée rare : on la caresse, la croyance, on la regarde, aussi, et tout le monde se regarde et la voient dans le regard des autres, ou l’inventent, par convention, pour se rassurer, parce qu’il fait si chaud, là-bas, dans l’Ouest de l’Europe, que les gens suent à l’unisson et perdent un peu de leur horreur à imaginer des ressemblances, des points communs… j’y allais souvent du temps de mon enfance, je m’en rappelle très bien, et ça m’avait troublé cette traditionnelle hypocrisie, cette convenance : croyez-bien à la lumière divine, et sentez, les autres y croient très fort, et vous êtes unis, là, sous le soleil, le soleil de Dieu. Eh bien voilà, c’était ça, cette colère, elle paraissait couchée, placide, mais tout son corps était crispé, camouflait un terrible râle. Je continuais d’avancer sur le petit chemin avec conviction. Je finis par arriver au cénote, le grand puits. Je posai doucement le cadavre à terre. Je devais l’enterrer au plus près de l’eau. Je levai les yeux au ciel, la pluie me faisait du bien, maintenant. J’avais l’impression d’avoir retrouvé toute ma lucidité. Je mangeais un long moment de douleur apaisée, une langueur bâtie sur le noir de tout œil. Je me disais : c’est moi, je suis revenu d’un immense deuil, prisme de délires verts et de landes mortes. Je repris le cadavre avec délicatesse, et entrepris de descendre dans le grand trou. La terre glissait, la végétation était épaisse, je percevais à peine les reflets de l’eau au fond du puits. Je forçais sur mes jambes pour ne pas que nous glissions, moi et le cadavre, et c’était alors plus dur que n’importe quel autre effort physique. De fatigue, je recommençais à sombrer. L’eau m’attirait ostensiblement. Des ombres recommençaient à danser en rythme autour de moi, des ombres connues, inconnues, encore des souvenirs, et qui semblaient goûter avec plaisir à ma détresse. Loi du sourire au râle suraigu. Je me disais : c’est moi, le monstre dont la pluie a tué la blessure. J’éprouvais une horrible envie de me laisser tomber dans la boue fraîche, et de glisser, très lentement, vers les eaux, cruel bain glacé. J’arrivais finalement à trouver un endroit à peu près plat, au fond du cratère, où je pouvais tenir facilement sur mes deux jambes. Je n’avais même pas d’outil pour creuser… j’ai recommencé à pleurer. Pendant de longues heures qui me parurent des années de souffrance, j’ai creusé le sol avec mes mains, avec mes ongles. Le corps était là, juste à côté de moi, allongé, tranquille, et attendait que je finisse mon labeur. Mes mains s’agitaient furieusement dans des mouvements convulsifs, saccadés, faibles. Je pleurais, il pleuvait, des chiens se tordaient alentour, et j’étais plus animal qu’eux. J’avais mal aux doigts, et mes ongles saignaient, tordus ou brisés. M. Bertrand ! Je baisai doucement le cadavre. Des corps dansaient autour de moi, comme en harmonie, des corps tricheurs, des corps tristes.
    

    Au retour à Paris, les jours m’ont paru beaux. J’ai en quelque sorte remplacé Tosca dans la hiérarchie. Je ne ressens plus la rigueur et le froid d’un asservissement trop lointain ; M. Bertrand et moi sommes intimes, à présent. Une intimité troublante, quasi maternelle, et peut-être d'ailleurs sommes-nous à présent l'un pour l'autre des veilleurs, des remplaçants. Tosca était un homme trop entier, sûrement, trop accroché à la vie et à ce qu'elle peut nous offrir de mauvais. Inconsciemment, il se peut que j'ai en fait répondu à ce que M. Bertrand m'intimait de faire, là-bas, loin de lui, au Mexique. Il se peut que j'ai senti comme un appel, un écho, me disant la flamme que gardent certains hommes et qui ne peut cohabiter avec les gouffres de ce que j'ai précédemment appelé la religion de la mélancolie. Maintenant, je comprends mieux ce que sont les femmes : elles sont lisses. S'il devait y avoir quelque chose de rugueux, ce serait M. Bertrand. Il y a une seconde, le temps pensait pouvoir grêler, chat inattentif, mourir encore des lois, des larmes vides, des jours vides, des visages pleins, des vides persistants, comme le tuberculeux s’allie à la détresse exacerbée. Mais j'ai décidé du temps.

Par Lucas
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /Déc /2009 20:55
Voici l’eau. Tu la crois, bleu pâle et morte, chèvre faite de boue ?
Tu la crois, mourir en guise de toucher, sur les rivages acérés ?
Tu l’observes, secret inamovible, sur les roches de glu ?
Et surtout manges-tu ses vagues, ses « toujours » à la marge,
Ses pleurs crucifiés sur l’autel de la plage ?
Voici l’eau au pourtour du monde de grisaille
L’enveloppe écumeuse des cadavres en été
La chrysalide,
Le faciès impalpable du cri à peine éteint,
La vulve de septembre comme un rideau fermé.
Voici l’eau, ce sycomore plat, tuberculeux,
Comme un peu de tendresse.

Tu nages sans savoir.
Par Lucas
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés